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Tome 1, Chapitre 2 « II » Tome 1, Chapitre 2
Théa ébouriffa ses cheveux écarlates. Elle faisait les cent pas dans la chambre sous le regard de sa colocataire.
    
    — Calme-toi un peu, dit cette dernière pour la énième fois.
    
    Mais Théa ne pouvait pas se calmer, ne pouvait même pas s’arrêter quelques secondes pour tenter d’expliquer ce qu’elle ressentait. Il y avait une barrière, un mur infranchissable, invisible, sur lequel elle aurait aimé écraser ses poings jusqu’à s’ouvrir les phalanges et saigner, rien que pour le minuscule espoir de pouvoir enfin partager un peu de sa tempête aux autres. Des torrents de pluie, de lourds nuages noirs qui roulaient d’une tempe à l’autre, des éclairs qui l’aveuglaient et jetaient la pagaille dans ses pensées. Elle s’enfonçait dans cette tornade bien connue, seule et désarmée, incapable de se faire comprendre, un cri bloqué dans la poitrine et plein de désespoir ridicule. Quand elle fermait les yeux, elle revoyait le plateau tomber, en boucle, dans un bruit insupportable, plus fort que le tonnerre.
    
    Elle y avait pensé toute la journée.
    
    Après un dernier grognement rageur, Théa s’effondra sur son lit, les yeux fixés au plafond, détaillant les mince craquelures et imperfections dans la peinture. Ça la calmait.
    
    Le plateau était tombé. Elle s’était énervée. La colère était sortie de sa poitrine, comme un ouragan explosant contre ses côtes et réduisant ses poumons et son cœur en charpie, fourmillant de pensées noires et de haine refoulée. Il en fallait peu pour repeindre cette clinique tout éclatante de blanc dans le noir le plus sombre. L’adolescente ferma les yeux et pressa ses paumes sur ses paupières. Son corps lui semblait écorché des pieds à la tête, à vif et sanguinolent, plongé à répétition dans une barrique de sel. La négativité et l’énergie sauvage se rencontraient une fois de plus en un mariage grotesque.
    
    On toqua à la porte. Théa se redressa dans un sursaut.
    
    
    
    

    
    
    
    Leroy, repartie au poste pour gérer la paperasse qu’impliquait une reprise d’enquête, était arrivée dans la soirée à la clinique. Les patients avaient terminé le repas. Après l’avoir regardée un peu de travers pour cette irruption tardive, on lui avait attribué un salon normalement utilisé pour des thérapies de groupe en nombre réduit. Elle avait jeté une œillade suspicieuse aux fauteuils colorés disposés en rond, se demandant automatiquement lequel lui conférerait le plus d’autorité.
    
    Quelque chose dans cette salle, dans l’agencement faussement joyeux des fauteuils colorés, tournés vers elle, vides, lui déclenchait des frissons dans la nuque.
    
    Elle secoua la tête. On lui faisait confiance pour mener l’affaire à bien et échapper à la menace qui, depuis l’attaque de son collègue Jules, pesait sur tout membre de la police qui franchissait le seuil de la clinique. Si on avait agressé un inspecteur au couteau, on pouvait probablement en attaquer une deuxième. Jules avait été poignardé à trois reprises. La lame avait deux fois ripé contre les côtes et trouvé une fois le chemin jusqu’à sa chair et son poumon. C’était la nuit, un samedi soir. Un certain Ravel Montout, infirmier, l’avait rapidement trouvé pendant sa ronde et avait appelé les secours.
    
    On n’avait pas retrouvé l’arme du crime. Leroy se promit de parler à ce M. Montout pour avoir plus d’informations. Jules avait parlé d’un enfant, un garçon – ou peut-être une fille aux cheveux courts – fluet et silencieux. Peut-être l’infirmier avait-il vu quelque chose de semblable.
    
    Leroy opta pour le fauteuil violet. Confortable, mais trop mou, un coup à endormir votre méfiance. Pour ne pas plonger dans la somnolence, elle étala les dossiers des cinq suspects principaux sur la table basse devant elle. Les photos sur papier glacé lui renvoyaient cinq paires d’yeux fixés sur elle. Trois filles, deux garçons. Et dans tout ça, deux gabarits plutôt menus, deux peaux particulièrement pâles. Un garçon torturé par des images mentales de violence envers l’entourage, et l’autre... bien sûr, elle n’était pas spécialiste et n’aurait su dire si ces adolescents auraient été capables, concrètement, de passer à l’acte.
    
    L’agression avait donc eu lieu un samedi soir. La plupart des internés obtenaient l’autorisation de passer cette nuit en famille, pratique peu courante mais soutenue par le directeur et le corps médical, qui y trouvaient un bénéfice dans le processus de guérison des jeunes patients. Ces cinq enfants, que Jules avait apparemment liés à l’affaire d’Élias, se trouvaient à la clinique ce soir-là.
    
    Leroy était si concentrée sur les dossiers de Donnie Lynch et Louis Malitas qu’elle n’entendit pas la porte s’ouvrir. Ce fut le son d’une toux étouffée qui lui fit lever les yeux des lignes tapées à la machine. Elle rassembla rapidement les dossiers et les retourna de manière à cacher leur contenu.
    
