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Tome 1, Chapitre 2 « 2 » Tome 1, Chapitre 2

    Le lendemain matin, lorsqu’Alaia émergea des limbes du sommeil, sa première pensée fut pour la petite sans domicile… Elle soupira ; malgré les années passées à s’endurcir, elle n’était toujours pas en mesure de balayer le pincement au cœur qu’elle éprouvait à l’idée de savoir une âme si innocente dehors, sans cesse confrontée aux dangers des heures sombres.
    Elle se leva de son lit, se massa les tempes. Était-elle mal vis-à-vis de la gamine parce qu’elle-même avait été à la rue tout un temps ? Parce qu’elle culpabilisait d’avoir livré l’un de ses pairs à un Dents-Longues afin de sauver sa peau ? Ou simplement parce que son apparence chétive la faisait douter de ses chances de survie ? Alaia n’était pas capable de le déterminer, mais force lui était de reconnaître qu’elle avait éprouvé de la difficulté à s’endormir après l’avoir croisée.
    Alors qu’elle se dirigeait vers la cuisine, son estomac se contracta. Elle n’ignorait pas que le monde actuel impliquait certaines règles tacites. Il était beaucoup plus sage et prudent de ne se soucier que de soi, surtout si l’on désirait s’en sortir, voire souffrir le moins possible… Pourtant, en son sein, une voix priait ardemment : elle implorait la fillette d’avoir écouté son conseil et de s’être déniché une meilleure cachette.
    Tout en attrapant un paquet de biscottes dans son placard, Alaia frissonna. La perspective de trouver un cadavre exsangue au moment de quitter l’immeuble lui arrachait des sueurs froides. Bien que le sentiment soit idiot, que la gamine lui soit inconnue et qu’elle ne lui doive rien, elle soupçonnait que le remords viendrait la ronger si elle contemplait son corps inerte. Elle se reprocherait sa mort de longs mois durant, car elle n’aurait rien tenté pour l’en empêcher…
    Alaia n’était pas apte à sauver la terre entière, elle en avait conscience. Tout individu errant sans protection une fois le soleil couché était considéré comme le garde-manger des vampires ; la loi était limpide, elle impliquait le « chacun pour soi ». Cependant, n’avait-elle pas appliqué cet adage avec trop de ferveur ? N’y avait-elle pas abandonné une part de son humanité ?
    La veille, délaisser l’enfant lui avait paru la meilleure façon d’agir. Elle n’avait songé qu’à se réfugier chez elle, à oublier son horrible mésaventure… Aujourd’hui, son comportement lui donnait l’impression d’être un monstre. Pourquoi ne l’avait-elle pas autorisé à entrer chez elle jusqu’à ce que l’aube se lève ? Pourquoi ne lui avait-elle pas proposé de pénétrer dans le bâtiment, quitte à ce qu’elle se repose dans les couloirs ?
    Une vague de dégoût à son égard la submergea. S’était-elle vraiment cachée derrière l’excuse de son absence d’instinct maternel ? L’univers dans lequel elle évoluait l’amenait à de telles extrémités ! Alaia n’aurait pas cru qu’elle deviendrait le genre de personnes empressées de détourner le regard.
    Elle observa son début de pitance, puis déglutit. Réaliser son égoïsme lui coupait l’appétit. Dans une grimace, elle comprit qu’elle ne serait pas tranquille tant qu’elle ne serait pas fixée sur le sort de la mendiante…
    Alaia sortit de son appartement et dévala les escaliers en trombe. Peu importait sa peur à ce qu’elle allait trouver en bas, il fallait qu’elle sache !
    Découvrir la jeune orpheline en vie et à la même place que lorsqu’elle l’avait rencontrée la veille la stupéfia tant qu’elle en demeura figée…
    
