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Tome 1, Chapitre 9 « Abysses » Tome 1, Chapitre 9
Ensemble du roman remanié et mis à jour selon les dernières remarques :).
    

    

    
    Avec gravité, Professeur touche son front du bout de ses longs doigts sombres comme les ombres mouvantes de la chambre. Ils sont gelés selon Evana ; leur contact lui est très déplaisant. Son corps est envahi de frissons nerveux. Toutefois, elle se retient d’exprimer un quelconque sentiment ou d’esquisser le moindre geste envers lui. Elle a assez causé de dégâts pour l’instant. Elle ne doit pas décevoir davantage son maître.
    Elle respire avec calme bien que son cœur indigo cogne avec violence dans sa poitrine aussi gracile que ses mains, son visage ou même ses fils. Il lui fait mal. Il manque de lui briser les côtes à force de pulser comme si chaque seconde est la dernière. Du moins, c’est l’impression qu’elle a.
    — Je serai dans ton esprit d’ici peu de temps. Je te montrerai comment je te vois.
    En guise d’acquiescement, la pantine émet un léger soupir de résignation. Pour lire dans ses pensées, son guide ne la touche pas d’habitude ; cependant, ici, ce sera plus profond, plus intime.
    Tout son être le refuse. Hélas, elle n’a pas le choix.
    Professeur déplace ses doigts pour effleurer ses cheveux pâles, puis les ramène sur ses tempes. Un bruissement aussi fugitif que des battements d’ailes parviennent jusqu’aux oreilles d’Evana.
    Le geste la répugne.
    Elle cherche à ne penser à rien, mais elle ne sait comment s’y prendre. Elle ne veut pas qu’il lise tout ce qui bouillonne dans sa tête ! Pourtant, il est indubitable que c’est ce qu’il souhaite, en plus de lui démontrer qu’elle ne se conforme pas à ses attentes.
    Il désire plus que tout plonger dans son monde imaginaire qu’elle affectionne tant. Il rêve de le fracasser, de le tordre afin de sans doute l’ajuster pour qu’il soit à son image. Il ne conçoit pas qu’elle ait pu s’y réfugier avec tant d’aisance et de volonté plutôt que de l’effacer pour toujours. Il ne supporte plus qu’elle s’écarte du chemin sur lequel il la guide depuis son éveil.
    Elle n’a pas demandé à naître. Elle réprime aussitôt sa dernière pensée avec horreur.
    Toute en contradiction, la pantine est déphasée.
    Elle rechigne à ce qu’il pénètre dans son esprit, qu’il exerce son contrôle sur elle, même si elle est prête à être punie. Pour l’heure, Professeur ressemble à un geôlier. Elle l’a mérité, mais est-elle suffisamment solide ? Survivra-t-elle au châtiment qu’il lui imposera ?
    Elle se dit que si le prince charmant survenait à l’instant pour arrêter ce désastre, son intervention serait incongrue, déplacée. Il arriverait tel un cheveu sur la soupe – une autre expression que son guide lui a lâchée lors d’une leçon, mais qu’elle ne trouve pas amusante ici.
    — Puisque tu échoues à dompter ton cœur également, je m’en occuperai après.
    Evana se surprend à appeler Morphée pour ne pas subir consciemment l’acte de Professeur.
    Soudain, le froid s’invite sous son front – non, son crâne. Son bourreau s’y terre. Il cherche à atteindre ses pensées. Le cœur indigo de la pantine se tord pendant que ses yeux se révulsent. Sans réfléchir, sans pouvoir se maîtriser, elle pousse un hurlement mental afin de se défendre. Son corps reste immobile, mais son cerveau est accaparé par ses propres cris et par la présence de Professeur.
    Elle ne peut pas endurer ça !
    Cependant, même si elle a pu sentir la stupéfaction naître dans l’esprit de son guide face à sa résistance, il force le passage. Elle continue à déployer cette sorte de bouclier qui le refoule. Elle laisse son instinct dicter son acte. Elle se protège sans être en mesure de s’en empêcher, comme si elle est en danger de mort – ou pire encore. À l’instar d’elle, Professeur ignore comment elle aboutit à un tel résultat. Toujours au sein de sa tête, il gronde :
    — Arrête. Es-tu stupide, ou déjà irrécupérable ?