    — Je vous amène Théa, annonça l’infirmier.
    
    — Merci.
    
    — Je serai derrière la porte si vous avez besoin de moi.
    
    Il referma. Si elle avait besoin de lui ? L’inspectrice étudia l’adolescente fraîchement arrivée. Cheveux rouges inégalement teints, lèvre inférieure tremblotante, expression fermée et poings serrés. Était-elle dangereuse ? Colère pathologique, fréquente manie aiguë, délires.
    
    — Bonjour, Théa. Je suis l’inspectrice Leroy de la police criminelle. Installe-toi, je t’en prie.
    
    La fille tergiversa un moment, puis obtempéra dans un soupir. Elle prit le fauteuil jaune, de l’autre côté, les yeux rivés sur le tapis.
    
    — Tu sais pourquoi je suis là, je présume.
    
    Pas de réponse. Leroy laissa passer un moment, durant lequel Théa gigota et fit craquer ses doigts et ses chevilles, sans jamais faire mine de répondre.
    
    — Je reprends l’enquête de l’inspecteur Krik. Celui qui a été attaqué au couteau.
    
    La jeune fille tressaillit légèrement.
    
    — Il n’a pas eu le temps de creuser vraiment, mais j’ai lu attentivement ses notes et ses conclusions, et c’est moi qui vais mener l’affaire à son terme. Mais, pour ça, je vais avoir besoin de toi.
    
    — Je lui ai déjà dit tout ce que je savais, lâcha-t-elle d’une voix saturée, agressive.
    
    — C’est à dire… pas grand-chose, si je ne me trompe. Tu ne connaissais pas bien Élias ? Élias Cordier.
    
    — Vous avez pas le droit de m’interroger comme ça.
    
    — Ce n’est pas un interrogatoire. Et, en fait, si. J’ai le droit. Alors, pour Élias ?
    
    L’adolescente mâchait dans le vide, ruminait sa colère. Sous ses paupières, ce qui paraissait de ses yeux lançait des éclairs. Elle croisa les bras.
    
    — Je le connaissais pas beaucoup. Je suis pas là depuis longtemps.
    
    Leroy prit le dossier de Théa et le feuilleta.
    
    — Depuis… trois semaines, c’est bien ça ?
    
    Théa, le teint rouge maintenant, acquiesça.
    
    — Qu’est-ce qui t’a amenée ici ? Qu’est-ce qui t’est arrivé ?
    
    La patiente laissa échapper un rire narquois et leva les yeux au plafond. Elle tapait rapidement du pied sur le tapis et ses doigts s’entremêlaient nerveusement.
    
    — Selon la psychiatre qui te suit, tu prends… des antipsychotiques, lut-elle.
    
    — Ouais, c’est ça.
    
    — Et ça te fait du bien ?
    
    Silence. Leroy se disait que tout ça ressemblait plus à un entretien psychologique qu’à un interrogatoire, sauf qu’elle n’avait aucune des qualifications requises. Mais elle respectait à la lettre ce que Jules lui avait dit, tout comme M. Brisebane : il fallait y aller doucement avec ces gosses.
    
    Théa marmonna quelque chose d’inintelligible.
    
    — Pardon ? Je ne t’ai pas bien entendue.
    
    — Ça me fait rien. Mais personne veut m’écouter.
    
    — Rien ? Que veux-tu dire par là ?
    
    Si les médicaments ne fonctionnaient pas du tout, cela voulait-il dire que Théa était possiblement en proie à des hallucinations, des délires ? Son dossier précisait qu’elle y était sujette. Était-ce le cas ces derniers temps ?
    
    Soudain, quelque chose changea. Théa avait agrippé les accoudoirs du fauteuil et s’était redressée.
    
    — Vous pensez que je suis folle, hein, c’est ça ?
    
    Surprise, Leroy ne répondit pas tout de suite. Elle aurait juré avoir gardé une expression neutre, bienveillante. La gamine était perspicace.
    
    — Pas folle, bien sûr que non, expliqua-t-elle. Je veux simplement savoir… quel est ton état d’esprit… et quel a pu être ton état d’esprit à la mort d’Élias. Comment te sens-tu en ce moment ?
    
    Théa eut un ricanement et, pendant un instant, Leroy eut peur de l’avoir perdue, d’avoir perdu sa confiance.
    
    — Théa ?
    
    — Super bien, lança-t-elle avec colère. Super bien, ça se voit pas ? À part que j’ai envie de défoncer le mur à coups de poings et de péter la gueule à tout le monde…
    
    Théa s’était crispée, à moitié levée et tendue vers son interlocutrice, les doigts enfoncés dans la mousse des accoudoirs. Elle lança un œil furtif à la porte, sembla se remémorer la présence de l’infirmier et se rassit. La colère qu’elle ressentait était presque tangible, et pour Leroy aussi, qui la goûtait dans l’air, un soupçon amer et piquant.
    
    — La mort d’Élias y est pour quelque chose, peut-être ?
    
