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Tome 1, Chapitre 1 « I » Tome 1, Chapitre 1
“Some are Born to sweet delight,
    Some are Born to Endless Night.”
    
    William Blake – “Auguries of Innocence”

    
    
    
    

    
    
I

    
    Louis était seul dans la salle de télévision. Des rais de poussière dorée tombaient depuis les fenêtres sur le carrelage, comme du miel. Les exclamations des autres adolescents et la collision répétitive d’une balle sur le mur lui parvenaient de l’extérieur. Louis, contrairement aux autres, ne profitait jamais de la dernière sortie avant le coucher.
    
    Il eut envie de compter les rayons du soleil et ferma les yeux. Le bourdonnement du poste de télévision lui tenait compagnie dans le noir de son esprit, et le jingle ridicule du talk-show. Il se prépara mentalement à entendre la voix du présentateur, une voix désagréable et nasillarde. Louis ne comprenait pas pourquoi les gens l’aimaient tant ; mais quand il se posait la question, il se rendait compte que lui aussi, il l’aimait bien. Malgré lui. Du bout des doigts, il tapotait le plastique de la chaise, selon un rythme qui pulsait dans son crâne du matin au soir, du soir au matin, qui était toujours là quelque part. Ça faisait passer le temps plus vite.
    
    Bienvenue, bienvenue ! Installez-vous...
    
    Louis entrouvrit les paupières. Une chanteuse connue venait de faire son apparition sur le plateau, yeux plissés, sourire crispé. Elle s’asseyait au bord du canapé traditionnel et n’osait pas regarder devant elle.
    
    Alors, dites-nous, sincèrement, comment allez-vous ?
    
    Haussement d’épaules de la part de l’intéressée. Gêne.
    
    Qu’est-ce que vous voulez que je réponde ?
    
    C’est qu’on se fait du souci pour vous depuis votre appel à l’aide…
    
    L’appel à l’aide. Louis n’en avait pas entendu parler. S’il arrivait à chiper un journal aux infirmiers… en tout cas, sur le visage un peu empourpré de la célébrité, brouillé par la qualité changeante de la retransmission et la courbure de l’écran, on lisait la fausse bonne humeur. Le masque. Et les autres souriaient avec ce petit affaissement de l’arcade sourcilière qu’ils voulaient faire passer pour de l’honnêteté.
    
    Louis secoua la tête, tapa une dernière fois sur la chaise et se leva. Il croisa une employée de ménage dans le couloir qui chantonnait toujours le même air. Elle releva légèrement la tête sur son passage et lui fit un sourire. Il y répondit, mais s’écarta de manière à ne pas la frôler.
    
    La fine odeur médicamenteuse, le blanc uni, les portes fermées. Décor de sa vie.
    
    Son coin de chambre était le plus impersonnel de l’étage, peut-être même de la clinique. Les enfants faisaient en général l’effort de cacher ce blanc presque obscène, ce propre dérangeant, sous une couche de posters et de photos, voire de dessins ou de coupures de presse. Mais pas Louis. Il pouvait contempler le blanc pendant des heures sans se fatiguer. Ça l’aidait à faire le vide dans sa tête. Ce qu’il détestait le plus pendant ces moments-là, c’était la main d’un infirmier ou de Maurice sur son épaule, qui le rappelait à la réalité. Quand on le touchait, le garçon sentait le goût ferreux de la ceinture sur sa langue et le contact tiède d’un manche de couteau dans sa paume.
    
    Debout devant son lit à la couverture excessivement bien faite, il ferma les yeux et se mit à compter, compter, compter... Jusqu’à l’arrivée de son colocataire essoufflé, trempé de sueur. Combien de temps s’était-il écoulé ? Louis avait peur de consulter sa montre.
    
    En se brossant les dents à côté de Maurice, il observa avec attention le visage devant lui, dans la glace. Un garçon qui avait les yeux noirs et des cheveux ondulés avec des reflets de paille et d’écureuil. Louis se regardait, parce qu’il essayait de voir quelqu’un d’autre que lui. Il essayait d’inventer un adolescent sans nom, interné là à sa place. Pas lui. Un autre. Pas lui, parce qu’il avait déçu sa mère en ayant besoin de venir ici.
    
    Mais ce soir encore, Louis échoua à se trouver différent de lui-même et regagna son lit.
    
    — Encore une journée bizarre aujourd’hui, remarqua Maurice.
    
    — Oui.
    
    Tout était bizarre dans la clinique depuis ce qui s’était passé.
    
    Louis vérifia que le tiroir de sa table de chevet était bien verrouillé.
    
    L’infirmier Ravel passerait bientôt dans les chambres pour la distribution de médicaments. Louis aimait bien Ravel. Il aimerait bien lui parler.
    
