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Tome 1, Chapitre 7 « Écritures » Tome 1, Chapitre 7
Ensemble du roman remanié et mis à jour selon les dernières remarques :).
    

    

    
    Professeur claque la langue pour signifier son agacement. Le son se répercute dans la pièce sous forme d’échos sourds. Avec fermeté, il s’empare du crayon des mains d’Evana, puis lui répète d’un ton condescendant :
    
    — Ce n’est pas parce que tu es gauchère que tu dois le tenir comme un balai.
    
    Le corps d’Evana se raidit. Son guide est très sévère depuis trois jours, implacable au point d’oublier qu’elle est en initiation. Il ne cautionne aucune erreur et s’évertue à le lui démontrer de toutes les manières possibles.
    
    — Evana, je ne t’ai pas créée pour que tu dévies.
    
    L’interroger pour saisir son attitude la démange, mais elle pressent que ce n’est pas une bonne idée. Peut-être plus tard, quand elle l’aura satisfait – il lui suffit de se canaliser pour ce faire.
    
    — Oblique ton poignet vers l’intérieur, penche ton crayon. Viens vers moi.
    
    Le front de la pantine se plisse ; elle s’applique en serrant fort son pouce et son index sur son instrument d’écriture – ou plutôt un instrument de torture. Une pensée qu’elle bannit aussitôt. La tentative lui inflige des crampes, tord ses pauvres doigts, mais elle veut réussir. Elle le doit, et pas seulement pour répondre aux exigences de Professeur comme elle l’a présumé plus tôt.
    
    Sa petite voix lui murmure gentiment qu’avec l’enseignement qu’il lui prodigue aujourd’hui, elle débusquera une clé à une serrure qu’elle cherche à déverrouiller en son être. Son maître est trop focalisé sur sa main pour prêter attention à ses expressions. Il vaut mieux. Investie par ce nouveau but dont elle découvre les nuances à chaque mouvement de son crayon, Evana multiplie ses efforts.
    
    — Eh bien… Si je t’avais laissé rêver, si je t’avais laissé t’égarer dans tes songeries lyriques et menteuses, qu’est-ce que ce serait ? Applique-toi.
    
    Avec peine, une boucle noire similaire à l’obscurité siégeant sous ses paupières naît sur le papier blanc de craie que Professeur utilise pour ses leçons. Ses courbes ne sont pas tout à fait lisses. Elles tremblotent comme si elles allaient se répandre en pleurs. Evana n’en est pas loin, même si tremper sa copie de larmes risque de fâcher son guide. Elle a si mal ! Une frustration si colossale de ne pas y arriver du premier coup la meurtrit ! Allez, du calme. Il lui faut apprivoiser son impatience. Sinon, elle échouera encore et encore.
    
    La paume de Professeur s’abat sur ses doigts crispés et douloureux ; il la contraint à incurver le poignet vers elle. Pour un motif qui lui échappe, tourner sa feuille afin de se faciliter la tâche ne lui est pas permis – lorsqu’il l’a vue le faire, il a aussitôt réagi en la remettant dans sa position initiale.
    
    — Peux-tu me chercher l’axe ? Concentre-toi, Evana.
    
    Déjà qu’hier et avant-hier, elle a été forcée d’écrire de la main droite… Le résultat n’en a été que plus catastrophique. Son cerveau désigne sa senestre – un autre terme pour « gauche », d’après son guide, dont le mot sinistre est aussi issu – en tant que maîtresse de ses mouvements. Montre-t-il tant de dureté envers elle à cause de ça ? Son mécontentement provient-il du fait qu’Evana incarne tout compte fait une erreur ? Après tout, il l’a créée. Peut-être s’est-il trompé dans certains paramètres… La question de Professeur interrompt ses réflexions suintant de dépit :
    
    — N’est-ce pas mieux ainsi ? Tu vois, quand tu obéis, tout se déroule à merveille.
    
    La pantine ne souffle mot. La vérité s’écoule des paroles de son maître, alors elle redouble de concentration. Une habitude à laquelle elle doit se plier. Il lui faut s’arrêter de divaguer autant, le moment est mal choisi ! Son sourcil droit se fronce, ses lèvres se serrent. Sa main tressaute, sa peau laiteuse sauf à l’endroit où elle tient son fichu crayon se couvre de moiteur ; pourtant, avec opiniâtreté, elle s’échine à le discipliner. Elle a cru être capable de manipuler comme bon lui semble cette chose dure et inerte. Pour l’instant, il n’en est rien, hélas.
    
    De justesse, sa bouche retient un soupir fatigué et empli de souffrance. Des traits, puis d’autres boucles rejoignent la première. Le tracé se concrétise davantage ; il s’imprègne de précision. Evana ravale à temps un cri de victoire. Oui, elle y est presque ! Oubliés, son affliction physique, ses affres mentales et ses tremblements. Ses doigts se contractent, ne glissent plus sur son outil d’écriture.
    
    Elle gonfle ses joues. L’exercice porte ses fruits, petit à petit. Par contre, elle ne comprend pas ce que signifient les signes qu’elle s’évertue à aligner. Professeur lui enseigne aussi la lecture, sauf que la pantine ne se sent pas prête encore à percer le sens des mots. Elle déchiffre, rien de plus et rien de moins. La frustration s’agrippe à elle chaque fois qu’elle y est confrontée. Elle s’en est ouverte à son maître mais, selon lui, le processus est normal. Elle doit le subir pour avancer sur son chemin.
    
