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Tome 1, Chapitre 12 « Faux fuyante » Tome 1, Chapitre 12
Ensemble du roman remanié et mis à jour selon les dernières remarques :).
    

    

    
    Les yeux dans le vague, Evana ne bouge toujours pas de sa place. Repliée contre la roche nue et froide du mur, elle se balance d’avant en arrière, inlassablement. Ses cheveux suivent le mouvement même s’ils sont emmêlés et ébouriffés. La couleur de ses fils vire vers le gris chaque jour qui passe, la carnation de sa peau de porcelaine a perdu de sa fraîcheur et de sa luminosité.
    
    Son ventre proteste, gronde de faim, mais elle continue à rester stoïque. Sa bouche sèche la supplie de mettre fin à sa soif, mais elle ne s’exécute pas. Ses membres la tiraillent à cause de son immobilité, de même que chacun de ses muscles.
    
    La pantine souhaite se fondre à jamais dans son univers – celui qu’elle a conçu grâce à son imagination et son mental. Le seul endroit où elle se sent bien, elle-même.
    
    Elle ne peut pas choisir de le quitter ou de l’abandonner.
    
    Cependant, pourquoi construire, pourquoi créer ?
    
    Evana contemple ses mains en mordillant ses lèvres si fort pour ne pas s’éparpiller en hurlements. Tout ce qu’elle entreprend finit par s’effondrer. Tout ce qu’elle esquisse s’étiole. Elle détruit. Ça ne doit pas tourner rond chez elle pour qu’il en soit ainsi.
    
    Ses tremblements l’assaillent de nouveau. Si elle ne prend pas garde, la mort rose la souillera. Professeur la fera sienne alors.
    
    Mérite-t-elle d’échouer tout en agonisant d’injustice ? Cette conviction ne la quitte pas. Elle comprend sans comprendre, regarde ses ongles qu’elle voudrait planter dans la chair de son visage. L’envie de se défigurer pour ne plaire à personne, surtout pas à Professeur, lui brûle l’âme presque-orange-mais-pas-écarlate. Elle brûle d’envie qu’il la néglige. Comme ça, il ne se rendra pas compte qu’elle a déserté son corps.
    
    À quoi bon persister quand les échecs s’accumulent ? Au sein de son esprit, le mot « ratée » défile en boucle. Tout est sa faute. Elle aurait dû renier son cœur indigo ; elle n’aurait pas dû laisser sa conscience turquoise bourgeonner. Elle aurait dû, elle n’aurait pas dû, elle aurait dû, elle n’aurait pas dû…
    
    Son désespoir la pousse à s’écrouler.
    
    Dans ses yeux, la désolation.
    
    Evana est faible.
    
    Professeur est lucide.
    
    Les larmes ne lui serviront de rien et créer éveille sa culpabilité – et même cette tâche-là, elle l’exécute avec une médiocrité condamnable. L’avenir, il lui est définitivement rouge détresse et il sonne au lointain, semblable à un avertissement strident qui palpite au sein de son crâne. Il bat au rythme de sa déchéance. Les portes se ferment devant elle et les murs se dressent. Ils se renforcent sous ses poings menus. Evana cogne, cogne, ses phalanges saignent, elle respire trop fort – l’air la fuit.
    
    Tout projet est voué à être étouffé dans le neuf.
    
    Son maître l’incarcère pour son bien et pour son plaisir à lui.
    
    Il nourrit de grandes attentes envers elle. Afin de les réaliser, il est prêt à tout.
    
    La frustration s’invite dans son âme entre-le-rouge-et-l’orange, mutilée et monstrueuse. Evana hurle en silence. La débauche de trop. Sous la contrainte, elle accepte d’être réprimandée pour ce qu’elle est.
    
    Oui, son âme se teinte de cuivre à perpétuité, tel du sang séché. Elle complète avec perfection son cœur indigo et sa conscience turquoise. Elle est également à l’image de sa détresse.
    
    Un jour, Evana se répandra en nuances d’émotions. Le temps est presque venu. Pour l’instant, elle se balance en avant, en arrière, cogne ses poings contre les murs, se blesse.
    
    Professeur est passé plusieurs fois afin de poser de la nourriture et de l’eau sur la table, mais la pantine n’y a pas touché. Pas besoin de manger – son corps hurle le contraire. Elle ne veut plus demeurer ici. Elle ne veut plus grandir, plus exister. Elle ne veut plus être.
    