    
    
    

    
    
    
    L’odeur de pêche, aigre et douce, le tira du sommeil avant son alarme. Il avait beaucoup sué durant la nuit et le nuage olfactif s’échappait de ses draps, de son pyjama, de ses cheveux. Il inspira secrètement, à la fois attiré et repoussé par la fragrance de son corps en sommeil. Rendu nerveux par ce paradoxe, Louis repoussa sèchement ses draps, posa ses pieds sur le sol frais. Maurice était assis en tailleur dans son lit, son profil se balançait au rythme de la musique électronique dont les basses et percussions s’échappaient de son walkman. La lumière du matin était grise, mais l’air, étouffant. Bientôt, on frapperait pour la tournée de médicaments habituelle, et la clinique paraissait figée dans l’attente, prise dans une atmosphère ouatée et faussement rassurante.
    
    Après avoir avalé ses cachets, Louis n’alla pas au réfectoire avec Maurice. Il préférait attendre la fin du service, au moment où il y avait le moins de monde. Les couverts en plastique ne suffisaient pas toujours.
    
    Enfin il se leva, en se grattant les mains parce que l’odeur fruitée de sa transpiration s’y était accrochée, et descendit au rez-de-chaussée. Quatre personnes terminaient leur tasse de chocolat ou leur croissant. Louis s’installa le plus loin possible d’eux, évitant de les regarder, eux et leurs plateaux. Il garda les yeux baissés sur son propre plateau et son couteau en plastique, dont les dents ridicules étaient mal découpées – défaut de fabrication. Par endroits, au lieu d’une dent, il y avait un creux. Un trou. Comme dans les rangs de la clinique depuis l’incident. Plusieurs internés avaient disparu, retirés des soins par parents et tuteurs légaux. La mère de Louis n’avait même pas essayé, et même si c’était pour les mauvaises raisons, il l’en remerciait.
    
    Les surveillants et quelques infirmiers discutaient dans un coin. Quand une fille aux cheveux rouges fit tomber son plateau, poussant un cri de rage pour marquer le coup, il s’interrompirent et Ravel se précipita pour la calmer. Il lui prenait déjà les bras et la forçait à lui faire face ; on ne savait jamais avec cette fille-là, elle pouvait exploser à tout moment. Elle s’était teint les cheveux elle-même et avait fait ça n’importe comment. La direction n’avait vraiment pas apprécié. Les autres adultes jetaient des regards suspicieux à la scène et s’échangeaient des murmures. L’appétit coupé, nerveux, Louis alla porter son plateau à la desserte.
    
    En remontant le couloir jusqu’à l’escalier, il s’arrêta un moment pour observer le parc par une fenêtre.
    
    C’est alors qu’il les vit.
    
    
    
    

    
    
    
    — Père Jérémiah Melon, pour vous servir, dit-il en tendant la main.
    
    — Inspectrice Leroy.
    
    Elle réprima le réflexe de lui brandir sa carte de police devant le nez et serra la paume offerte dans la sienne. La femme qui accompagnait le prêtre, un appareil photo à long objectif suspendu au cou, une bulle de chewing-gum aux lèvres et des boucles d’oreille tapageuses en forme de crucifix, ne déclina pas son identité, et quelque chose dissuada Leroy de la lui demander.
    
    — Vous êtes sur une affaire ? subodora M. Melon.
    
    L’inspectrice hocha prudemment la tête. Ils reprirent leur route, suivant le sentier de graviers qui serpentait dans le parc jusqu’à la porte de la Clinique du Laurier-noble.
    
    — Je comprends, dit-il sur un ton de conspirateur. Et je crois bien que nous sommes sur la même.
    
    Leroy haussa un sourcil. La photographe fit éclater une bulle et riva des yeux agressifs sur elle, comme pour la dissuader de dire quoi que ce soit. Son scepticisme avait sans doute transparu dans ses gestes ou son expression ; l’affaire appartenait la police, certainement pas au diocèse.
    
    Le père Melon continuait de parler dans le vide, et Leroy hochait la tête aux endroits appropriés. Elle dressa tout de même l’oreille à la mention d’un « exorcisme », qui la fit s’arrêter un bref instant, déconcertée. De quoi il parlait, ce vieux con ?
    
    Le prêtre laissa échapper un petit rire et la prit par l’épaule pour l’inciter à se remettre en marche.
    
    — C’est pour cela que je suis là, vous savez, lança-t-il. Pour constater par moi-même l’étendue et la nature des dégâts. Le diocèse doit se méfier de toutes les demandes d’exorcisme qui lui parviennent, c’est fou ce que les gens ont peur du Démon, de nos jours… non pas que je les blâme, notez, mais l’angoisse nous chauffe les sangs et nous fait parfois dire et penser des sottises.
    
    — Ah… si vous le dites.
    
    Un sourire doux et absent aux lèvres, il sortit un mouchoir de sa poche et s’épongea le front.
    
    — Bien sûr, c’est confidentiel, ajouta-t-il. Tout comme votre présence ici, j’imagine ?
    
    — Plus ou moins, oui.
    
    Elle répondit au sourire par un étirement sec des lèvres.
    
    — Ne vous inquiétez pas, lui assura-t-il. Je sais garder les secrets.
    