    
    Alaia attrapa la confiture, puis la posa sur la table, juste en face de son invitée.
    — Merci, madame, souffla celle-ci.
    Elle opina et la gratifia d’un sourire ; toutefois, elle ne répondit pas. Non seulement elle ne saisissait pas l’impulsion qui l’avait poussée à proposer à la petite de monter chez elle, mais en plus elle ignorait quelle attitude adopter en sa présence… Son absence d’expérience avec les mineurs était flagrante !
    Soudain, elle se rendit compte qu’elle ne connaissait toujours pas son nom et décida de débuter par-là.
    — Comment t’appelles-tu ?
    — Erzsébet. Ce n’est pas commun, on m’appelle Bet en général.
    — Moi, c’est Alaia. Tu… depuis quand es-tu à la rue ?
    Tandis qu’elle se servait à manger, Bet haussa les épaules dans un mouvement qui trahissait toute la faiblesse de son corps malingre.
    — Un peu plus d’un mois. Quand ma dernière maman est décédée.
    La phrase et le ton employé éberluèrent Alaia.
    — Ta… ta dernière maman ? répéta-t-elle.
    Elle fut gratifiée d’un hochement de tête.
    — Tu garderas le secret ?
    — Bien sûr, accepta-t-elle.
    — Ce n’était pas ma vraie maman. La vraie, je l’ai perdue il y a très longtemps.
    — Je suis désolée…
    Ses lèvres se pincèrent entre elles. Le sort aimait s’acharner sur certains !
    — La dernière, ajouta Bet, c’était une protectrice avant qu’elle ne commence à… Une protectrice. Elle m’a sauvée d’un vampire et n’a plus voulu que je parte de chez elle. Un jour, elle m’a dit que je lui rappelais son fils, il est mort lui aussi – je suppose que c’est à cause d’un Dents-Longues, car elle détestait en parler.
    Elle baissa les yeux, puis chuchota :
    — Elle me manque.
    Alaia s’assit et se pencha vers elle.
    — C’est normal. Ma mère me manque souvent.
    — Elle est morte ?
    Elle acquiesça.
    — Il y a quatre ans. Nous vivions toutes les deux chez son frère. Malheureusement pour moi, il ne m’aimait pas trop et, après son décès, il m’a demandé de partir. Je dois me débrouiller, un peu comme toi.
    — Sauf que tu as une maison.
    Innocente, la remarque ne la mit pas moins mal à l’aise tant elle était justifiée.
    — Tu as raison, admit-elle d’un ton rauque.
    Elle attrapa ensuite une biscotte et la confiture puis, dans un semblant de normalité, elle entreprit de grignoter à son tour. Déjà, les papillons de l’angoisse s’agitaient au creux de son ventre… Que ferait-elle une fois que Bet aurait terminé son repas ? Elle ne pouvait décemment pas la mettre à la porte ! Que lui annoncerait-elle ? « J’espère que tu as bien rempli ton estomac, au revoir, méfie-toi des monstres » ? Ridicule.
    Alaia se mordit la langue. Il lui était impensable de la garder ici : elle n’avait ni les compétences requises pour l’élever ni les moyens de lui assurer un avenir serein, d’autant plus qu’elle soupçonnait que si Rolzen apprenait qu’elle hébergeait quelqu’un, il lui demanderait une compensation pour continuer à se prétendre propriétaire de son appartement ou exigerait que Bet « intègre » sa clinique sitôt qu’elle en aurait l’âge !
    — Tu… tu as un endroit où aller ? De la famille ou des connaissances à rejoindre ?
    — L’amie de ma dernière maman n’a pas désiré m’adopter. Elle…
    La voix de l’enfant se brisa.
    — Oui ? l’encouragea-t-elle avec douceur.
    — Elle m’a reproché d’être méchante.
    Mal à l’aise, Alaia lui sourit dans l’espoir de la réconforter.
    — Tu m’as pourtant l’air d’être une adorable petite fille.
    — Elle affirme que c’est à cause de moi que Dalia est sous terre. Elle aurait aimé me chasser de chez elle et la pousser à s’éloigner de moi, à me détester.
    Elle en demeura muette, sidérée. Qui assénait de tels propos à un gosse ? Alaia avait beau s’estimer dépourvue d’instinct maternel, elle ne se permettrait jamais de culpabiliser un enfant ainsi…
    — Je suis sûre que ce n’est pas vrai, murmura-t-elle.
    — Je l’espère.
    — Tu… tu veux autre chose à manger ?
    Elle se morigéna pour sa proposition. Ses placards n’étaient pas extensibles, il lui fallait être économe ! Cependant, Bet secoua la tête.
    — Non, merci. Vous avez déjà été très gentille avec moi, madame.
    Son cœur se serra. Elle devina qu’une seule solution s’imposait.
    — Bon… je suppose que je possède de quoi te construire un lit d’appoint dans mes affaires. Si tu le souhaites, reste ici un petit temps.
    

Texte publié par Rose P. Katell, 26 novembre 2019 à 10h24
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