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Tome 1, Chapitre 11 « Prince et princesse » Tome 1, Chapitre 11
Ensemble du roman remanié et mis à jour selon les dernières remarques :).
    

    

    
    Sans émettre de protestations, Evana laisse Professeur prendre le dessin. Ses yeux ambrés le considèrent avec une attention particulière, avant qu’il ne le plie avec soin et que ses fumerolles l’engloutissent, comme s’il s’agissait d’une chose précieuse – tellement qu’il faut la dérober aux regards. Dans cet état d’esprit qu’elle a fait sien depuis six jours, elle lui demande d’une voix posée :
    
    — Comment allez-vous ?
    — Bien, Evana.
    
    Il ne l’appelle plus « ma pantine » ni même « petite princesse ». Juste Evana, alors que ça lui hérisse le poil. Tandis qu’elle y repense, son cœur indigo s’indigne. Sa conscience bleu vert se fait turquoise, enfin. Elle est Evana Violvet. Ce n’est pas sorcier à retenir, non ? De plus, elle l’a utilisé en tant que signature en dessous de l’autoportrait. Sa calligraphie s’embellit de plus en plus ; la pantine s’est appliquée afin qu’elle transpire d’harmonie et d’élégance.
    
    Peut-être que la puissance de son nom dépasse son guide ou qu’il ne souhaite pas le voir. À moins que cette puissance n’existe pas à ses yeux, qu’elle est ridicule. Quant au mot « non »… Professeur ne veut même pas en entendre parler. Pourtant, la pantine le lui a opposé avec clarté plusieurs fois depuis leur précédente entrevue.
    
    Le regard indéchiffrable de Professeur s’attarde vers elle, sans doute en se questionnant sur son devenir. Déjà, va-t-il la laisser dans cet endroit ? La conscience turquoise d’Evana frémit à peine. Elle y a beaucoup réfléchi lors de ses périodes de solitude, et force est d’admettre que la cabane ne lui convient pas, ne l’aide pas à être conforme aux attentes de son maître. Comment aborder le sujet avec lui, alors qu’il risque de se braquer ?
    
    Ignorant de ses cogitations – en apparence, il ne faut jamais être sûr de rien avec lui –, tout en lui tournant le dos, il s’adresse à elle d’un ton calme :
    
    — Aujourd’hui, je vais t’initier de nouveau à la lecture.
    
    Evana arque un sourcil. Lire ? Elle le sait déjà grâce à l’écriture, mais aussi parce qu’il y a quelque temps, bien avant leur dispute, Professeur a oublié un livre, qu’elle a caché pour mieux l’examiner. Son âme marron et rouge brodé d’or s’était ouverte à la première page, émerveillée et avide. La pantine est parvenue enfin à déchiffrer l’ouvrage après bien des difficultés et un nombre de jours conséquent, supérieur à vingt – ou peut-être davantage –, d’autant plus que les mots ne correspondent pas toujours aux chants de sa voix qui prononce chaque syllabe, chaque lettre…
    
    — D’accord, finit-elle par répondre.
    
    Professeur s’assoit en face d’elle et lui tend une feuille, qu’elle saisit doucement pour la poser devant elle. Son souffle se bloque dans sa poitrine lorsque ses prunelles tombent sur le Soleil, la Terre et la Lune. En dessous, comme abandonnés dans l’espace rempli de vide, des termes griffonnés en gros caractères attachés. Evana s’interroge : que cherche son maître à lui dire à demi-mot ? Pourquoi aborder l’astronomie et ce qui est extérieur à sa chambre, s’il ne compte pas la laisser découvrir le monde par elle-même à l’avenir ?
    
    Un spasme roule le long de son épiderme jusqu’à sa conscience turquoise. Elle s’invente des scénarios sans queue ni tête, Professeur lui propose sa leçon sans arrière-pensée. Après tout, il ne se doute pas qu’elle est en mesure de lire, et l’astronomie est un bon point d’entrée pour commencer, puisqu’ils en ont traité ensemble avec ardeur. De plus, il est conscient de sa fascination pour ce domaine.
    
    Avec lenteur, elle pose le doigt sur un mot, puis l’épelle à voix haute :
    
    — Sa… Sa-te… te-el-li-te… de…
    
    La pantine lève le regard alors que le corps de Professeur s’est raidi. Qu’a-t-elle encore commis comme erreur ? Sa tâche a été suivie à la lettre, non ?
    