    En approchant, Leroy nota qu’un garçon à la fenêtre les regardait approcher, le visage presque collé à la vitre. Quand ses yeux croisèrent les siens, il se détourna et disparut.
    
    La porte s’ouvrit quelques secondes avant qu’ils aient gravi la dernière marche, comme si on les avait attendus de pied ferme, voire guettés. Un homme aux larges épaules, difficilement contenues dans son costume, les accueillit d’une manière discrète, qui contrastait avec son apparence :
    
    — Bienvenue, chuchota-t-il.
    
    Leroy fouilla son visage à la recherche d’incompréhension, d’incrédulité face à la présence du prêtre Melon et de sa paparazza en herbe, mais il ne paraissait pas surpris.
    
    — M. Brisebane, directeur de la clinique, se présenta-t-il, toujours à voix basse, en faisant entrer les trois nouveaux-venus. Mademoiselle Leroy, comment se porte votre prédécesseur ?
    
    — Il va s’en sortir.
    
    — Bien, bien… par ici, je vous prie.
    
    Il fit un hochement de tête aux deux autres, signifiant qu’il ne les invitait pas.
    
    — Parfait, lança M. Melon, que rien ne décourageait. Nous allons, eh bien, nous imprégner un peu de l’endroit avant de…
    
    Leroy n’entendit pas la fin de la phrase, parce que la photographe avait donné un coup de pied dans une table basse et renversé la pile de magazines qui s’y trouvait. Brisebane lui fit prendre un couloir désert et la poussa avec délicatesse vers une porte ouverte.
    
    — Nous serons mieux dans mon bureau, expliqua-t-il.
    
    — Vous étiez au courant du fait que l’Église veut se mêler de l’affaire ? demanda-t-elle.
    
    Il eut l’air gêné, se frotta le front et lui fit signe de s’asseoir. Puis il contourna son bureau et s’installa dans son siège de ministre.
    
    — Certaines choses… vous comprenez, ne méritent pas notre attention, répondit-il de sa voix étouffée. Mais si nous ne pouvons rien faire pour les empêcher, alors…
    
    Il faisait chaud dans ce bureau. Comme s’il avait lu dans ses pensées, Brisebane se leva et tira les stores à sa fenêtre. Une ombre bardée de trous lumineux descendit sur la pièce.
    
    — Mademoiselle Leroy, dit-il d’une voix beaucoup plus professionnelle. Vous reprenez donc l’enquête de l’inspecteur Krik. Vous pensez pouvoir y apporter une solution ?
    
    — J’en suis certaine. J’ai relu attentivement les compte-rendus et les notes de mon collègue… et…
    
    Le directeur agençait changeait de place de petits objets sur son bureau, les passant de gauche à droite, les alignant sur le rebord ou contre la lampe… Leroy s’éclaircit la gorge et continua.
    
    — Je pense resserrer l’enquête sur cinq suspects. Sans oublier, bien sûr, le reste de votre clinique. J’ai les mandats nécessaires.
    
    Elle ouvrit son sac à dos et en sortit une liasse de papiers, qu’elle lui tendit. Il releva les yeux et les saisit prudemment.
    
    — Allez-y, l’encouragea-t-elle.
    
    Il les feuilleta avec d’infinies précautions. Les pages avaient l’air de le brûler. Son front luisait de sueur. Finalement, il reposa la paperasse et y laissa sa main à plat, ouverte.
    
    — Mademoiselle Leroy…
    
    — Inspectrice.
    
    — Oui, oui… vous pensez qu’il vaut la peine d’importuner les patients et le personnel ?
    
    Elle laissa passer un blanc. Le directeur transpirait profusément.
    
    — Un garçon est mort, M. Brisebane, et mon collègue s’est fait poignarder.
    
    — Bien sûr, dit-il avec agitation. Bien sûr. Mais je pensais… eh bien…
    
    — Ce n’était pas un accident. Le médecin légiste est formel.
    
    Ils se fixèrent dans le blanc des yeux. Leroy avait crispé les mains sur ses genoux, prête à lui sortir d’autres arguments pour le convaincre une deuxième fois. Elle pressentait chez cet homme une forte animosité, qu’il tentait de cacher par une agitation et une politesse de directeur anxieux. Tant qu’il ne flanchait pas, elle refusa de briser le contact visuel.
    
    — Très bien, soupira-t-il. Vous avez carte blanche. Mais allez-y doucement, certains enfants sont… eh bien… fragiles, et ils ont besoin d’un environnement doux et équilibré pour guérir...
    
    Il se leva, imité par Leroy, qui se garda bien de lui susurrer qu’elle n’avait pas besoin de son accord pour mener son enquête. Mieux valait le laisser croire qu’il avait son mot à dire sur la question. Certaines personnes étaient plus faciles à manier et manipuler quand elles se croyaient les maîtres, et Brisebane faisait partie de ces gens-là.

Texte publié par Jamreo, 31 octobre 2019 à 18h42
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