    L’adolescente se mordit la lèvre inférieure, secouant lentement la tête. Il ne fallait pas espérer des réponses toutes prêtes ni facilement données ; on était dans une clinique psychiatrique pour adolescents et, qui plus est, pour adolescents issus de familles riches. Le double poids de la maladie, qui les rendait socialement inacceptables, et du secret, auquel ils étaient tenus pour protéger la réputation des darons, prendrait sans doute soin de sceller de nombreuses lèvres. Jules s’était cassé les dents sur plusieurs mystères que ses recherches avaient eu le temps de soulever avant qu’il ne se fasse attaquer. Leroy attendit un moment, mais la jeune fille ne semblait pas disposée à s’exprimer en mots. Restait l’observation de son expression, de ses mouvements involontaires ; la décortication de sa contenance, de la couleur et luisance de sa peau, ces petits indices qui pouvaient trahir quelqu’un de manière inconsciente. Tout ce que lui disait Théa, en ce moment, c’était qu’elle était sur les nerfs. Prête à exploser. Elle tenait si difficilement en place dans le fauteuil qu’un léger tremblement l’avait prise de la tête aux pieds, et elle serrait les mâchoires.
    
    — Bon, d’accord, conclut l’inspectrice. Je vois que tu n’es pas bien, je ne vais pas t’embêter plus longtemps. Merci, Théa.
    
    L’intéressée avait levé les yeux, et il s’y trouvait quelque chose comme de la surprise et de la reconnaissance. Elle se leva, d’abord hésitante, puis tourna le dos sur un sourire de Leroy et se dirigea vers la porte.
    
    Juste avant de sortir, Théa pivota à demi. Leroy leva le menton pour montrer qu’elle était attentive, sans forcer, sans rien exiger.
    
    — Moi, je sais pas grand-chose, dit-elle rapidement. Mais vous devriez parler à Donnie.
    
    
    
    

    
    
    
    Rien. Elle avait cru toucher quelque chose du doigts quand Théa avait mentionné le nom de Donnie, mais le Donnie en question ne lui avait rien révélé d’intéressant. Jeune garçon de quatorze ans à la composition tranquille et polie, il n’avait fait que répondre docilement aux questions ; et quelque part, Leroy l’avait soupçonné de doser précisément les informations qu’il donnait, histoire de ne pas faire de zèle sans paraître pingre. Dans ses notes, Jules avait souligné deux fois son nom.
    
    Pour leur premier contact avec elle, les autres enfants ne lui avaient pas appris grand-chose. Mais c’était normal Ils étaient autant de fruits encore verts dont il fallait attendre le moment propice, l’instant sucré de leur révélation au grand jour. Jade avait la tête ailleurs. Quand elle était entrée, elle trimballait un livre à la forte odeur de poussière, un soleil de papier doré resplendissait sur la couverture et gobait la lumière du jour, en renvoyait les rayons par éclats d’un orange de feu profond sur le plafond blanc. C’était le crépuscule, mais un crépuscule bouillant. Leroy aurait du mal à se remémorer les détails de cet entretien.
    
    Elle n’avait pas pu voir Louis, que les infirmiers et son psychiatre tentaient de calmer après une crise violente. L’odorat éveillé à la figurative odeur du sang et du malheur planant dans les couloirs de la clinique, Leroy avait tâché de se concentrer sur Annabel. La jeune fille de dix-sept ans adoptait une attitude de conflit perpétuel propre à l’adolescence. Leroy, avec une sorte de curiosité malsaine, s’était prise à traquer les signes d’un trouble mental chronique, mais la colère et la défiance qui émanaient d’elle formaient comme une barrière protectrice, un masque fardé de mensonges.
    
    Enfin, Leroy se prépara à rentrer. Le soir était tombé sur le parc, ne laissant qu’un bandeau sanguin à l’horizon, qui coulait sur les vallées alentour. De la lumière s’échappait encore de plusieurs fenêtres derrière elle et traçaient des carrés décidés de lumière jaune dans l’herbe et les graviers ; elle se donnait l’impression d’avoir régressé de quelques décennies et de jouer à la marelle, seule avec les ombres. Un frisson remonta le long de son dos. Quelqu’un jouait de la guitare.
    
    But what about us, hey ?
    Children of darkness
    What about us ?

    
    Leroy fit halte. Lentement, elle se retourna vers la clinique. Au premier étage, une fenêtre était ouverte et quelqu’un s’y était perché avec son instrument. Voyant qu'on l’observait, la joueuse s’arrêta. L’œil rougeoyant d’une cigarette s’alluma près de ses lèvres et elle recracha un nuage de fumée, le regard fixé sur Leroy, comme pour la mettre au défi. Elle avait pénétré un endroit qui ne lui appartenait pas, dont elle ne connaissait pas les codes. Elle n'était pas chez elle.
    
    La cigarette disparut et Annabel reprit la mélopée.
    
    What about us ?
    Children of darkness…

    
    La musique avait un pouvoir envoûtant, obsédant. Leroy cligna plusieurs fois des yeux avant de pouvoir les détacher de l’adolescente et reprit son chemin.

Texte publié par Jamreo, 31 octobre 2019 à 18h46
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