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Château-sur-Epte, décembre 1868


    
     Toute la nuit, la neige était tombée à gros flocons sur la campagne normande. Le village de Château-sur-Epte s’était ainsi réveillé, frissonnant, sous une épaisse couverture immaculée, toute scintillante dans les rayons d’or pâle du soleil hivernal.
    
     Dans la demeure du juge Heurtevent, il avait fallu toute la patience et la bienveillance de Sidonie, la gouvernante et de Marthe, la petite servante, pour empêcher Achille de se précipiter dans le jardin en bonnet de nuit et chaussettes. Toute cette neige… C’était la promesse d’interminables heures d’amusement et de rire. Hors de question de n’en perdre ne serait-ce qu’une seule seconde !
    
     Toutefois, à force de sagesse et de douceur, les deux femmes avaient fini par convaincre le petit garçon de prendre un petit-déjeuner et de s’habiller chaudement avant d’aller affronter les rigueurs de l’hiver. Ce plan adopté, Achille n’avait pas perdu une minute. Il avait avalé ses tartines à une vitesse phénoménale, englouti son chocolat chaud sans même attendre qu’il eût un peu refroidi et s’était précipité pour enfiler ses vêtements d’extérieur.
    
     Il dut encore trépigner dans le vestibule, parce que Madame Sidonie tenait à vérifier qu’il n’attraperait pas froid. Une fois qu’elle eût rajusté l’écharpe autour de son cou grêle et renfoncé son bonnet jusqu’à ce qu’il couvrît entièrement ses oreilles, elle se déclara satisfaite et d’une tape dans le dos, elle le libéra.
    
     Achille se précipita dehors avec un petit cri d’excitation. Le froid le heurta de plein fouet, mais il n’en fit aucun cas. Avec un émerveillement teinté d’euphorie, il contempla le jardin.
    
     La neige recouvrait tout. Les buis bien taillés qui délimitaient les parterres symétriques du jardin d’ornement de Grand-Mère en étaient tout saupoudrés. Des girandoles de glace ornaient les arbres noirs de la charmille. La demeure était sise en haut d’une éminence dénudée, surplombant le village. Du haut du perron, le petit garçon avait une vue dégagée sur les maisonnettes poudrées de neige dont les cheminées soufflaient frileusement des écharpes de fumée grise et bleue.
    
     Achille se désintéressa du paysage pour observer son terrain de jeu. Le plumage noir et le bec vif d’un merle tachèrent ce petit monde calme et immaculé. L’oiseau sautilla un moment sur le sol, enfoncé jusqu’au ventre dans l’épaisse couverture floconneuse.
    
     Avec une exclamation de joie guerrière, le garçonnet s’élança à sa poursuite. Effarouché, le volatile s’envola avec un pépiement mi effrayé mi indigné. Son agresseur n’interrompit pas sa course pour autant, ravi d’entendre la neige crisser et craquer sous ses pieds bottés. Il trébucha, s’emmêla les pieds et s’effondra de tout son long sur le sol. Le choc lui coupa le souffle. Lorsqu’il eut retrouvé l’usage de ses poumons, le petit garçon éclata de rire. Il roula sur le dos et se mit à écarter les bras et les jambes pour imprimer sa silhouette dans la neige. Des embruns scintillants plurent sur lui.
    
     « Monsieur Achille ! Relevez-vous, vous allez attraper la mort ! »
    
     L’interpellé se redressa. Madame Sidonie avait passé la tête par une fenêtre entrouverte. Le garçonnet adressa un signe de la main à sa gouvernante avant de se relever. Il serait bien resté par terre, mais il ne voulait pas que Madame Sidonie le forçât à rentrer. D’ailleurs, elle avait dû se trouver satisfaite de sa réaction car la fenêtre se referma avec un claquement sec. Distrait, Achille balaya grossièrement la neige de ses vêtements.
    
     Il avisa non loin un arbre dont le tronc tordu se parait d’une grosse boursouflure qui avait exactement la forme du nez de son précepteur. Une cible toute indiquée… Le petit garçon façonna une grosse boule de neige et la projeta sur l’arbre. Bien fait pour vous, abominable Monsieur Le Cornu !
    
