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Tome 1, Chapitre 13 « Fils funambules » Tome 1, Chapitre 13
Ensemble du roman remanié et mis à jour selon les dernières remarques :).
    

    

    
    La pantine demeure immobile, pareille à une sculpture de cire. Elle fixe Professeur de ses iris teintés de mille et une couleurs, toutes empruntées au Rêve. Ils chatoient d’une lumière caressée par des lambeaux de ténèbres – ou bien est-ce l’inverse ? Elle renaît de ses cendres. Ou plutôt, elle se réveille pour de vrai.
    Elle ne recule pas, mais n’avance pas non plus. La main tendue de son guide finit par retomber le long de son flanc, de ce corps qu’elle ne trouve pas si grand pour la première fois de sa vie. Il ne l’effraie plus. Elle ne se sent plus oppressée comme auparavant. D’une voix grave et rocailleuse, il l’interroge :
    — J’attends. Qu’y a-t-il ?
    Evana Violvet ouvre la bouche. Sa poitrine se comprime afin de retenir l’air qu’elle vient d’inspirer. Elle n’hésite pas même si c’est dur pour elle de s’exprimer, après des jours et des jours de silence quasiment absolu :
    — Bonjour, Professeur.
    Alors qu’il est sur le point de se détendre, elle ajoute :
    — Parlez-moi de vous.
    Elle constate avec une clarté redoutable qu’il se raidit comme une branche.
    — Pourquoi cette question-là, Evana ? Tu me connais, non ?
    — Je ne vous connais pas.
    Son affirmation a éclaté entre eux comme une bulle de savon. Professeur ravale une interjection emplie de stupéfaction. Elle effectue un pas dans sa direction, le menton levé. Elle esquisse sa moue détestable aux yeux de son guide. La honte ne l’habite plus, et il en est parfaitement conscient.
    — Je ne vous ai jamais connu depuis le jour où je suis née.
    — Evana…
    — Non, je ne vous écouterai pas. Plus jamais.
    La voix de la pantine tremble. Cependant, elle ne fléchit pas. Ses ongles s’enfoncent dans ses paumes blanches à la peau aussi fragile que du papier de riz – comme ses paupières. Elle avance encore d’un pas. Professeur ne peut s’empêcher de s’éloigner d’elle. Sa stature chancelle, telle la flamme d’une bougie.
    — Je crois qu’il est l’heure que je libère les ailes que je garde en moi depuis trop de temps.
    Au fur et à mesure que ses mots jaillissent de sa gorge, l’évidence frappe son être aux abois et en émoi. Elle aurait dû s’en rendre compte plus tôt. Sa conscience turquoise représente l’étincelle de son esprit ; son âme cuivre en incarne l’enveloppe ; son cœur indigo, le moteur ; quant à ce qui touche à ses connaissances, immense bibliothèque intégrée à son cerveau, il s’agit tout simplement de sa mémoire. Verte, vertigineuse et vibrante.
    Sa mémoire absinthe.
    Une couleur aussi enivrante que l’alcool, mais pas au point d’amener l’oubli malgré les efforts de nombreux êtres torturés qui en absorbent. Elle convient si bien pour qualifier l’essentiel de ses savoirs ! Evana la couvera. Elle l’a délaissée trop longtemps en écoutant les faux conseils de Professeur. Il a insinué qu’elle peut la corrompre en poursuivant ses rêves. Il a eu tort. Ses songes lui apportent leur propre instruction.
    Elle alimentera sa mémoire absinthe sans la blesser. Elle s’y évertuera afin de rester elle-même. Son cœur indigo, sa conscience turquoise et son âme cuivre l’y aideront.
    Ah ! Si seulement elle avait compris dès le départ ce qu’il se passe ! Elle possède toutes les clés depuis le début ! Professeur l’a maintenue dans un état d’aveuglement avec ses apprentissages. Il l’a détournée de ses réflexions si importantes. D’une voix ferme, elle gronde :
    — Moi, Evana Violvet, je…
    — Non. Tu ne le sais pas, la coupe-t-il d’un ton tranchant.
