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Tome 1, Chapitre 6 « Secret des ténèbres » Tome 1, Chapitre 6
Ensemble du roman remanié et mis à jour selon les dernières remarques :).
    

    

    
    Evana tire encore sur le fil qui est planté dans son poignet gauche. Malgré l’obscurité pénétrante des lieux, il chatoie sous ses mouvements délicats – elle n’a pas l’intention de s’estropier. L’autre extrémité se perd au plafond, peut-être au-delà. Oh, elle aimerait tant obtenir une réponse ! Professeur demeure si vague ; peut-être qu’il la lui délivrera quand elle aura assimilé plus de leçons…
    
    Le doute l’assaille d’un frisson.
    
    Sortir de la pièce ou même ouvrir la porte afin de jeter un coup d’œil à l’extérieur est impossible pour la pantine. C’est pour cette raison que son guide lui ordonne de ne surtout pas l’atteindre lorsqu’il l’invite à assister à un lever ou à un coucher de soleil. En sollicitant trop ses fils, elle se blesserait avec gravité.
    
    L’aube et le crépuscule, des tenues dont se pare le ciel qu’elle contemple tous les jours. La mélodie des deux mots roule sur sa langue lorsqu’elle les chuchote d’une voix indécise. Son imagination s’épanouit telle une fleur confiante sous les rayons doux de l’astre ardent. Son cœur indigo et son cerveau s’accordent sur un point : la beauté d’un spectacle aussi fascinant.
    
    Ce rituel instauré petit à petit ne lui déplaît pas, au contraire ; il lui permet de s’évader de plus belle et d’enrichir son univers intérieur. Evana apprend de nouvelles nuances, de nouveaux reliefs – et tant d’autres éléments –, vite retranscrites dans ses fabuleuses songeries, qui se complexifient tout comme ses pensées. Bien sûr, Professeur ne le sait pas. Sinon, l’horizon rêveur aux ailes bleues lui sera à jamais interdit. Il voudra la punir davantage en cessant son enseignement et en l’abandonnant.
    
    La peur la harponne. Non, il ne faut pas que ça arrive ! Evana soupire de confusion ; pourquoi Professeur lui montre-t-il le ciel s’il refuse qu’elle rêve ? N’est-ce pas contradictoire ? Son bleu invite aux divagations…
    
    Ah, le bleu. Une couleur si tendre, si pure. Une couleur sans doute froide et majestueuse au premier abord. Néanmoins, Evana ne la perçoit pas réellement ainsi. De la chaleur se cache dans ses jupons, qu’ils soient azurés ou imprégnés d’une teinte marine. Il se mêle au violet pour donner l’indigo, nuance qui s’est emparée de son cœur. La pantine s’abreuve du bleu et la paix s’invite en son être parfois agité par ses tourments. Son guide lui enjoint assez souvent de ne pas se torturer de questions, mais c’est plus fort qu’elle. Seule la voûte céleste réussit à la bercer et à engourdir son cerveau sans qu’elle se sente mal à l’aise. Lorsqu’elle contemple les astres, une discussion sur les pierres précieuses avec Professeur se rappelle à elle parce qu’il la compare à un diamant, qu’il faut tailler et ciseler. Là encore, le désarroi s’accroche à elle et accepter le compliment de son maître lui est si difficile. Son enseignement prend des allures tellement tortueuses parfois, au point que le cœur indigo d’Evana se crispe ! Il n'y a que les étoiles qui pourraient être décrites comme des diamants, pas elle. Elle n’est même pas une danseuse encore.
    
    Quelle sera son allure si elle s’habille avec la robe merveilleuse des cieux ? Nuance unique, ou multiple ? Avec une crinoline de nuages ou plutôt la pureté du vide interstellaire ? Elle ne l’a pas décidé. Elle choisira selon ses humeurs ou ses émotions – elle distingue les deux notions même si ce n’est pas facile. Pour l’heure, elle se plaît à rêver. Si elle danse, la scène est bien plus agréable. Si elle s’envole…
    
    Evana sourit rien que d’y penser.
    
    Le bleu. Il lui allège tant l’esprit et sublime le violet de son cœur indigo ! Si seulement Professeur pouvait le comprendre, l’accepter ! Au lieu de ça, il alimente ses incertitudes à son égard… Ses mains se crispent. Non, elle ne doit pas douter de lui.
    