     « Monsieur Achille ! »
    
     Le garçonnet se retourna. Marthe s’avançait, traçant un sillon profond dans la neige, enroulée dans un grand châle orange vif. Le froid rougissait ses joues. Madame Sidonie avait dû l’envoyer pour le surveiller. Frileuse comme elle était, elle ne s’était pas risquée à y aller elle-même. Cela l’agaça un peu. Il était grand maintenant ! Il avait sept ans ! Plus besoin de le materner comme un nourrisson ! Mais il aimait bien Marthe, alors il laissa tomber son irritation pour se précipiter vers elle.
    
     « On joue à cache-cache ? réclama-t-il. Oh, s’il-te-plaît, dis oui ! »
    
     Un doux sourire se posa comme un papillon sur les lèvres de la jeune servante.
    
     « Bien sûr, monsieur Achille.
    
     — C’est toi qui comptes ! s’écria-t-il en se mettant à courir vers l’arrière de la maison.
    
     — Ne sortez pas du domaine ! » recommanda la domestique d’une voix forte tandis qu’il s’éloignait.
    
     Achille se contenta d’agiter la main pour signifier qu’il avait compris.
    
     C’était derrière la maison qu’il y avait les meilleures cachettes. Le jardin d’ornement y laissait place à un parc immense et touffu, planté d’arbres d’essences diverses. Par endroits, la neige n’avait même pas réussi à passer les frondaisons et le chaud tapis d’humus était à peine blanchi d’une fine pellicule de givre.
    
     Le petit garçon songeait à rejoindre l’orme creux, un vieil arbre mort dont le tronc s’ouvrait d’une large fente, idéale pour dissimuler un enfant de sa taille. Il se souvint toutefois qu’il s’en était déjà servi comme cachette en jouant avec Marthe. Elle ne manquerait pas de le retrouver à coup sûr ! Il fallait qu’il trouvât mieux. Il n’avait pas beaucoup de temps.
    
     Déterminé, Achille décida de pousser jusqu’aux limites du domaine. Il n’avait pas l’intention de désobéir. Il voulait simplement gagner du temps et obliger Marthe à fouiller tous les endroits qu’elle connaissait, pendant qu’il se trouverait une bonne cachette.
    
     Le petit garçon s’enfonça entre les arbres. Le silence se modifia subtilement à leur ombre centenaire. Pas un bruit. Même pas le flip flap des ailes d’un oiseau. Un soupçon d’inquiétude s’empara de son cœur. Il se sentait vraiment tout petit. Et seul. Les arbres semblaient le toiser du haut de leur cime élancée, une interrogation muette au bout des branches. Quel était donc cet être minuscule qui se permettait de venir troubler leur repos hivernal ?
    
     Achille secoua la tête. Il était grand. Il n’avait aucune raison d’avoir peur de ce petit bois dans lequel il jouait depuis qu’il savait marcher. Il tapa du pied sur le sol d’un air décidé et pressa le pas.
    
     « Monsieur Achille, caché ou pas, j’arrive ! »
    
     L’écho de la voix de Marthe lui parvint de manière étouffée mais distincte. Le petit garçon se mit à courir. Il n’avait toujours pas trouvé de cachette ! Ce buisson peut-être ? Non, il était trop dégarni. Il y serait vite repérable. Cette touffe de houx, alors ?
    
     Il hésita ainsi un long moment, allant et venant sans cesse dans le sous-bois.
    
     Marthe était sur ses traces désormais. Il fallait qu’il se pressât !
    
     Entre les arbres apparut soudain un pan de maçonnerie toute neuve. La limite du domaine. Le petit garçon longea le mur sur quelques mètres.
    
     Et là, il la trouva.
    
     La cachette idéale.
    
