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Astolphe soupira avant de refermer la bouteille puis de saisir le verre. Il s’amusa à agiter le liquide à l’intérieur, songeur, jouant de reflets sur cette belle robe limpide couleur or. La cave était certes un de ses lieux favoris au sein du domaine et son lieu de travail, mais elle était rarement une sorte de refuge. La cause en était un peu ridicule ; quelle importance qu’il eût découvert que sa si douce et si gentille maitresse, Jeanne, se fusse amourachée de sa domestique la plus proche, Léontine, d’à peine un an son ainée ? Le fait qu’elles fussent deux femmes était étonnant, certes, mais ce n’était pas tant ce qui l’avait ébranlé – cela poserait sans doute problème à ses parents mais ils n’étaient au courant de rien. Non, ce qui le troublait, c’était juste que la voir s’intéresser à quelqu’un brisait totalement ses illusions ; il la voyait encore toute petite, galopant dans les allées… il ne s’était même pas rendu compte qu’elle était en âge de s’intéresser à ces choses-là. Brusque retour à la réalité – il but son verre cul sec avant de le reposer sur le tonneau, où trônait fièrement sa bouteille, et dans son élan il faillit la renverser. Il évita la catastrophe de peu.
    
     Dans sa distraction, il ne s’était même pas rendu compte qu’il s’agissait non pas d’une cuvée habituelle mais de son propre vin qu’il fabriquait à partir des vignes du jardin. Il l’avait bu trop vite pour s’apercevoir de la différence de goût et n’y avait pas prêté attention. Il constatait juste que la boisson avait échoué à le consoler. Il préféra quitter les lieux avant de se resservir un verre puis un autre, au risque de finir par terre, vaincu par l’alcool, pour se rendre dans les jardins. Il n’était déjà pas très adroit de nature… Peut-être sa quiétude l’aiderait-elle à apaiser son esprit.
    
     Quelques minutes suffirent pour en atteindre l’entrée et il sourit. Les jardins étaient immenses et se terminaient là où de hauts murs se dressaient, les séparant des cépages officiels du domaine. Devant lui d’autres vignes poussaient, d’une espèce différente de celles utilisées dans le commerce des propriétaires des lieux, le couple De Custine, Honoré et Blanche. Ils démontraient ainsi tout l’amour qu’ils nourrissaient pour cette plante ; ici, les vignes n’étaient destinées qu’au loisir et au plaisir de la vue, ainsi étaient-elles mises en valeur et constituaient même la pièce maitresse de ce jardin. Tantôt elles formaient des bosquets, tantôt des haies qui traçaient des allées presque labyrinthiques, tantôt des figures qui se dressaient sur une sorte d’esplanade imaginaire. A l’heure actuelle, les plants étaient chargés de feuilles et de bourgeons mais pas encore de fruits ; il faudrait attendre quelques mois. Quelques sculptures en pierre, essentiellement sous forme de fontaines, accordaient au lieu un aspect un peu minéral. Le tout était tout simplement magnifique.
    
    Il n’eut pas le temps ni d’apprécier la vue ni le silence, surpris par l’écart que fit Olivier tandis qu’il arrivait soudain devant lui. Il haussa les sourcils face à sa mine pâle. Olivier était le jardinier qui s’occupait de ces vignes ; d’un tempérament plutôt enthousiaste, il était difficilement ébranlable. Pourtant, à cet instant, l’on aurait pu croire qu’il avait vu un fantôme.
    
    Finalement, Olivier cria et voulut s’enfuir mais Astolphe le retint.
    
    — Qu’avez-vous donc, mon ami ? Y a-t-il un souci ? s’inquiéta-t-il.
    
    Olivier le repoussa d’un geste précipité, ce qui étonna le caviste. Les deux hommes s’entendaient à merveille et Olivier avait toujours la gentillesse de récupérer les raisins bien mûrs afin qu’il pût faire son vin. Pourtant, à cet instant, il se comportait comme si lui-même était un monstre à fuir au plus vite.
    
    — V-votre peau ! s’écria ce dernier avant de détaler prestement, profitant en cela de la confusion de son interlocuteur.
    
