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Tome 1, Chapitre 10 « Violvet » Tome 1, Chapitre 10
Ensemble du roman remanié et mis à jour selon les dernières remarques :).
    

    

    
    Evana ne regarde pas Professeur dans les yeux lorsqu’il entre dans la pièce. Elle est appliquée sur l’ébauche d’un dessin. Studieuse, elle s’acharne sur chaque trait, chaque angle, chaque relief. Elle tient à ce qu’il soit parfait jusque dans les moindres détails. Elle injecte chaque parcelle de son être dans son œuvre.
    Le silence se plaît à s’amuser avec eux, comme s’ils n’incarnent que des soupirs sur une partition vierge de notes. Il est vite rompu lorsque son guide prononce son prénom d’une voix grave et mesurée :
    — Evana.
    Elle lève le menton et pose son crayon délicatement. Elle croise les mains sur ses genoux et n’ouvre pas la bouche. Sur son esquisse, dans un amas d’arabesques qui forme un semblant de visage androgyne, deux iris sans pupilles la fixent sans broncher. Dans l’imaginaire de la pantine, ils sont ambrés, mais ils peuvent rougeoyer. Le corps est presque humain, mais surtout recouvert d’un grand manteau noir envahi par la fumée.
    Une ombre vêtue d’ombres.
    Professeur saisit la feuille du bout de ses doigts sombres et la contemple. Evana reste droite. Elle garde le regard rivé sur la table en bois, concentre son intérêt sur ses aspérités, ses rayures, ses différentes nuances de brun. Elle s’y applique jusqu’à ce qu’un bruit net et vif provoque un sursaut de sa part. Elle lève les yeux tandis que l’intérieur de son être tremble.
    Son maître vient de déchirer le dessin en deux lambeaux, qu’il jette avec sauvagerie dans les airs comme s’il s’agit d’immondices. Elle prend sur elle pour ne pas reculer, pour continuer à demeurer stoïque. La saveur familière de la peur s’épanouit sur sa langue. Elle peut même en sentir les fragrances à la fois âcres et piquantes.
    — Mon cœur est blessé par ce que tu as fait.
    Il a lâché sa remarque avec une voix encore plus rauque que d’habitude. Evana répond :
    — Je suis un monstre.
    Il approche son visage vers elle. Malgré sa panique, elle reste immobile.
    — Arrête de te comporter comme tel ! Je ne t’ai pas créée pour que tu fasses tout de travers !
    La pantine se crispe sous le hurlement. Les mots cruels de Professeur viennent d’ouvrir un chemin de vérité.
    — Vous m’avez créée. Vous ne m’avez pas donné la vie.
    Oui, il existe une différence non négligeable entre les deux actes. L’abysse en son âme, qui n’est pas ambrée mais proche de l’orange, se creuse de plus en plus.
    Furieux, son maître pose ses mains sur la table. Elles produisent un claquement assez écœurant pour Evana ; chair contre bois. Elle a l’impression qu’une de ses oreilles – la gauche – bourdonne. Non. Tout son être est gagné par ce ronronnement malsain et angoissant.
    — Je t’ai conçue pour que tu accomplisses mon rêve.
    Son rêve ? La pantine le fixe avec sidération. Il déteste les songes ! Il abhorre les contrées oniriques dans lequel elle se réfugie ; il exècre son monde intérieur qu’elle a façonné avec son imaginaire avec tant d’espoir et de joie ! Il a même tenté de tout balayer ! Nourrit-il vraiment ce but ? Elle est censée… l’accomplir ? La voix caressante de son guide la coupe dans ses réflexions bouleversées :
    — Ah ! J’attendais tant de toi, Evana... Je voulais tellement te rendre heureuse !
    Ses mots abracadabrants sont pareils à un glaçon qu’elle aurait avalé par inadvertance. Professeur joue-t-il au prince charmant ? L’idée, qui paraît ridicule, s’immisce petit à petit au sein de son cerveau. Oui. Il désire plus que tout endosser ce rôle. Pourquoi ?
    La nausée lui tord l’estomac. Elle retient un hoquet horrifié de justesse. Elle le refuse ! Non, le dessein de son maître lui est inconcevable !