    Des éclats de cauchemar sont rivés à son âme cuivre. Ils empoisonnent ses rêves ainsi que son univers intérieur, mais Evana les combat avec courage. Pour se réfugier là-bas, elle doit terminer de le créer avec son esprit et y bannir ces « malsonges ». Elle doit refouler la mort rose qui la rapproche de Professeur. Couleur morose, couleur associée à la princesse qu’il veut qu’elle soit.
    
    Sur les nuages de son monde, ses doigts dessinent des cristaux longilignes, ronds, carrés, triangulaires et sous tant de formes diverses avec une furie maladive. Même lorsqu’ils sont là, elle ne souhaite pas qu’ils restent. Ils le brouillent de leur vague à l’âme polluant.
    
    Evana s’acharne, mais faiblit davantage. Son ventre, sa tête, ses membres se contractent de souffrance. Elle décline, pareille au ciel dévoré par le crépuscule. Pourtant, elle continue.
    
    Elle fuit la réalité. Elle hallucine en s’écorchant le corps ou se saoule de sommeil.
    
    Professeur l’a repoussée dans ses derniers retranchements. Elle est un monstre, alors elle doit disparaître. Son annihilation, elle l’achèvera seule. Elle, Evana Violvet. Elle, la-Pantine-aux-fils-funambules, n’est plus sous le joug de L’Être-qui-veille-sur-elle – L’Être-qui-la-surveille, en fait, ou l’Être-qui-prend-le-rôle-du-Prince-Charmant.
    
    Dans son esprit, des soleils naissent, s’épanouissent et meurent par milliers, par millions, par milliards. Les doutes s’agglutinent sur elle tels des papillons noirs, ses ongles s’enfoncent dans la peau cellophane de ses paumes. Elle la perce, la coupe ; si facile… Et si son visage subit le même sort ? Oh, elle est tentée.
    
    Ses fils la retiennent encore. Pareils à du fer, ils perdurent et la torturent.
    
    Ses songes gelés peinent à franchir la barrière de ses fardeaux imprégnés d’ombres. Pourtant, Evana désire plus que tout se réfugier, se dissoudre, s’oublier en eux. Elle n’a sa place qu’en leur sein, même si les monstres n’ont pas le droit de rêver. Non. Son monde imaginaire l’attend. Elle doit choisir. À moins qu’elle intègre les uns à l’autre.
    
    Elle gagnerait le gros lot. La rédemption, la mort… la délivrance.
    
    Quant au prince, il peut bien venir. Ah ! À certains moments, la pantine espère son apparition. Au moins, elle verra son visage et sera fixée sur son destin. Cependant, les élans de son cœur indigo, de sa conscience turquoise et de son âme cuivre contrebalancent vite ses dernières convictions. Ils se convulsent et son corps se crispe de douleur. La saleté et la laideur l’habillent. Pourquoi faut-il qu’elle le rencontre et se vende ? Elle ne le désire pas du tout, bien au contraire ! Le libre-arbitre dont Professeur lui parlait avant que tout ne bascule, s’applique-t-il aussi pour elle ?
    
    Non. Son guide incarne le prince charmant et ne conçoit pas qu’elle soit dénuée d’attaches.
    
    Un magma de fusions s’abat sur elle tel un cataplasme brûlant. La douleur d’outre-tombe arrache son esprit encore sans couleur – il contient à la fois son âme cuivre et sa conscience turquoise, elle l’admet désormais. Evana est pareille à une Cendrillon pétrie de vieux rêves brisés. Professeur lui a lu ce conte une fois, et elle l’a détesté même si elle n’a jamais osé le lui avouer.
    
    Cendrillon s’est soumise et a abandonné ses vraies aspirations selon la pantine.
    
    Sa souffrance la possède tant que ses tremblements de s’épanouissent en concert pour mieux exhaler l’horreur croissante qui la possède. Elle délire davantage. Un rire la secoue de larmes.
    
    Que tout ça cesse, comme une fin du monde organisée en douceur ! Son maître l’a affaiblie de ses paroles traîtresses. Ses âmes-fleurs éclatent et la lacèrent. Evana croit aux étoiles mais n’est qu’une pantine enfantine.
    
    Autant mourir.
    
    Ces choses n’existent pas, il ne faut pas les regarder. Que Professeur la délaisse dans son propre noir et ses failles ! Evana ne contemple plus le soleil même si son maître l’incite à le faire en ouvrant la porte tous les crépuscules.
    
    Ressentir ? Plus jamais.
    
    — Je suis fatiguée.
    