     Un gros épicéa dont les branches balayaient le sol semé d’aiguilles rousses se dressait de toute sa hauteur altière, sa cime dépassant de loin celle des arbres alentours. Un roi de la forêt.
     Sans plus hésiter, Achille se fraya un chemin entre les lourdes branches épineuses. Les aiguilles du résineux s’accrochaient à son manteau, à son écharpe, à son bonnet et lui griffaient le visage. Il finit par atteindre un espace dégagé près du tronc. Un doux tapis d’humus recouvrait le sol. Il s’y assit, fier de lui. Aucune chance que Marthe le trouvât ! La belle surprise qu’il lui ferait ! De là où il était, il pouvait tout voir sans être vu. Quand Marthe déboucherait ici, il attendrait un peu et là… Bouh !
    
     Un sourire espiègle étira ses lèvres. Il attendit. De temps à autres, les appels de Marthe résonnaient entre les arbres, parfois tout près, parfois très loin.
    
     Il patientait depuis de longues minutes quand un éclat de lumière attira son regard. Il plissa les yeux. Là. Près de la grille qui s’ouvrait dans le mur qui ceignait le domaine. Une lueur brillait. Achille pensa d’abord à un petit tas de neige éclairé par le soleil, mais… Non, cela semblait bouger.
    
     Intrigué, il rampa hors de sa cachette et s’approcha. Cela ressemblait à… oui, à une flamme. Une flamme blanche qui flottait dans l’air, à quelques centimètres du sol. Le petit garçon s’approcha du curieux phénomène. La flamme grossit.
    
     Suis-moi…
    
     Achille sursauta. Quelle était cette voix ? D’où venait-elle ?
    
     Viens avec moi…
    
     La flamme disparut brusquement. Interloqué, le garçonnet regarda autour de lui.
    
     Par ici !
    
     La flamme se trouvait à présent de l’autre côté de la grille. Les lèvres d’Achille s’arrondirent de surprise. C’était la chose la plus curieuse qui lui eût été donnée de voir. Fasciné, le petit garçon se dirigea vers la grille, saisit les barreaux de fer forgé noir et appuya son visage contre les arabesques de métal. Silencieusement, le portail bascula sous sa poussée. Il n’était pas fermé à clef.
    
     Achille n’hésita pas même une demie seconde. Il se glissa de l’autre côté de la grille et suivit la flamme. A peine était-il arrivé près d’elle qu’elle disparut de nouveau pour réapparaître un peu plus loin, entre deux arbres. Le garçonnet la suivit, indifférent au chemin qu’il suivait dans le sous-bois.
    
     Cette partie de la forêt avait autrefois fait partie du domaine de Grand-Père, mais il avait dû le vendre quelques années plus tôt. En chemin, Achille tomba sur les restes d’une cabane dévorée par la mousse et la pluie. Il s’en désintéressa presque aussitôt.
    
     Il perdit tout à fait la notion du temps. Il marchait, suivant son mystérieux guide qui l’encourageait de paroles suaves.
    
     C’est tout près… Nous y sommes presque… Encore un effort… Tu verras, c’est magnifique… Elle sera tellement contente… Elle te donnera tout ce que tu voudras… Oh, qu’elle sera heureuse… Viens, viens…. Dépêche-toi ! Elle t’attend...
    
     Achille sentait l’excitation monter en lui. Il ignorait de qui parlait la flamme et ce qui l’attendait au bout du parcours, mais il avait l’intuition que ce serait merveilleux.
    
     Après une longue errance, les arbres s’écartèrent pour révéler une étendue miroitante. Un petit lac dessinait comme une virgule liquide au milieu des bois, sa surface gelée reflétant le soleil en d’innombrables paillettes d’or. Émerveillé, le petit garçon s’arrêta auprès d’une collection de rochers givrés, sur laquelle la flamme s’était posée.
    
     Vas-y… Elle t’attend…
    
     « Mais qui donc ? » demanda-t-il.
    
     La belle dame du lac, dans son château scintillant. Va… elle est malheureuse sans toi…
    
     « C’est vrai ? »
    
     Évidemment. Va… Hâte-toi !
    
     Alors Achille n’hésita plus. Par mesure de précaution, il s’accrocha aux longues branches festonnées de cristaux blancs d’un saule pleureur. Puis il descendit prudemment sur la surface gelée du lac. La glace protesta sous ses pieds. Il risqua un pas. Deux pas. Trois pas. Quatre pas. Il dut lâcher la tige ténue du saule.
    