    Astolphe ne chercha même pas à le retenir. Intrigué, il baissa les yeux en se demandant où était le problème. Il retint un cri lorsqu’il comprit ; sa peau, au lieu d’être d’un beige plutôt classique, avait prise une jolie couleur or semblable à la robe du vin qu’il avait bu quelques instants plus tôt, et tout aussi limpide que lui. A présent, il voyait les vaisseaux, les muscles et les tendons qui couraient sous elle. Cela lui rappela vaguement les quelques mannequins d’anatomie qu’il avait eu le regret d’apercevoir un jour chez un ami de son maitre – un homme d’affaires féru de sciences et de savoir littéraire. Etait-ce donc son vin ? Il ne voyait que cela. Pourtant il ne se rappelait pas avoir constaté de tels effets auparavant. Ce n’était pas comme s’il en avait bu souvent et il s’était toujours trouvé seul. Ce devait donc être temporaire. C’était tout ce qu’il pouvait espérer car il n’avait aucune idée de la manière dont il fallait procéder dans le cas contraire.
    
    Il fit alors la première chose qui lui vint à l’esprit ; il s’enfonça dans les allées de vignes, dans l’espoir que personne ne le vît le temps que tout revînt à la normale. Au bout de quelques minutes, il fut étonné d’entendre des éclats de voix et des rires rompre le silence et se dirigea instinctivement vers le bruit, oubliant un instant son état. Il connaissait les voix des maitres des lieux et des employés, or il ne reconnaissait aucune d’entre elles et les jardins étaient fermées au public.
    
    Il découvrit alors une longue table de banquet recouverte de plusieurs nappes en dentelle et occupée par tout un ensemble à thé et plusieurs plateaux de victuailles – des sandwichs triangulaires aux fruits ou au chocolat, des scones tartinés avec du pâté de campagne et des cornichons, des gâteaux aux saucissons, des fromages fourrés à la pâte à tartiner, au chocolat ou aux amandes… Au centre de tout cela trônait une immense fontaine ouvragée non pas de chocolat fondu mais de vin blanc. Pourtant, ce n’était pas là le plus étrange – c’étaient les organisateurs d’une telle tea party. Une marmotte géante habillée d’une redingote et un blaireau à jupe en tulle buvaient leurs tasses en fermant les yeux de contentement tandis qu’une bouteille avec des bras essuyait avec une serviette sa surface brillante d’où tombaient de grosses gouttes translucides semblables à des larmes. Un drôle d’oiseau à écailles vêtu d’une cape rouge ronflait sur la tête de la statue qui occupait le centre du bassin de la fontaine et un épouvantail aux habits criards se servait un thé rouge bordeaux – c’était en réalité du vin !
    Alors ce n’était pas une tea party mais une sorte de… de wine party ?
    
    Astolphe eut un instant d’absence. Peut-être l’explication était-elle là, après tout ; peut-être avait-il bu plus qu’il ne l’avait cru et qu’il était désormais saisi d’hallucinations, ou alors peut-être rêvait-il. La situation était trop absurde pour qu’il entrevît une autre hypothèse.
    
    L’épouvantail l’aperçut et, l’air enjoué, il l’interpella :
    
     — Eh bien, mon pauvre vieux ! On ne peut pas dire que votre intérieur soit très beau !
    
    Astolphe cligna des yeux, tiré de ses songes. Les autres convives encore éveillés se tournèrent vers lui pour le jauger avec curiosité.
    
    — Enfin, je suppose que vous auriez du succès auprès de certains – comment appelez-vous cela ? Des anatomo… des anatomistes ? Ah, je suis sûr qu’ils seraient grandement intéressés par votre cas !
    
    Le caviste grimaça. Il se passerait bien de cette attention-là. Il ne rêvait pas le moins du monde de se faire disséquer.
    
    — Mais dites-moi, comment avez-vous fait votre compte pour finir ainsi ?
    
    Les épaules d’Astolphe s’affaissèrent sous le poids de son propre abattement.
    
    — Ah, si je le savais ! Peut-être est-ce mon vin, mais je pense plutôt qu’il s’agit d’un simple cauchemar. Je préfère cette explication-là, d’ailleurs.
    — Vous pensez que nous sommes votre cauchemar ? Ce n’est pas très gentil ! s’offusqua faussement l’épouvantail tandis qu’il conservait son éternel sourire.
    
    Astolphe se demanda s’il était susceptible de bouger ou s’il devait rester figé comme ceux de ses collègues immobiles.
    
