Pourquoi vous inscrire ?
«
»
Tome 1, Chapitre 8 « Réveil » Tome 1, Chapitre 8
Evana se réveille, puis prend une inspiration aussi longue que cinq secondes agglutinées comme des vers. Un frisson glacial la parcourt du sommet de son crâne jusqu’à la pointe de ses orteils et refuse de la quitter. Un haut-le-cœur la saisit ; il laisse un goût acide sur sa langue. Elle ne parvient pas à réprimer une grimace. Une étincelle explose dans sa tête, la contraint à trembler alors qu’elle s’efforce de rester stoïque.
    Ce qu’il se passe n’est pas anodin et a un rapport avec Professeur.
    Hier, certains mots lui ont déplu pendant la leçon d’écriture. Oh oui, ils l’ont fortement malaisée ! Elle n’en a pas pris conscience sur l’instant mais, petit à petit, sa mémoire lui a rejoué la scène. Le phénomène est plus violent que les autres fois où un pincement se contente de malmener son cœur. La pantine est animée par des émotions qui deviennent récidivantes ; l’angoisse, la tension dans chaque partie de son corps et de son esprit. Elle s’y habitue un peu trop à son goût. Elles l’accaparent avec une fréquence accrue. Elle les déteste. Pourtant, elle y plonge avec de plus en plus de facilité depuis quelque temps.
    Il lui répète qu’elle ne doit pas s’abandonner à ses songeries, qu’elle doit se conformer exactement à ce qu’il désire pour qu’elle soit parfaite. Pour qu’elle soit une princesse.
    Elle se redresse et se force à se détendre. Elle déplie ses doigts crispés sur ses cuisses et desserre les dents. Elle ferme les yeux et respire en douceur. Elle s’affaisse sur elle-même tandis que ses cheveux satinés dérobent son minois aux ombres changeantes de la pièce.
    Au bout de dix minutes seulement, elle comprend que les graines de sa frustration et de son énervement doivent pousser pour accueillir la paix à nouveau. Il ne faut pas qu’elle se muselle. Si elle essaie, elle s’infligera de la douleur et se répandra en hurlements.
    Son visage se grime d’une expression qui les représente.
    Pourquoi Professeur lui a-t-il donné vie avec toutes ces contraintes ? Elle le sait puissant, capable de prouesses plus extraordinaires les unes que les autres, alors elle doute. Prie-t-il vraiment pour son bonheur à elle ? Quelle est sa place en ce monde qu’elle ne connaît que via les paroles de son guide, le morceau de ciel qu’il lui permet de regarder, ou les croquis qu’il lui apporte ?
    Evana frotte ses paupières avec lenteur. Elle a envie plus que tout d’interroger Professeur, de lui soutirer une évidence qu’il lui cache à n’importe quel prix. Craint-il de la blesser ? Non. Lorsqu’il lui donne ses leçons, il ne la ménage pas parfois. En fait… S’effraie-t-il qu’elle finisse par le laisser seul ? Cette idée saugrenue s’impose à elle comme une mélodie entêtante, mais déplaisante. Rien à voir avec le chant des oiseaux qu’elle est en mesure d’entendre à l’extérieur de la chambre où elle vit toujours.
    Professeur lui serine qu’elle pose trop de questions parfois, qu’elle souhaite avancer trop vite.
    Toutes les nuits, Evana sublime ses rêves, ses songeries enchanteresses. Pourtant, elle éprouve de plus en plus de difficultés à s’endormir et à plonger dans un sommeil paisible. Les tourments troublent les eaux tranquilles sur lesquelles elle flotte au moment de pénétrer dans le royaume de Morphée. Les apprentissages de Professeur la hantent et la déroutent. Elle a l’impression qu’ils la changent, et elle ignore si c’est de façon positive ou négative. Quoi qu’il en soit, elle est gagnée par le désarroi et un marasme pesant à la fin de chaque séance.
    Sans prévenir, la voix familière de son maître éclate dans la chambre et la fait sursauter :
    — Quel est le sujet de tes pensées, ma petite pantine ?
    Comme elle tourne le dos à la porte, elle ne l’a ni vu ni entendu arriver. Elle pivote vers lui. Il la questionne de nouveau :
    — Quel est donc cet air vague qui se dessine sur ton visage ?
    Nerveuse, Evana lève les yeux vers lui et décide d’opter pour une semi-vérité :
    — Je ne dors pas très bien depuis plusieurs jours. Je vous demande pardon.
    Les âmes-fleurs qui agitent son cœur ne se calment pas. Ah, ses idées folles et fantasques s’emballent ! La pantine déplore qu’elles soient aussi réveillées qu’elle. Elle renchérit derechef :
    — Ne vous inquiétez pas.
    Professeur fronce les sourcils et place son index gauche sous son menton pour le relever. Elle frémit à ce geste et ne peut refréner un mouvement de recul.
    Une erreur qu’elle n’aurait pas dû commettre.
    Les iris de son guide rougeoient. Le froid s’empare d’Evana, même sur son visage – qui a pâli. Avec maladresse, elle cherche une autre excuse :
    — Vous m’avez déconcertée. Je...
    — Non, Evana. Mon cœur me dit que tu as recommencé.
    Elle écarquille les yeux. Il sait. Il le sait depuis longtemps. Il l’espionne peut-être sans qu’elle s’en aperçoive. Il continue à tempêter :
    — Tu as laissé tes pensées vagabonder trop loin de toi. Regarde le résultat maintenant !
    Un tressautement l’ébranle à cause du brusque éclat de voix sourd de Professeur.
    — Tu n’apprends plus rien, tu es distraite. Tu es égarée. Miséricorde, je m’en suis rendu compte !