     Encore… Encore.. Tu y es presque…
    
     Crac ! La glace céda. Le garçonnet sombra. Il n’avait pas pied. L’étreinte glacée de l’eau se referma autour de sa poitrine, lui coupant le souffle, chassant l’air de ses poumons. Il voulut battre des bras et des jambes, mais le froid paralysait ses membres. La panique s’empara de lui. Il manquait d’air. Ses lourds vêtements d’hiver se gorgeaient d’eau et l’attiraient de plus en plus vers le fond.
    
     Achille s’affola. Autour de lui, tout était sombre et trouble. La glace qui recouvrait le lac ne dégageait qu’une légère luminescence irréelle et verdâtre. Des formes indistinctes apparurent, disparaissant presque aussitôt. Sa poitrine et sa gorge le brûlaient. Un filet de bulles s’échappa de ses lèvres entrouvertes. Un flot de liquide inonda sa bouche. Des taches noires maculèrent son champ de vision. Il sentit sa conscience lui échapper.
    
     Un instant, il lui sembla apercevoir un visage souriant près de lui, un visage fin, lisse et pâle, aux yeux aussi troubles que l’eau du lac, entouré de longs cheveux blancs flottant dans toutes les directions comme des algues.
    
     Puis, plus rien.
    
    
*

    
     Le réveil fut douloureux. Achille souleva les paupières et les referma aussitôt, assailli par la luminosité. Sa tête et sa poitrine lui faisaient mal. Il avait très chaud et en même temps, il se sentait secoué de frissons irrépressibles.
    
     Il gémit.
    
     « Oh, il revient à lui. »
    
     Le garçonnet émit une nouvelle plainte, tandis qu’un frou-frou de tissu se faisait entendre. Un instant après, le parfum d’iris de Grand-Mère l’enveloppa. Une main sèche se posa sur sa joue fiévreuse.
    
     « Comment vous sentez-vous, mon chéri ? » demanda-t-elle.
    
     Achille marmonna une réponse indistincte. Il avait la bouche pâteuse. Sa langue lui semblait lourde, lourde, lourde…
    
     « Chut ! Ça va aller, maintenant. C’est terminé. »
    
     Le petit garçon sentit que l’on pressait quelque chose de frais contre ses lèvres. Il avala une gorgée d’eau qu’il sentit traverser son corps comme un torrent dévalant d’un glacier. Il hoqueta un peu, irritant encore davantage sa gorge abîmée.
    
     « Là, c’est bien. Rendormez-vous maintenant. Tout va bien. »
    
     Achille n’avait pas envie de se rendormir. Et pourtant il était las. Si las…
    
     « Surveillez-le, ordonna Grand-Mère d’une voix dure. Je repasserai avec le Docteur Verdier dans quelques heures.
    
     — Bien, Madame. »
    
     Le garçonnet lutta contre le sommeil qui voulait le reprendre.
    
     Il n’y parvint pas.
    
    
*

    
     « …. repris conscience ?
    
     — Oui, il y a quelques heures. Il n’a pas pu parler, mais il était conscient.
    
     — Bien. Bien. Tout cela est très encourageant. »
    
     Achille battit des paupières. Il cilla mais la lumière n’était pas aussi agressive qu’il l’avait cru. Il put rouvrir les yeux. Deux personnes discutaient près de son lit. Il reconnut Grand-Mère, haute et droite, dans sa vaste robe de velours vert couverte d’un châle blanc, un chignon neigeux posé à l’arrière de sa nuque. Elle parlait avec un petit monsieur rond, le crâne dégarni, une paire de lorgnons posée en équilibre instable sur la pointe de son nez en bec de hibou.
    
     Le regard de l’homme se tourna alors vers lui.
    
     « Ah, on dirait bien que notre jeune patient est de retour parmi nous... » remarqua le monsieur avec un air de satisfaction joviale.
    
     Grand-Mère se posta près de la tête du lit, les mains croisées devant elle, tandis que le docteur s’asseyait sur le lit et vérifiait sa température.
    