    À minuit, ou du moins à l’heure où la nuit est la plus éveillée, Evana a pris l’habitude de se remémorer la journée passée avec Professeur, sa pédagogie, les travaux qu’il lui demande d’accomplir avec insistance. Soit sa patience envers elle est limitée, soit ça ne va pas assez vite. Tout dépend de la leçon dont il veut l’instruire. Bien sûr, la pantine n’est pas en permanence pleinement attentive, même s’il la sermonne à ce sujet en lui expliquant que plus tard, toutes les connaissances qu’elle engrange lui resserviront. Elle en doute, mais autant le laisser palabrer. Peut-être que quand elle sera assez grande, les propos de son guide ne lui paraîtront plus aussi sibyllins.
    
    Depuis qu’il l’entraîne à écrire, toutefois, il est tant pétri d’intransigeance qu’Evana ne sait plus sur quel pied danser – au sens figuré. Un aspect de lui fort déplaisant se découvre à elle. S’il continue, elle risque de commettre une bêtise grave et de devenir un monstre. Une telle impression ne la quitte pas et l’effroi la saisit entre ses crochets venimeux dès qu’elle y songe. Son cœur indigo le lui assène sans prévenir le plus souvent. Ce sentiment si malsain a enfin dévoilé son nom : l’anxiété, issue du stress que semble nourrir Professeur en elle. En est-il conscient, d’ailleurs ?
    
    — Cela suffit pour aujourd’hui. Je ne tiens pas à ce que tu t’effondres, tu es encore trop fragile. Cependant, tu as progressé.
    
    Il lui autorise à poser le crayon après deux lignes supplémentaires esquissées sur la feuille. Evana ne peut s’empêcher de grimacer en tâtant son poignet avec précaution, puis en le massant pour en chasser la douleur, à la fois cuisante et lancinante. Pourvu que celle-ci se calme bientôt... Elle se manifeste avec plus d’intensité que lorsque Professeur lui a appris à marcher.
    
    Son regard impassible se darde sur lui ; elle hoche la tête pour le remercier de sa leçon, pour ensuite contempler sa chambre tellement grise, sombre et triste. Les ténèbres aussi, même si elles renferment également du mystère. Que ce soit ici ou ailleurs, Evana est persuadée que le moment qu’elle est en train de vivre lui paraît morose à cause de son épuisement – et de son poignet malmené par l’écriture, bien entendu.
    
    Le gris, une couleur proche de l’inexistence.
    
    Son maître se lève avec tranquillité et laisse la feuille sur la table en bois. D’une voix empreinte d’un écho solennel, il lui adresse ces quelques mots :
    
    — Je serai de retour tout à l’heure, juste avant le crépuscule. Profites-en afin de méditer sur ton exercice d’aujourd’hui, Evana.
    
    Elle ne l’entend pas partir – en réalité, elle ne s’en aperçoit qu’au bout de plusieurs minutes, trop plongée dans ses pérégrinations mentales pour ça ! Comme Professeur ne l’a pas gourmandée, il doit croire qu’elle s’est déjà mise à la tâche alors que ses pensées vagabondent vers son univers ravissant ; son univers tellement merveilleux, où elle est toujours prête à créer et à sourire.
    
    Dans le « vrai » monde, ces gestes lui arrivent de moins en moins fréquemment. La pantine est formée à devenir sérieuse, travailleuse, rigoureuse. Il n’y a plus de place ni de temps pour autre chose. La tristesse la gagne, mais que peut-elle faire contre ça ? De quel droit se permet-elle de juger l’enseignement de Professeur ? Son chemin est pénible mais, d’après lui, c’est nécessaire afin qu’elle soit assez grande pour se lier au prince charmant.
    
    Il aborde le sujet volontiers depuis quatre jours, bien que la nervosité semble l’agiter. Evana se trompe sans doute et n’interprète pas correctement les émotions. Néanmoins, son être est convaincu du contraire et en vient presque à supposer que Professeur n’est pas ravi que sa rencontre avec le prince charmant soit imminente.
    
    Elle se morigène. Non, peut-être qu’elle n’est pas encore assez parfaite selon son guide, voilà tout. Il attend d’elle qu’elle le devienne en travaillant sur la maîtrise de ses sensations, de son cœur, de son esprit, et de son corps.
    
    Peut-être qu’à force, elle finira par ressembler à Professeur. Il se contrôle si bien.
    
    Un frisson dévale le long de son échine. Non, elle n’en éprouve aucune envie ! Toutefois, pourquoi une telle pensée la glace-t-elle tant ? Elle devrait montrer plus de reconnaissance envers lui ! Après tout, il lui a insufflé la vie ! Il l’élève avec tant de dévouement… Ce n’est pas la première fois que des doutes éclosent au sein de son être, mais ils n’ont jamais été aussi forts, aussi vivants.
    
    En parler à son guide pour les dissiper l’aidera-t-il ? Non. L’idée n’est pas raisonnable. Pire encore : il est possible qu’il soit soupçonneux ou déjà au courant. Il lui en touchera sans doute deux mots ; se taire et écouter ses conseils demeurent ses seules options, pour ne plus jamais se tourmenter.
    
    La pantine attrape la feuille du bout des doigts et scrute ses ronds, ses boucles, ses déliés et ses droites. Des formes maladroites, mais de beaux morceaux d’écriture. Elle se surprend à oublier les reproches de Professeur. Son travail n’est pas si mauvais. Avec de l’entraînement, bientôt, elle ne réfléchira plus ni ne prêtera attention à la calligraphie. Peut-être qu’elle sera en mesure de « coucher sur papier » – une expression étrange que son guide lui a sortie une fois – ce qui se balade dans sa tête : ses méditations, ou les fruits de son imagination en cavale. Elle les intégrera dans ses songeries.
    
    Cependant, qu’en fera-t-elle ensuite ?
    

Texte publié par Aislune S., 21 novembre 2019 à 08h30
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