    Elle s’attarde sur ses interrogations qui prendront tout leur sens un jour ou une nuit. Professeur lui assène souvent que son futur s’écrit avec moult ratures, donne l’impression de posséder la science, aussi sibylline et poétique que les énigmes qu’il lui délivre. Ses paroles se teintent d’ombres plutôt que de tonalités plus limpides et scintillantes.
    
    Par moments, Evana le regrette.
    
    Son cœur indigo commence à se remplir de brouillons qu’elle peine à apprécier. Bourrés d’erreurs, ils pointent les bizarreries de Professeur – ils miroitent de paradoxes, comme lui. Cependant, elle rechigne à les voir. Sa petite voix a beau l’y inciter, quelque chose de profondément ancré en elle l’en dissuade, même si elle échoue à en déterminer la nature.
    
    Elle bannit ses dernières pensées ; autant réfléchir à des sujets plus apaisants.
    
    Bien que la pièce demeure dans les ténèbres, Evana est capable de remarquer que le plafond est suturé de fissures vieilles comme l’âge qu’elle n’a pas encore atteint – ses yeux s’y sont habitués depuis son éveil. Ses couleurs sont patinées avec le temps, délavées de leur première essence, pour se morfondre dans des teints brunâtres et gris. Ses reliefs prouvent à quel point il a vécu. Est-il aussi ancestral que Professeur ? A-t-il construit cette cabane ?
    
    Ses prunelles candides fixent l’ensemble avant qu’elle ne murmure :
    
    — Ma tête cache un autre monde et sculpte ses bases en secret.
    
    Pourquoi un pareil besoin de le communiquer à voix haute ? La pantine s’égare en conjectures. En tout cas, elle se sent mieux, comme si des pierres lourdes, usantes, avaient dévalé de ses frêles épaules et les avait libérées de leur poids. Oui, usantes, parce qu’elles sont invisibles et qu’elles ne peuvent être touchées du bout des doigts. Parler lui permet de s’exercer et de maîtriser à la fois la langue qu’elle emploie et les mouvements de sa bouche. Elle le fait de plus en plus naturellement.
    
    — Je m’exprime par la voie du rêve.
    
    Sa connexion avec ses songeries en est la preuve, non ? Elles lui enseignent du vocabulaire puisqu’elle ne sait pas lire. Evana balbutie ses élans poétiques, ça la distrait. Quand elle sera assez grande, elle dévoilera à Professeur le mystère de son ailleurs onirique. Il se rendra compte qu’il a eu tort, qu’elles ne représentaient ni un danger ni une hérésie.
    
    — Ma voix doit devenir plus riche et plus assurée.
    
    Evana finit par se relever et par effectuer des pas. Son guide ne l’assiste plus, puisqu’elle doit se débrouiller seule désormais. Le bonheur l’a submergée lorsqu’il le lui a annoncé ! Elle grandit, sinon il ne l’aurait pas fait. La fierté irradie de lui-même s’il ne le lui démontre pas.
    
    — Je danserai avec élégance. Je dépasserai mes limites, chuchote-t-elle en tournant sur elle-même.
    
    Ses muscles protestent légèrement de douleur, mais elle le supporte sans broncher. Ses yeux cherchent des couleurs qu’ils n’ont encore pas vues ni appréhendées. La tristesse la gagne lorsqu’elle songe à son univers intérieur ; il est surtout envahi par les ténèbres en dépit de ses nombreux efforts pour y intégrer les pigments du réel qu’elle connaît déjà. Il faut qu’elle les réduise, les cantonne sans pour autant les chasser. Il faut qu’elle les marie sans bouleverser l’équilibre originel. Oui, c’est possible.
    
    Le secret de ces ombres qui hantent son lieu de vie titille de plus en plus sa curiosité. Evana peut les effleurer ou les contempler ; elle peut leur adresser quelques mots, mais pas au-delà. Qu’incarnent-elles ? Quel lien entretiennent-elles avec elle, ou même avec Professeur ? Il est inenvisageable qu’elles végètent dans la pièce sans aucun but. Sont-elles chargées de veiller sur elle en l’absence de son maître ?
    