     « La fièvre a baissé, nota-t-il. C’est très encourageant. »
    
     A ce moment, une vilaine toux s’empara d’Achille. Sa gorge s’enflamma aussitôt, lui faisant monter les larmes aux yeux. La quinte passée, le petit garçon se laissa retomber sur ses oreillers, exténué, la respiration sifflante.
    
     « Mmm… commenta le médecin. Nous allons devoir faire quelque chose contre cela. Avez-vous mal à la poitrine ? »
    
     Sans ouvrir la bouche, Achille hocha la tête. Il avait l’impression que son buste était serré dans un étau dont son cœur cherchait à tout prix à s’échapper en cognant contre ses côtes.
    
     Le monsieur acheva son examen, puis il se retira avec Grand-Mère en discutant à mi-voix.
    
     Le petit garçon soupira. Il se sentait très faible. Même en se concentrant, il avait peine à bouger ses membres. Un peu perdu, il détailla les contours familiers de sa chambre. On avait allumé une grande flambée dans la cheminée et les flammes pétillaient joyeusement au-dessus des bûches. Il détourna les yeux, mal à l’aise.
    
     Au bout d’un moment, Grand-Mère revint, seule cette fois. Elle referma soigneusement la porte de la chambre derrière elle.
    
     « Vous savez que nous nous sommes fait un sang d’encre pour vous ? » commença-t-elle les bras croisés.
    
     Son regard inflexible fit détourner les yeux au garçonnet. Penaud, il n’osa pas répondre.
    
     « Qu’est-ce qui vous a pris de sortir du domaine ? Vous savez que c’est dangereux ! »
    
     En quelques enjambées qui firent craquer les lames du parquet ancien, la vieille femme contourna le lit pour se placer face à lui. Impossible de lui échapper.
    
     « Si Marthe n’avait pas été là, vous seriez mort à l’heure actuelle, Achille. Je crois que vous nous devez une explication. Vous n’avez pas l’habitude de vous montrer aussi déraisonnable », poursuivit-elle, implacable.
    
     Le petit garçon ne répondit pas.
    
     « J’attends une réponse, jeune homme », s’impatienta-t-elle.
    
     Achille se mordit le bout de la langue. La sévérité de sa grand-mère rendait ses pensées confuses.
    
     « Je… Il y avait une flamme qui flottait. Et qui bougeait. Elle m’appelait. Je l’ai suivie… et... il y avait le lac…J’ai vu une dame... »
    
     Il s’interrompit en voyant les sourcils de la vieille femme se froncer de plus en plus au-dessus d’un regard orageux.
    
     « Qu’allez-vous inventer, mon garçon ? Cela n’a aucun sens.
    
     — Mais…
    
     — Achille, ou bien vous avez rêvé ou bien vous êtes en train de me dire un gros mensonge. Les flammes qui flottent et qui parlent, cela n’existe pas et aucune dame ne vit dans les lacs. Je vous conseille de mieux préparer votre défense pour demain. Quoi qu’il en soit, ce que vous avez fait était très dangereux et très imprudent. Quand vous irez mieux, vous serez puni. Suis-je bien claire ? »
    
     Achille pinça les lèvres, les larmes au bord des cils.
    
     « Oui, Grand-Mère.
    
     — Bien. Reposez-vous à présent. »
    
     Là-dessus, la vieille femme le laissa seul avec ses larmes et son incompréhension. Sa poitrine douloureuse le tiraillait. Des sanglots naquirent dans sa gorge et déclenchèrent une nouvelle quinte de toux. Il n’avait pas rêvé, ni menti. C’était bien la petite flamme blanche qui l’avait conduit jusqu’au lac. Il s’était senti désespérément attiré par sa lueur vive et ses douces paroles.
    
     Les larmes coulèrent sur ses joues, fraîches contre sa peau.
    
     La porte de la chambre s’ouvrit tout doucement.
    
     Marthe entra.
    
     Ses yeux étaient cernés de rouge. Elle frissonnait, ce qui agitait sans cesse ses petites boucles blondes.
    