    Il s’éloigne d’elle non sans exécuter des moulinets avec ses bras. La pantine reste silencieuse et ne bouge plus. Elle ne s’est pas attendue à une telle discussion. Elle regrette d’avoir permis à ses incertitudes de l’envahir. Si ça ne s’était pas produit, alors elle ne serait pas perdue tout le temps dans ses songeries. Oui, perdue. Elle aurait entendu arriver Professeur et, malgré son agitation, elle l’aurait reçu avec décence. Elle se serait montrée plus convaincante et la journée se serait déroulée comme d’ordinaire.
    Finalement, son maître a raison. Peut-être que son monde intérieur ne lui a apporté que des automatismes absurdes. Il est nocif pour elle.
    La peine bourdonne dans son cœur meurtri. Evana souhaite plus que jamais qu’il l’abandonne à sa solitude, qu’il lui ordonne de s’occuper à lire, à écrire, ou à toute activité similaire qui l’empêchera de rêvasser à nouveau. Il l’exhorte sans cesse à grandir, à s’initier, et elle se sent plus forte lorsqu’elle réussit à accomplir une performance, même si ça se cantonne à son imaginaire. Pourquoi est-il persuadé que c’est diabolique ? Pourquoi refuse-t-il d’admettre que ses songeries lui confèrent un équilibre qu’elle est incapable d’acquérir sinon ?
    Professeur la tire de nouveau hors du maelström de ses questions sans aucun remords :
    — Que dois-je faire à présent pour te ramener sur le droit chemin ? Qu’est-ce qui pourrait te guérir ?
    Elle garde le silence. La culpabilité tord son ventre, ses yeux la brûlent, l’amertume gagne ses papilles. Elle retient ses larmes, mais ses lèvres tremblotent. Ses mains se sont recroquevillées contre sa poitrine. Il parle d’elle comme si elle est atteinte d’une grave maladie.
    — Et le prince charmant, lui qui est destiné à te retrouver... que va-t-il penser en te voyant ainsi ? la tance son guide, tout en rivant son regard toujours aussi écarlate sur elle.
    Son cœur réagit à la ballade de son sang. Il s’emballe en un rythme irrégulier. Sa cage thoracique la serre. Que va-t-il lui rétorquer d’autre ? Compte-t-il confirmer ou infirmer qu’elle devient un monstre ?
    Elle préfère lorsque l’orangé se mêle à l’or dans ses iris. Il paraît moins effrayant. Pour l’heure, elle demeure paralysée devant ces iris injectés de pourpre. Est-il de la même couleur que ce qui coule dans ses veines ?
    Elle se fustige sans plus tarder. Elle recommence.
    Le mutisme de Professeur la plonge dans la panique.
    La pantine se surprend à caresser l’espoir qu’il lui dise qu’elle est mauvaise. Tous les deux seront les seuls à en être convaincus. Dès lors que son esprit s’imagine être une affreuse créature, son cœur et son corps se concertent, puis l’approuvent sans réserve. Un calme polaire s’immisce en elle. Néanmoins, ce calme n’est pas comme d’habitude. Il charrie de la résignation et une immense tristesse.
     Les étoiles qui brillent dans ses yeux à l’ordinaire s’éteignent une à une ; ses lèvres sèches et pâles retiennent à grand-peine une moue pour ne pas envenimer la situation. Elles ne sont plus saisies de spasmes. Même ses fils perdent de leur luminescence, pareils à des brins de toile d’araignée englués de saleté et de poussière.
    Elle a déçu Professeur. Elle a échoué.
    Par son mutisme, il persiste à retarder la réponse qu’elle attend, à moins qu’il estime que celle-ci n’est pas assez digne pour être révélée. Il se contente de la fixer sans souffler mot, mais elle ne le regarde pas. Elle ne veut pas qu’il lise en elle. Ses mains restent contractées sur son ventre. Et le prince charmant, pourquoi désire-t-il la rencontrer, d’ailleurs ? Son maître lui raconte souvent qu’il cherche la princesse qu’il doit délivrer et rendre heureuse. Or, il est vrai que parfois, il l’appelle « princesse ».
    Elle ne sait rien de cet être vivant. Professeur ne juge pas utile de l’informer à son sujet.
    Elle sent une énième pensée parasite enlacer sa conscience : la lumière du soleil ressemble-t-elle à celle que chaque cœur recèle, aussi pure que l’opale ? Professeur lui a enseigné qu’il ne brillait pas de la même façon aux deux pôles et à l’équateur, ni au nord, au sud, aux hémisphères... De telles connaissances la désorientent. Par moments, elles ennuient la pantine à en mourir.
    Elle n’arrive pas à retenir son esprit de vagabonder. Il le voit. La colère qui l’habite se métamorphose en une émotion qui avive la peur chez Evana, mais qu’elle ne peut nommer. Elle est trop puissante. Elle la prend trop à la gorge.
    L’aura de Professeur l’étouffe.
    Soudain, il rompt enfin ce silence qui l’accable d’agonie, mais attise une crainte qui se mue lentement en épouvante :
    — Je vais lever le voile sur ce que tu es, puisque tu insistes.

Texte publié par Aislune S., 28 novembre 2019 à 12h52
© tous droits réservés.
«
»
Tome 1, Chapitre 8 « Réveil » Tome 1, Chapitre 8
LeConteur.fr Qui sommes-nous ? Nous contacter Statistiques
Découvrir
Romans & nouvelles
Fanfictions & oneshot
Poèmes
Foire aux questions
Présentation & Mentions légales
Conditions Générales d'Utilisation
Partenaires
Nous contacter
Espace professionnels
Un bug à signaler ?
1378 histoires publiées
641 membres inscrits
Notre membre le plus récent est xMarshmalo
LeConteur.fr 2013-2020 © Tous droits réservés