    Evana redresse le menton. Son monde a besoin de teintures différentes. Celles du ciel, qui peuvent engendrer le violet ; le rouge, le rose et l’orange se sentent un peu seuls. Le brun, le vert et le gris de la chambre – oui, la cabane se résume à une chambre, pas à une simple salle – ne suffisent pas, évidemment. Il doit exister au moins un autre coloris ! Éclatant, revigorant… mais inconnu.
    
    Ses écumes oniriques patientent, ne lui tiennent pas rigueur de son retard. Il arrive que Professeur prolonge ses apprentissages jusqu’à une heure tardive. La pantine esquisse un sourire bien qu’elle ne le fasse pas exprès. Elle oublie qu’elle peut passer pour un être vivant épris par la folie douce ou un monstre si jamais elle raconte ses divagations à quelqu’un, ou même à son guide.
    
    Ah, zut… son esprit s’est dissipé, encore une fois ! La pantine souffle, se recadre. Professeur sera mécontent s’il la surprend, mais ça lui apporte tant de plénitude…
    
    Elle ne sait plus quoi penser, et ses questions demeurent sans réponse.
    
    Pourtant, tout ira pour le mieux. Sa petite voix le lui chuchote. Comment ? Pourquoi ? Les échos de son soupir se fondent dans les murs.
    
    Soudain, elle tend l’oreille. Un son retentit, puis d’autres le poursuivent à perdre haleine – pour peu qu’ils respirent, même si une pareille idée peut sembler ridicule ; le tout forme une cacophonie familière bien que selon elle, c’est plutôt déstabilisant. Il s’agit des pas de Professeur. Néanmoins, elle ne l’attend pas si tôt. Pourquoi lui rend-il visite ? De plus, aucune leçon n’est prévue pour aujourd’hui. A-t-il changé d’avis, ou désire-t-il s’entretenir d’un sujet en particulier avec elle ? Estime-t-il qu’elle est suffisamment mûre – un terme synonyme de « grande », d’après lui ?
    
    Pour accueillir sa présence, la pantine s’empresse de retourner s’asseoir et de se vider l’esprit. Il ne faut pas qu’elle soit « dans la Lune ». Drôle d’expression pour dire qu’elle rêve debout. Cependant, son univers ne ressemble pas aux paysages chaotiques de ce morceau de caillou. Ou peut-être que si. Elle ne détient pas les connaissances pour le vérifier.
    
    Une inspiration. Se canaliser. Il est hors de question qu’elle apparaisse comme dispersée. Elle brûle d’envie de le convaincre qu’elle a le contrôle total d’elle-même.
    
    Toutes les secondes qui s’écoulent permettent à son cœur indigo de s’apaiser. Evana est prête à s’entretenir avec Professeur, lui parlera des progrès qu’elle a accomplis en son absence. Elle lui montrera plusieurs pas de danse également, s'il lui reste du temps. Elle lui articulera avec aisance les derniers mots qu’elle a retenus, avec une voix posée et emplie de musicalité. Elle caresse l’espoir de l’émouvoir, l’éblouir, mais nulle mention de ses divagations dans ses songeries ne suintera d’elle. Acceptera-t-il un jour qu’elle s’y réfugie ?
    
    La porte s’ouvre sur la silhouette familière, toujours aussi imposante, de son guide. Les ombres tentaculaires de la pièce reculent – en réalité, Evana en a l’impression. Oui, elles ont une affinité avec Professeur. Sinon, elles ne réagiraient pas ainsi. Quel est donc le secret de leur existence ?
    
    Elle lève le menton vers lui et darde sur lui un regard neutre, mais attentif. Ses lèvres sont closes sans être pincées. Ses épaules se maintiennent droites, sa colonne vertébrale forme une ligne verticale, ses mains sont croisées sur ses cuisses. Pendant ce temps, à l’abri, les âmes-fleurs de son cœur indigo continuent de capturer ou d’inventer les fards qu’il manque au monde imaginaire qu’elle s’est créé. Du moins, elle essaie sans y parvenir. Seule la solitude y remédiera, car elle ne peut entièrement se consacrer à sa tâche.
    
    L’atmosphère s’alourdit. Professeur referme la porte derrière lui, puis s’avance vers elle. Vu son allure, l’heure d’une nouvelle leçon est venue.
    

Texte publié par Aislune S., 14 novembre 2019 à 09h41
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