    Les échos de ses mots se répercutent dans sa conscience. La douleur s’empare de ses tempes. Evana ne lui répond pas. Elle le fixe avec de grands yeux suppliants. Ils ne retiendront plus les marées qu’ils abritent.
    Elle souffre.
    Elle essaie de lui faire comprendre qu’elle n’y est pour rien, qu’elle ne contrôle plus ses émotions ni ses actions. Qui de son cœur indigo ou de sa conscience bleue ou verte a pris le relais ? Les deux en même temps peut-être. Ils se révoltent contre l’intrusion de Professeur. Ils ne l’acceptent pas dans leur espace privé.
    — Tu… Tu es…, murmure-t-il dans un hoquet.
    Il finit par ôter ses doigts et par reculer. Il la dévisage comme si elle incarne un monstre. Blessée, Evana respire fort, est prête à pleurer, a mal à la poitrine à cause de son être qui est plus qu’éprouvé. Elle tremble de tout son corps. Son crâne est si douloureux qu’il est sur le point d’éclater ; sa peau la démange à l’endroit où s’accrochent ses fils.
    Les haut-le-cœur l’assaillent de nouveau. Elle voit flou. Le vertige la gagne et elle manque de tomber de la table. Va-t-elle perdre connaissance ?
    Elle n’a jamais désiré tout ceci. Elle aimerait le dire à son maître et le lui prouver, mais le voilà parti en cavale ! Il l’a laissée seule alors qu’elle ne sait plus comment se calmer. Elle veut hurler bien que ce ne soit pas bien ; au moins, son organisme serait moins torturé par le flux de ses émois, violents et acides, qui se sont invités dans ses veines, dans sa tête, dans sa conscience nuancée de bleu et de vert tout entière. Ils l’empoisonnent, la rendent malade. Elle aspire à se purger de leur influence.
    Ces états d’âme sont bien plus horribles que le stress et l’anxiété.
    Avec apathie, la pantine s’allonge sur le sol – juste au pied de la table en bois – et se recroqueville en position du fœtus. Ses fils ternes pour l’heure s’emmêlent, comme s’ils protestent contre son attitude. Ils se mélangent et se confondent avec ses cheveux lisses. Elle n’en a cure bien qu’à certains endroits, ils tiraillent sa peau diaphane. Toutes les couleurs l’ont désertée.
    Elle est comparable à la lumière d’une bougie mourante. Quant à son monde imaginaire, il est peut-être préservé. Ou au bord du gouffre, pareil à elle.
    Evana ferme les yeux et cache son visage ravagé d’affliction dans le creux formé par ses bras maigres et blafards. Elle souffre, elle ne veut plus rien entendre. Elle ne veut plus rien voir. Le goût amer et acide à la fois sur sa langue se répand dans toute sa bouche. Professeur a réussi à lui montrer ce qu’elle est vraiment même s’il n’a pas pénétré dans sa tête.
    Un monstre, voilà ce qu’il a créé.
    Un monstre.
    Le prince charmant ne viendra pas la délivrer. Sera-t-il assez compatissant pour lui offrir l’anéantissement ? Elle n’est pas une bonne princesse. Elle incarne quelque chose qu’il détestera, elle en est convaincue. Son guide l’a assez prévenue.
    Dans cet endroit où elle est née, Evana ne se sent plus à sa place. Malheureusement, elle est incapable de partir pour ne plus jamais revenir ou même se retourner. Ses fils sont rivés à elle. Ils l’emprisonnent. Ils dépassent le plafond, mais dès qu’elle cherche à atteindre la porte de sa chambre, ils la retiennent, prêts à lui arracher la chair si elle persiste. Ils martyrisent son cœur indigo. Comment faire pour y remédier ? Comment se libérer de tant de contraintes ? Comment s’en détacher ?
    Trop de questions. Non, elle n’en a pas le droit. Après tout, elle représente le monstre à terrasser.
    Elle doit rester enchaînée.