    — Arrête de faire semblant, lâche-t-il d’un ton sec.
    
    Elle écarquille les yeux aussi vite que les battements de son cœur indigo s’accélèrent.
    
    — Je l’entends, tu as appris à lire.
    
    Cette fois, c’est au tour d’Evana de se pétrifier. Pourquoi ne lui a-t-il pas signalé plus tôt qu’il était au courant ? A-t-il désiré la piéger, pour la punir de son attitude passée ? Son esprit est gagné par la frayeur et l’agitation. Professeur interrompt le cours de ses pensées en s’adressant de nouveau à elle :
    
    — J’ignore comment tu as fait, mais attelle-toi à ton travail correctement, s’il te plaît.
    
    Yeux incolores contre yeux mordorés. Puisqu’il le lui ordonne, alors elle s’y pliera.
    
    — Je ne vais pas lire des mots que je connais, lui répond-elle avec un naturel désarmant.
    
    Une pause, le temps d’une inspiration. Evana dévisage son maître derechef. Il reste impassible.
    
    — Sur cette feuille, il y a écrit « satellite de la Lune », « planète Terre », « Soleil du système »…
    — Arrête, proteste-t-il d’une voix rauque.
    
    Il se lève et recule ; le corps de la pantine se redresse aussi. Galvanisée par une énergie dont l’origine lui demeure obscure, elle se penche en avant et plaque ses mains sur la table, le tout avec concision.
    
    — J’attends le moment où je serai libre.
    — Tu n’es pas prisonnière, Evana. Juste…
    — Différente des autres ? Différente de… toi ?
    
    Le tutoiement dérange Professeur. Evana s’en rend compte, mais elle continue sur sa lancée, le corps tremblant et les yeux brillants :
    
    — Peut-être, peut-être pas.
    
    Elle se tait pour reprendre son souffle, puis réplique sans hésitation :
    
    — À ma naissance, tu m’as donné un prénom. Il sonnait bien. Ensuite, tu m’as accordé la permission de m’appeler « pantine ».
    
    Elle serre les dents. L’aura de son maître ondule autour de sa silhouette, traduit non plus sa nervosité, mais un affolement sans nom.
    
    — Tu m’as créée, m’as élevée, m’as guidée, objecte-t-elle d’un ton dur. Tu as accompli aussi d’autres choses que je n’ai pas aimées, qu’elles soient pour mon bien ou pas.
    
    Ses halètements résonnent jusqu’à ses tempes – il faut qu’elle se calme, qu’elle respire. Elle n’a pas cessé de scruter les iris de Professeur, même s’ils lui inspirent une crainte de plus en plus abyssale, afin d’y repérer le moindre changement de nuance ou d’éclat.
    
    S’y préparer et ne pas rendre les armes.
    
    — Aujourd’hui, je ne suis plus « Evana la pantine ».
    — Voyons, ne sois pas ridicule…
    
    Il recule, puis reprend sa place. L’indécision le gagne, ça la pousse à se glisser dans la brèche :
    
    — Je suis Evana Violvet.
    — Cesse ces lubies, tu es Evana.
    — Evana Violvet. J’ai signé mon dessin.
    — Je vais le déchirer dans ce cas, gronde-t-il.
    — Je suis quand même la-Pantine-aux-fils-funambules ». Le jour est venu…
    — Non !
    
    Son maître lui attrape ses poignets et les serre avec force. Un hoquet échappe à la pantine, qui cherche à les ramener vers elle, en vain. Elle ne s’est pas attendue à un tel geste de sa part ! Sa peur se mue en épouvante – comme lors de la dernière ire de Professeur. D’une voix glaciale, bien que légèrement teintée d’horreur, il siffle :
    
    — Crois-tu avoir compris ce que je veux ?
    
    Bien sûr que oui, elle l’a compris ! La prend-il pour une idiote ? Certes, les objectifs de son guide sont encore flous, mais elle a saisi l’essentiel !
    
    — Penses-tu pouvoir te débarrasser de moi, te couper de tes attaches et partir sans plus te soucier de ta naissance, de ce que tu es vraiment ?
    
    Ses propos ponctués d’un ricanement froissent le cœur indigo de la pantine avec une brutalité empreinte de cruauté. Au fond de sa gorge, un cri ; Professeur est dangereux, veut la garder pour lui seul. Qu’elle ose l’abandonner, qu’elle ose…
    
    Son emprise s’accentue ; la répugnance assaillit Evana – le contact la rend malade. À l’oreille, il lui susurre :
    
    — Ma petite princesse… Tu as grandi, mais tu t’es beaucoup, beaucoup égarée. Laisse-moi te ramener dans le droit chemin.
    