     « Bonjour, monsieur Achille. Comment vous portez-vous ? »
    
     Le petit garçon renifla, incapable de masquer ses larmes. A ce moment, la petite servante éternua.
    
     « Veuillez m’excuser. »
    
     Elle s’avança près du lit, tira un siège capitonné de rouge et s’assit près de lui.
    
     « Allez-vous bien ? »
    
     Achille secoua la tête. Marthe soupira.
    
     « J’ai eu peur pour vous, vous savez. Quand je me suis rendu compte que vous ne répondiez pas du tout et que la grille du domaine était ouverte, je... »
    
     Elle n’acheva pas.
    
     « Je suis désolé, hoqueta le petit garçon d’une voix coassante. Je ne voulais pas… C’est la flamme qui m’a poussé. Elle disait qu’il y avait quelqu’un qui m’attendait. Je n’ai pas pu m’en empêcher. Elle disait qu’elle était malheureuse sans moi. Je ne voulais pas… Je ne voulais pas… »
    
     Les mots s’échappaient tout seuls de sa bouche, sans qu’il pût les retenir, entrecoupés de sanglots et de quintes de toux. Il avait désespérément besoin que quelqu’un le crût. Ses joues étaient toutes mouillées de larmes.
    
     Les yeux ronds de Marthe s’écarquillèrent. La surprise passée, elle posa une main fraîche et réconfortante sur le front du garçonnet.
    
     « Tu me crois, n’est-ce pas ? demanda-t-il, plein d’espoir. Grand-Mère dit que je mens, mais je ne mens pas ! C’est vrai ! C’est vrai ! 
    
     — Chut… Bien sûr que je vous crois, monsieur Achille. Je sais que vous n’êtes pas un menteur. »
    
     Cela calma aussitôt le petit garçon.
    
     « C’est vrai ? Mais alors, pourquoi Grand-Mère ne me croit pas, elle ? Elle dit que j’ai tout inventé ! »
    
     La jeune fille se pinça les lèvres. Elle réfléchit, pesant visiblement avec soin les mots qu’elle allait prononcer.
    
     « Il ne faut pas en vouloir à votre grand-mère, monsieur Achille, déclara-t-elle d’une voix apaisante. Il y a des choses qu’elle ne peut pas savoir. Vous savez, nous autres, gens de la campagne, nous avons appris à nous méfier de ce que la nature cache. Les histoires que l’on nous raconte lorsque nous sommes enfants nous permettent de savoir quels sont ses dangers. »
    
     Étonné, Achille ouvrit grand les yeux.
    
     « Mais pourquoi n’a-t-on pas raconté ces histoires à Grand-Mère ? »
    
     Un sourire triste étira les lèvres de Marthe.
    
     « Les choses sont ainsi, monsieur. Tout le monde n’a pas droit aux mêmes privilèges ici bas. »
    
     Le petit garçon ne comprenait pas. Il supposa que c’était l’un de ces mystères du monde des adultes auxquels les enfants n’entendaient jamais rien. Une idée lui traversa subitement l’esprit, lui faisant oublier la réponse de la servante.
    
     « Mais alors, tu sais ce que c’était que cette flamme, n’est-ce pas ? Tu as déjà entendu des histoires sur elle ? »
    
     Marthe pencha la tête sur le côté.
    
     « Ma tante m’a un jour raconté la légende de la Dame du lac de Lys, se lança-t-elle. C’était une fée des eaux, une très belle créature aux cheveux longs, blancs comme la neige, et aux yeux couleur de mousse. Elle vivait dans un château posé au fond du lac, au milieu d’un jardin d’algues et de plantes aquatiques. L’été, lorsque les rayons du soleil traversent l’eau, il paraît qu’on peut le voir scintiller de mille feux. »
    
     Achille se renfonça dans ses oreillers.
    
     « Mais elle était bien seule dans son grand château vide, seulement peuplé de poissons et de têtards, poursuivit la jeune fille. Alors un jour, elle a invoqué un puissant esprit, captif des pierres au fond du lac. Elle lui a proposé de lui donner sa liberté, à condition qu’il lui amène un enfant à choyer et à aimer toute sa vie. »
    
     Les yeux du petit garçon restaient fixés sur elle, fascinés.
    