    La pantine frotte ses yeux dénués de couleurs avec une main amorphe. L’éventualité de quitter sa cage est impossible, elle en est persuadée. De toute manière, que fera-t-elle sans son guide si jamais elle s’enfuit ? Que deviendra-t-elle ? Oh, sans doute une pauvre créature livrée au monde, aux humains de l’extérieur. S’il existe des personnes semblables à Professeur, elles la regarderont avec mépris, elles devineront ce qu’elle a osé infliger à un des leurs. Ils voudront la punir, l’annihiler peut-être. Comme le prince charmant. Lui plus que tous les autres. Ou bien il battra en retraite par peur.
    Evana se redresse et s’assoit à peu près correctement. Le cœur indigo barbouillé de sidération, le visage rougi par ses frottements, les yeux brouillons, elle attend Professeur. C’est obligé qu’il revienne. Les monstres, on ne les laisse pas seuls après tout. Sinon, ils sombrent dans la démence et se transforment en des abominations bien pires. Ils se montrent plus cruels, méchants. Son maître ne commettra pas une erreur pareille et s’astreindra à rectifier ce qui ne tourne pas rond chez elle.
    La pantine berce doucement son petit organe si fragile, si maladroit, tellement « non conforme ». Elle lui accorde une attention particulière depuis quelque temps. Elle y est poussée, parce qu’elle l’a ignoré avec véhémence jusqu’à présent.
    Professeur veut le changer. Il le trouve trop faible, comme son esprit.
    Elle ferme les yeux. De rouge, de bleu et de violet, Evana est loin d’être uniforme. Elle ne parvient pas à se fixer sur une seule couleur ; elle vibre de bien des façons. Parfois, elle s’approprie de nouvelles teintes encore – le vert, le gris. S’en priver est comme mourir. La pantine en est consciente. Son cœur indigo est défini, mais le reste de son être intérieur ? La culpabilité s’insinue en elle : ne serait-elle pas abonnée à son ego ?
    Tant de tourments, tant de doutes martèlent ce cœur indigo qui refuse de lâcher. Néanmoins, il se languit, il se traîne. Elle s’interroge : pourquoi continuer, pourquoi s’acharner ? Pourquoi rêver ad libitum alors qu’elle doit y renoncer ?
    Elle échoue à abandonner. Sans songe, elle n’existe plus.
    Hélas, il faut que Professeur la remette dans le droit chemin !
    Le regard livide, elle se lève et marche loin, loin. Ses pas sont titubants, sa silhouette vacille. Jamais elle ne sera grande, jamais elle ne sera forte, jamais elle n’arrivera à s’accrocher pour de bon. Quelque chose l’en empêche. La pantine est noire à force d’être bleuie par les maux. Elle n’a pourtant qu’un seul souhait : s’en sortir.
    Elle déborde d’anormalité. Son cœur indigo balance toujours entre plusieurs gammes d’émotions et il les ressent avec exagération. C’est rude, si rude, surtout quand Professeur lui serine « Il faut t’endurcir, petite Evana, tu tomberas sinon ». Il ne conçoit guère qu’elle passe son temps à chuter, qu’elle a beau bâtir des murailles de Chine autour et à l’intérieur de son organe si inconvenant aux yeux de son maître, rien ne change. C’est comme tenter d’inverser le cours d’eau d’une rivière.
    Il n’admet pas qu’elle rêve également.
    Evana n’est pas adaptée. Evana est trop adaptée.
    Elle se ramasse sur elle-même et se replie et se tait. Elle protège son cœur indigo.
    Ses yeux se lèvent et murmurent leurs bleus. Des yeux blues malgré la noirceur qui les abîme sous leur robe incolore.
    Tout à coup, piano-piano, son monde intérieur se manifeste dans ses pensées. Il se livre aux chants, ceux-là qu’elle entend parfois lorsqu’elle dort ou qu’elle vagabonde loin dans ses songeries. Evana cherche à arrêter le phénomène – puisqu’il est responsable de ses malheurs –, mais elle se rend compte que c’est peine perdue.
    Et puis, pour l’instant, il s’agit de la seule chose qui l’apaise un peu, qui lui tient compagnie. Un monstre se contente de miettes ; elle vient de l’apprendre à ses dépens.
    Ses paupières s’ouvrent. Elle se laisse happer par les abysses abandonnés de son imaginaire.
    

Texte publié par Aislune S., 5 décembre 2019 à 08h54
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