    — Je le sais parce que je l’ignore, non ? lui répond la pantine avec un sourire tremblant.
    Elle s’approche de lui encore une fois, mais voilà qu’il se trouve vers la porte grande ouverte. S’il le peut, alors il reculera encore pour échapper à ce pantin fou qu’il a créé de ses propres mains. Evana se dit que de telles pensées doivent traverser son esprit à cet instant précis ; sinon, il ne la fuirait pas ainsi. Oui, mais elle le suivra dehors même si les fils la retiennent. Ça ne durera pas.
    Elle le poussera à bout tout comme il l’a refoulée hors de ses limites. Il s’est imaginé être en mesure de la briser afin de la réparer à sa convenance.
    Il s’est trompé.
    Son guide prend une brève inspiration, puis lui souffle d’une voix douce, presque tendre :
    — Evana… Je t’aime. Et toi, tu me fais si mal…
    Elle se tend et riposte avec force :
    — Professeur… Ou plutôt, Maître, je vous ai porté une affection que vous n’avez pas su respecter.
    — Tu dis n’importe q…
    — Vous avez confondu deux rôles, deux destins dont je ne voulais même pas.
    Il vacille, elle le voit. Pourtant, elle continue. Un pas, puis un autre, puis encore un autre… Elle marche vers lui. Professeur s’esquive davantage tandis qu’elle se tient à l’embrasure et qu’elle sent le vent du monde caresser sa peau frémissante :
    — Moi, Princesse Pantin, je désire suivre mon propre destin.
    — Ton propre destin… Evana, tu dois assimiler et entendre mon enseignem...
    — Pas de guide, l’interrompt-elle d’une voix glaciale.
    Un hoquet surgit de la poitrine de son maître.
    — Je n’en ai plus besoin au stade où j’en suis.
    — Mais, et le…
    — Non. Pas de prince charmant, car je ne souhaite pas être délivrée.
    — Tu ne sais pas ce que tu dis, murmure Professeur, qui se place hors de sa portée – du moins le croit-il.
    Evana avance encore jusqu’à ce que sa chair la picote là où les fils la retiennent. Dans la lumière du jour qu’elle affronte en même temps que lui, elle discerne enfin qui il est. La nuit révélera aussi sa nature, la pantine en est certaine. Il symbolise le chaos dont il l’a menacée il n’y a pas si longtemps. Le Vide. Une coquille où un trou noir s’est logé. Il ne sera à aucun prix rassasié.
    Evana ne doit plus lui permettre de se nourrir d’elle ni de personne d’autre.
    Elle ne doit plus permettre à personne de la contrôler.
    Elle le regarde avec ces flammes dans les yeux qu’il craint – elle s’en aperçoit uniquement maintenant. Elle lui sert un sourire à fendre le cœur, l’âme, la conscience, la mémoire – tout ce qui forme l’esprit. Elle murmure avec une candeur merveilleuse :
    — Je me délivrerai toute seule.
    Sans prévenir, elle ramène devant elle ses poignets, tire sur les cordons qui les entravent encore pour qu’ils s’arrachent de cet endroit infâme qui l’emprisonne – Elle ne le considère plus comme sa chambre. Puis ses jambes, ses épaules, son cou et sa poitrine se mettent en mouvement. Elle tire, tire, sous les prunelles éberluées de Professeur. Pas un cri, pas même un râle ne franchit sa bouche. Elle grimace, elle souffre, mais elle persévère. Ce n’est pas si différent des exercices auxquels son guide l’a contrainte.
    Enfin, elle le regarde. Sans éprouver le moindre remords, elle s’adresse à lui en le tutoyant :
    — Plus jamais je ne serai… le pantin de tes rêves.