    Sa voix lui paraît rauque et discordante. Les larmes, certainement. Elles ont coulé dans sa gorge, leur goût salé et amer à la fois la réconforte. La pantine s’essaie encore une fois à laisser ses cordes vocales vibrer ; ça la rassure.
    
    — Je veux disparaître.
    
    Elle rit sans pouvoir se retenir, la poitrine douloureuse. Son estomac vide proteste à nouveau. Qu’est-elle, que doit-elle faire ? Son cœur indigo détient la réponse ; cette certitude ne la lâche plus. Professeur ne l’aidera pas à la trouver puisqu’il le lui interdit. Et ces fils… pourquoi continuent-ils de la restreindre ? Pourquoi existent-ils ? Pour la première fois depuis sa naissance, l’hostilité gagne Evana à leur égard.
    
    — Depuis que je suis ici, ils coordonnent mes mouvements, me soutiennent… Oh, tous les êtres vivent-ils ainsi ?
    
    Elle se pose la question depuis le début mais, jusqu’à présent, elle l’a toujours écartée aux tréfonds de son esprit en se stigmatisant.
    
    Ses bras se croisent sur sa poitrine. Ce n’est pas normal. Même si depuis qu’elle est éveillée, elle est conditionnée à penser de telle manière, son cœur indigo s’indigne : ce n’est ni bien, ni naturel, ni ce qu’il y a de meilleur pour elle. Mais alors, ce « meilleur », où se situe-t-il ? Hors des murs de sa chambre ? Confusément, Evana éprouve l’envie furieuse de le croire. Evana Violvet veut s’accrocher à sa mince conviction.
    
    Violvet… Un nom qui complète son prénom et qui revêt tant de significations. Un nom qui reflète la véritable Evana, blessée. Une Evana si petite et frêle sans bouclier, si désemparée, si démunie…
    
    Avec lenteur, elle se lève. Le sang sur sa chair sèche, ses plaies taries la lancent. Elle titube, mais avance jusqu’à la nourriture. Ses mains agrippent le pain moelleux et le rompent sans délicatesse, ses dents mordent dans la croûte à peine brunie par la cuisson. Son regard dérive vers l’eau, que sa gorge réclame avec ardeur. Tout y passe, y compris les fruits, même si manger écœure la pantine. Pourtant, elle le doit afin d’être forte et affronter Professeur pour de vrai.
    
    Vraiment pour de vrai.
    
    Elle s’est toujours cantonnée à jouer la victime sans réfléchir à un semblant de moyen d’action. Tous ses instincts, tous ses ressentis ont été occultés depuis le début. Quelle erreur ! Les rêves, la volonté de voler de ses propres fils, de libérer les ailes de sa personnalité… Tout ça n’en est que plus légitime ! Son identité a émergé petit à petit afin de lui sauver la vie ; le cœur indigo, la conscience turquoise et l’âme cuivre d’Evana en sont convaincus, ça y est. Elle n’est plus sous l’emprise de quiconque, pas même Professeur. Pas même le prince charmant… Ce temps-là est révolu, terminé.
    
    Quelques minutes plus tôt, elle ne percevait guère l’ombre de l’espoir. Il était plus facile de croire qu’il l’avait abandonnée comme une poupée de porcelaine ayant perdu ses couleurs, ses joues roses, ses lèvres pulpeuses...
    
    En fait, il lui suffisait de chuter au plus bas pour retrouver cet espoir.
    
    Si elle est là, c’est pour une bonne raison. Pas pour une quête fantastique ni pour un avenir fabuleux, mais simplement pour un chemin à parcourir, une existence à mener. Il faut qu’elle cherche sa voix et son air. Celui qu’elle respire, qu’elle crache, qu’elle hume.
    
    La tête d’Evana se redresse. Dans ses songeries, elle a traqué les morceaux de ciel, les étoiles palpitantes, les jupons de la galaxie, la candeur chaleureuse du soleil, la caresse exquise de l’eau, le parfum sibyllin de la forêt.
    
    Elle espère les voir enfin.
    
    Evana Violvet, la Pantine aux fils funambules – sans les tirets –, est prête pour l’affrontement de son propre destin. Le bruit du pêne se faufile jusqu’à elle. Professeur vient.
    
    Une courte inspiration ; il marche vers elle. Ses fils sont tendus, comme s’ils partageaient avec elle l’électricité qui l’anime. D’un seul mot, son guide brise le silence en levant un de ses longs bras pour le pointer vers elle.
    
    — Evana.
    

Texte publié par Aislune S., 26 décembre 2019 à 13h07
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