    La pantine commence à décrypter tous ces sentiments qui la hantent depuis quelque temps. Sa conscience verte-mais-bleue-aussi et son cœur indigo ont analysé le comportement de Professeur avec bien plus de clarté qu’elle ne l’aurait pensé.
    Grâce à eux, elle sait. Néanmoins, elle s’est enterré la tête dans le sable parce qu’elle a été incapable d’affronter la réalité.
    Son guide ne la laisse pas développer davantage ses constatations. D’un geste sec, il attrape le crayon à papier et le coince entre ses doigts raidis par la stupeur. Evana grimace sous sa poigne. Il est brusque. Il lui fait mal.
    — Maintenant, dessine quelque chose qui t’apprendra à guérir.
    Il en revient toujours à la même rengaine ! Un monstre n’est pas en mesure de changer cependant, non ? Il l’a assez insinué ! Pourquoi s’y évertuer ? Elle n’y entendra jamais rien à son attitude. D’un ton froid, il renchérit :
    — Je souhaite que tu réalises ton autoportrait.
    — Mon autoportrait, répète-t-elle mécaniquement.
    — Ton autoportrait.
    Sur ces mots lancés en tant qu’ordre plus qu’en tant que désir, il s’éclipse de nouveau en la laissant seule face à la ballade de ses émotions remuantes. La pantine se permet de soupirer, puis de baisser la tête de découragement. Elle ne comprend plus rien à toute cette mascarade. Elle est irritée, mais ses tourments la fustigent avec autant de virulence. Professeur convoite-t-il de lui offrir le meilleur ? Sûrement, puisqu’il lui a dit qu’il chérit avant tout son bonheur. Hélas, elle doit se plier à ses règles ; elle doit être parfaite à ses yeux, pareille à un brave soldat – non, une princesse –, mais en obéissant elle n’éprouve aucune joie, loin de là. Soit son maître s’y prend mal, soit il n’est pas le prince charmant, soit les deux à la fois.
    Elle se mord la lèvre. Un geste qu’elle adopte depuis le premier éclat de colère de Professeur. Il ambitionne à devenir son prince charmant, puisqu’il veut concrétiser ses aspirations. Il n’en possède pas la carrure, alors il la modèle afin qu’elle soit à son image.
    Un spasme tord son estomac.
    Dans son esprit, une pensée opale vient l’assaillir.
    Evana se lève avec brutalité et jette son crayon au sol. Le son de sa chute se répercute en échos sur les murs que les ombres silencieuses de sa chambre frôlent. Elle se sent malmenée par un gant de velours. Malmenée, oui. Presque... violée. Tiens, que signifie ce verbe ? Elle frissonne. Est-il proche de violet ? Non, pas vraiment. Le violet est une couleur tendre, apaisante. D’ailleurs, il y a peu, la pantine l’a ajoutée à son monde imaginaire. Enfin, avant que le désastre avec Professeur se produise.
    Violée, comme violent. Douloureux. Sidérant. Violée, comme vol. Emprise. Violon. Violée... par une main de velours. La violence douce. En musique et en nuances. La pire de toutes.
    Les yeux d’Evana la piquent de nouveau. Leur eau limpide comme naguère l’ont été ses émotions ruisselle sur ses joues et tire sa peau. Un élancement la saisit aux tempes. Sa gorge se noue à tel point que l’air peine à s’y engouffrer.
    Elle souffre. Le doute n’est plus permis.
    La pantine se frotte les paupières et la tête dans l’espoir de chasser la brume qui l’aveugle. Depuis sa première dispute avec Professeur, la douleur la paralyse d’abord, puis s’écoule dans ses larmes. En revanche, aujourd’hui, elle persiste tant et si bien qu’elle s’épuise. Elle ne réussit pas à agir d’une autre façon. Elle cherche, mais en vain. Ses affres demeurent en elle. Elle voudrait tant être libre d’elle-même, mais avec son maître qui la maintient captive, elle échoue.
    Pour lui, elle est incurable. Pour lui, elle représente son salut.
    Deux situations paradoxales. Evana perd pied.
    Elle en perd son souffle.