    Peu à peu, les liens dérangeants qui sont nés avec elle cèdent vers le haut. Les extrémités enfouies dans sa chair demeurent. Evana halète. Elle entend les craquements du plafond, ses gémissements sourds. La pièce risque de s’effondrer, mais elle n’en a cure. Elle veut être indépendante. Elle veut être elle-même.
    Elle veut embrasser le monde et la liberté sans l’aide d’autrui.
    Professeur s’avance vers elle, mais l’air furieux que lui lance la pantine, qui le sidère, l’arrête en plein dans son mouvement. La terreur suinte de chaque parcelle de son être, de son aura, de la silhouette d’ombre qu’il incarne.
    Les ténèbres de sa prison se révoltent – elles ne comptent pas être effacées. Elles haïssent son guide et sa nature. Evana en est convaincue.
    Les rôles s’inversent.
    Il ne reste plus que le fil reliant son cœur indigo. Peu importe. Ses lèvres se réduisent en une fente à peine discernable ; elle l’attrape à deux mains. Il chatoie entre ses doigts, comme pour l’encourager, puis elle le ramène vers elle d’un coup sec et franc. Un tic de douleur traverse son visage, mais ne craquelle pas sa peau de porcelaine.
    Il se rompt à l’instar des autres et, désormais, ils pendent le long de son corps toujours aussi gracile, mais devenu aussi fort qu’un roseau qui plie sous la tempête. Des fils funambules, qui sont aussi effilés que ses cheveux satinés et pâles. Ils pourraient s’agiter au moindre souffle d’air. Ils ne se rejoignent plus en un point unique – le plafond cédera bientôt, même si ce n’est pas dans l’immédiat.
    Evana aux fils vagabonds s’est délivrée.
    Elle lève la tête vers Professeur, dont le regard ambré s’est terni d’ocre et de brun sous l’effet de la crainte. Elle effectue un premier pas à l’extérieur de sa geôle. Le soleil aux délicieux rayons dorés – une couleur moins chaude et plus lumineuse que celles des iris inquiétants de son maître – frôle enfin sa peau blême, là où ses nuances chaleureuses se sont perdues naguère – mais la mort rose ne viendra pas la cueillir.
    Au fur et à mesure de son avancée, sa longue chevelure se pare de sa teinte définitive, entre l’ébène et le noir aile de corbeau. Sa blancheur originelle, qu’une lune en verre n’aurait pu disputer, s’éclipse sous l’astre flamboyant du ciel qui n’en paraît que plus clément.
    Deux coloris qui n’en sont pas, mais qu’elle ajoute à sa palette.
    Le monde est à elle.
    Evana a tout pour s’y égarer. Elle veut se jeter aux quatre vents. Elle veut s’accrocher aux ailes des nuages. La nature l’emporte, et ses yeux aiguisent la lame de fond des océans de son volcan intérieur.
    La pantine se dresse de toute sa taille devant Professeur, puis lui affirme d’une voix basse, mais ferme :
    — Evana Violvet, pour ne pas te servir.
    Il recule encore ; elle ne fait rien pour le retenir, même lorsqu’il fusionne avec cet horizon dont il lui a tant vanté la magnificence jadis, et qu’elle a tant contemplé quand la porte de sa prison était ouverte. Il lui semble plus vivant, plus beau que jamais. Elle ne regrette pas son choix ultime.
    Elle ne se pose pas la question si demain, l’absolution viendra l’enrober. C’est peut-être déjà le matin. Pas trop tôt.
    Un aimant l’a gardée en otage. Un manipulateur nommé Professeur.
    Trop tard. Il n’a plus aucune prise sur elle. Elle est libre. Il a disparu.
    Son esprit polychrome est prêt à tout réapprendre en voyageant. La pantine écarte les bras de gratitude.
    Tout à coup, une autre silhouette se profile au lointain et se précise petit à petit. Le cœur indigo d’Evana s’accélère.
    Patiemment, elle attend.
    

Texte publié par Aislune S., 2 janvier 2020 à 15h03
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