     « L’esprit accepta. Il se transforma en feu follet et se mit à errer dans les bois en quête d’un enfant à amener à sa libératrice. Il finit par en trouver un, alors que la neige commençait à tomber sur le lac et que le froid commençait à en figer les eaux. C’était une très jolie petite fille aux boucles rousses, les yeux grands comme des pervenches, toute vive et potelée. »
    
     Marthe s’interrompit un instant pour reprendre son souffle et rassembler ses idées.
    
     « Le feu follet la guida jusqu’au lac en lui racontant toutes les merveilleuses choses qui l’attendaient sous les eaux. Il lui décrivit la beauté et la bonté de la Dame qui y vivait. La petite fille se laissa faire, séduite par les paroles de l’esprit. Elle entra dans l’eau. Mais avant que la Dame n’eût pu venir la chercher, elle était déjà morte. Elle s’était noyée. »
    
     Le souffle d’Achille se bloqua dans sa poitrine.
    
     « On dit que de rage, la fée du lac maudit l’esprit et le condamna à errer éternellement au milieu des bois, prisonnier de sa forme de feu follet. On dit aussi que dans l’espoir de se faire pardonner de la Dame, ce dernier tente chaque fois qu’il le peut de lui offrir un enfant en cadeau. Il paraît qu’au crépuscule, on peut même le voir danser à la surface du lac, inconsolable de savoir sa liberté perdue à jamais. »
    
     Le craquement d’une bûche dans la cheminée ponctua la fin du récit.
    
     « Et la Dame alors ? » s’enquit Achille après un court instant de silence.
    
     Dans sa mémoire flottait l’image d’un visage pâle, entouré de longs cheveux fins et blancs.
    
     Marthe haussa les épaules.
    
     « L’histoire n’en parle pas. Peut-être est-elle morte depuis ? Ou bien peut-être qu’elle continue de pleurer sa solitude dans les abysses du lac ? »
    
     Le petit garçon hocha distraitement la tête. Il allait poser une nouvelle question quand la porte de la chambre s’ouvrit à la volée.
    
     Madame Sidonie apparut. Elle s’arrêta sur le seuil et analysa un instant la scène qu’elle avait sous les yeux.
    
     « Marthe, enfin ! Vous n’auriez pas dû vous lever !
    
     — Je voulais prendre des nouvelles de Monsieur Achille », se justifia la jeune fille.
    
     Elle éternua bruyamment. Le front de la gouvernante se plissa, ennuyé.
    
     « Retournez vous coucher immédiatement ! Vous avez besoin de repos. Et Monsieur Achille également.
    
     — Bien, Madame Sidonie », céda Marthe.
    
     Elle se leva.
    
     « Je vous souhaite un bon rétablissement, monsieur. »
    
     Le garçonnet hocha la tête tandis que la jeune fille quittait la pièce. La gouvernante posa alors les poings sur ses hanches. Son expression se voulait sévère, mais Achille vit un mélange d’inquiétude et de soulagement dans son regard.
    
     « Quant à nous, déclara-t-elle, nous allons nous soigner correctement et promettre de ne plus faire pareille bêtise à l’avenir, n’est-ce pas ? »
    
     Le petit garçon soupira.
    
     « Oui, Madame Sidonie.
    
     — A la bonne heure ! Il ne s’agirait pas d’être malade à Noël. Que ferait votre cousin Claude sans vous ? »
    
     Achille acquiesça, sans l’écouter davantage. La gouvernante commença à s’affairer dans la chambre, babillant sans arrêt.
    
     Lui, cependant, ne songeait qu’au regard trouble, couleur d’algue, qu’il avait entraperçu avant de perdre connaissance. N’était-ce qu’un rêve ou la fée du lac de Lys était-elle vraiment venue à lui ?
    
     Distrait, il suivi des yeux les allées et venues de Madame Sidonie.
    
     Aurait-il seulement un jour la réponse ?
    
    
Fin

Texte publié par Pixie, 15 décembre 2019 à 13h10
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