    Malgré tout, elle n’est pas malade. Elle n’en éprouve que le ressenti. Du moins, jusqu’à présent. Des murmures l’en persuadent jusqu’aux tréfonds de ses cauchemars. Non, elle va bien. Tout est dans la tête. Elle peut se soigner en suivant les conseils de Professeur. Elle est en mesure de se reprendre en main.
    Empoisonnée par des mensonges aux allures authentiques et affaiblie par des vérités qui se cachent et ne se montrent pas, la pantine se tourmente. Elle a peur ; elle chancelle. Elle n’est pas loin d’abandonner les couleurs si belles qui l’habillent et abritent ses rêves. Toutefois, ceux-là s’échappent souvent depuis quelque temps, menacés par la grisaille du monde fou.
    Evana voudrait partir.
    Tout se mélange au sein de son crâne, tout se tord. Elle se recroqueville sur elle-même, les paumes plaquées sur son cœur indigo vulnérable – lié à un fil dont la lumière tend à s’amenuiser. Même les ténèbres sont douces à côté de cette grisaille qui s’empare de tout.
    Son cerveau si nuancé en sera uniformisé, puis se craquellera sous ses afflictions. Unique, il ne peut se plier. Hélas !
    Pourtant, elle doit le contraindre. Pour Professeur.
    La pantine fixe droit devant elle tout en murmurant qu’elle ne peut pas, qu’elle ne peut plus. Se frayer un chemin est devenu trop dur. Bientôt, elle sera malade – non, elle l’est déjà. Elle ne sait plus. Son cœur indigo et sa conscience presque-bleue-presque-verte tonitruent en elle que c’est le cas. Toutefois, quelque chose d’autre susurre le contraire et la convainc que son guide est là pour elle.
    La paix, juste la paix. Evana est elle-même, pourquoi ne pas s’en contenter ? Voilà sa question.
    Ses pensées tournent en boucle et se vident de sens à force de résonner dans le néant.
    Les mains posées sur les feuilles blanches, Evana meurt d’envie de les froisser, de les déchirer. Elle refuse de dessiner son autoportrait. Elle espère au fond d’elle de disparaître à jamais.
    Néanmoins, le cœur gros, elle se reprend, puis s’empare du crayon qu’elle a jeté cinq minutes plus tôt. Elle appuie la mine de graphite sur la page au grain épais qu’elle a choisie, puis se fige. Son front se plisse. Il lui faut se trouver un nom, qui complétera celui qu’elle possède déjà.
    Un jour, son maître lui a dit qu’il existe une multitude de langues. Il a essayé de lui en apprendre quelques unes, mais elle les mémorise avec difficulté. Néanmoins, Evana a retenu plusieurs mots. Velours signifie « velvet » dans certaines nations. Velvet... volvet ? Du velours volé ? Non... le verbe n’est pas assez fort pour contenir tout ce qu’Evana ressent vraiment. Velours... violé ?
    Elle bloque sa respiration. Violvet, velours violet. Son opposé parfait n’est autre que viol de velours. Les maux rivés dans son âme rouge-orange-ou-brune, elle ouvre la bouche et s’empêche à temps de pousser un cri. Un hurlement de souffrance. Elle n’a pas le droit, parce que c’est un monstre. Professeur cherche à la guérir, mais pour l’instant, elle est horrible. Oui, tout s’explique.
    De nouveau, elle plaque ses paumes sur les feuilles.
    Violvet... Elle est tentée de s’appeler ainsi. Evana Violvet. Le tout sonne juste. La musique est là, les notes brillent comme des soleils naissants. Les couleurs explosent. Elles n’ont pas été anéanties.
    La pantine courbe l’échine ; elle lève son instrument, effleure le papier avec la pointe, puis elle commence sans sourciller. Elle se dessinera puisque Professeur le lui a demandé. Cependant, ce sera particulier. Son esquisse suintera d’une essence pure et emplie de véracité. Elle sera tout aussi révélatrice que le portrait de son maître déchiré en deux.
    Elle sera signée Evana Violvet, la pantine aux fils gelés par la douleur.
    

Texte publié par Aislune S., 12 décembre 2019 à 13h56
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