    Le… droit chemin. Le chemin qu’il lui faut suivre pour rencontrer le prince charmant. Désemparée, elle titube.
    
    — Ce n’est pas grave si tu n’es pas tout à fait comme je l’aurais imaginé.
    
    Une lueur d’espoir naît au sein de sa conscience turquoise. Professeur admet-il son aveuglement ? L’acceptera-t-il comme elle est malgré ses défauts ? Il relâche ses poignets, non sans ajouter d’une voix mielleuse :
    
    — Tant pis pour le prince charmant. Tu n’en as pas besoin, puisque je suis là. Je te rendrai heureuse, Evana…
    
    Le sang se gèle dans les veines de la pantine, qui parvient enfin à presser ses mains contre sa poitrine. Elle se tient le ventre. Tout se tord en elle, tout se noue. Une saveur âpre s’épanouit dans sa bouche.
    
    — Non, gémit-elle en reculant à son tour. Je ne suis pas un pauvre pantin qui agira à ta guise. Non…
    — Réfléchis à notre échange. Tu sais que j’ai raison.
    
    Lentement, la silhouette de Professeur s’éloigne vers la sortie. Il paraît un peu plus confiant désormais, ce qui achève de meurtrir Evana. Elle se recroqueville contre un mur même si certains de ses fils tirent sa peau ivoirine. Lorsqu’il est hors de sa vue, toute l’eau salée que ses yeux créent chaque fois qu’elle s’abîme dans la souffrance se libère. Ses joues rougiront aussi, mais elle n’en a cure.
    
    Evana n’est plus. Elle a cédé.
    
    Professeur veut la remodeler à sa guise par tous les moyens possibles et la rendre normale. Il veut devenir son prince charmant, comme elle l’a présumé.
    
    La posséder toute entière.
    
    Hurler, impossible. Le pourpre et le pâle se mélangent pour l’amadouer, pour l’adoucir. Un trépas artificiel autant que la couleur qui en jaillit, qui envahit son champ de vision.
    
    La pantine tremble devant les tendres nuances qui l’entourent, qui la blessent, qui la compressent.
    
    Elle appelle la vacuité afin de ne plus agoniser.
    
    Faut-il avoir grandi pour être libre ? Écrire, dessiner, vivre… Elle s’y pliait pour Professeur ! Enfermée dans son mal-être, elle existe pour lui. Sa panique, dont le goût imprègne ses papilles – un mélange d’amertume et d’édulcoré – la noie.
    
    Evana veut vomir. Evana veut en finir.
    
    Non. Le pas est déjà franchi. Ah, trop de mots sales sortent de sa plume quand elle la manie, de sa gorge quand elle murmure, de son crayon quand elle gribouille, de sa conscience turquoise quand elle rêve. Pourtant, la pantine n’a pas vécu.
    
    Elle n’a jamais existé, a toujours été niée. Elle n’est pas ce qu’elle semble être, mais qu’est-elle en réalité ? Ses idées trouent la réalité et s’effacent aussitôt. Ils ne s’incarnent guère que dans son esprit. Elle les abhorre. Professeur la façonnera à son image, pétrira son essence. Il réparera les erreurs qu’il a accomplies quand il lui a insufflé la vie – non, quand il l’a créée.
    
    Transformer le laid en merveille, si seulement elle le pouvait ! Ses doigts se brisent sur ces évidences. Ils ne font qu’aligner des mots sans rien derrière. Depuis le début que Professeur le lui répète quand il la surprend, mais elle n’a rien écouté. Elle a cru dur comme fer réussir à les ignorer ! Sa conscience turquoise l’y autorisait.
    
    Elle est aussi éteinte qu’une ampoule éclatée, désormais.
    
    Sa conscience turquoise moribonde et son cœur indigo exsangue, son maître les a étouffés. Il les a broyés avec ses paroles, sa présence – ses mains sur ses poignets quand il les a serrés si fort.
    
    La mort est rose. Evana aurait dû le comprendre naguère.
    
    Ses sanglots l’achèvent et l’évanouissement la fauche.
    

Texte publié par Aislune S., 19 décembre 2019 à 12h46
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