    — Mais pourquoi ne vous joindriez-vous pas à nous ? Que ce soit un cauchemar ou la réalité, boire une ou deux tasses de vin sera plus agréable que de rester planté là comme un piquet.
    
    Astolphe médita sur la question pendant quelques secondes.
    
    — Je suppose que vous avez raison, au point où j’en suis.
    
    Mais alors qu’il rejoignait ces étranges convives, le pied d’Astolphe accrocha une ridicule motte d’herbe et ce dernier trébucha. Il se retint comme il put à la table et s’il ne tomba pas totalement au sol, il finit en une position tant arquée qu’il dut s’y résoudre pour pouvoir se redresser. Il se releva et s’épousseta, gêné, pour sentir divers paires d’yeux se planter sur lui. Il ne pouvait même pas accuser l’ivresse d’en être responsable – à moins qu’il eût effectivement bu plus qu’il ne l’avait cru – et sa maladresse seule suffisait à le justifier. Dire qu’il avait des témoins.
    
     — Ola, vieux ! Si vous démarrez ainsi, je crains ce que vous deviendrez plus tard après quelques tasses, constata l’épouvantail, tranquille. Au fait, quel est votre nom ? Moi c’est Roland !
     — Astolphe.
     — Est-ce une bonne idée que de lui proposer de se joindre à notre table ? s’inquiéta alors la marmotte après avoir avalé un cookie au reblochon et aux lardons. Il pourrait provoquer quelque catastrophe.
    
     Roland haussa les épaules alors que le caviste s’effondrait sur une chaise avec fatalisme, jurant en lui-même que le destin s’acharnait contre lui. Avait-il donc fauté quelque part pour s’attirer les foudres de quelque esprit ou divinité ?
    
     — Bah ! Le pauvre vieux est juste maladroit. Une fois assis, il ne pourra plus faire tant de dégâts, même aviné.
    
     La marmotte et le blaireau espérèrent qu’il avait raison et Astolphe également. Cependant, le blaireau restait un peu maussade et la bouteille géante animée, qu’Astolphe était presque parvenu à oublier, était crispée. Derrière eux, l’oiseau n’avait pas bougé d’une écaille ; seule une légère brise mouvait sa cape.
    
     — Je n’en suis pas si sûr ; il pourrait casser notre vinière, intervint le blaireau, sceptique.
     — Ou me casser moi ! se plaignit la bouteille, bien qu’elle fût à plusieurs chaises de lui.
     — Ou la fontaine ! Il ne doit surtout pas toucher à la fontaine !
    
     Pourquoi ne devait-il absolument pas toucher à cette fontaine ? Astolphe était sûr que ses bras n’avaient pas le pouvoir de s’allonger sur plusieurs mètres pour atteindre la bouteille géante. Enfin, sa peau n’aurait pas dû être ainsi alors que croire à présent ?
    
     — Votre vinière ? s’étonna Astolphe.
    
     L’épouvantail lui désigna la théière.
    
     — Ne savez-vous donc pas ce que c’est ? l’interrogea la marmotte.
     — Pour moi, ceci est une théière, répondit-il avec sincérité.
     — Une théière ? Pour quoi ? Du thé ? Mais quelle idée ! s’exclama l’épouvantail dans un rire, et ses deux comparses l’appuyèrent avec des ricanements bas et étouffés.
    
     La bouteille gémit un peu et se morfondit davantage, comme s’il s’agissait d’une mauvaise nouvelle. Sur ces mots, l’épouvantail remplit une tasse de vin et la désigna au caviste.
    
     — Quelque chose dedans ? Une rondelle d’agrume, du sucre, du poivre… ? Nous avons du lait de vache et du lait d’épeautre aussi, nous sommes très ouverts vous savez ! ajouta-t-il en désignant deux carafes fumantes. Ah, et vous pouvez vous servir dans la nourriture, bien entendu !
     — Mais pas dans la fontaine à vin, il serait capable de la renverser ! s’exclama le blaireau avant de marmonner en enfonçant son nez dans sa propre tasse : Et puis pourquoi on devrait le nourrir à l’œil, au fait ?
     — Parce que nous l’avons invité, répondit Roland en tendant la tasse à Astolphe après qu’il eut refusé toutes ses propositions, préférant le vin nature.
    
     Il n’aurait jamais eu l’idée, d’ailleurs, d’y mettre quoi que ce fût.
    
     Il n’y pensa même plus lorsqu’il faillit renverser sa tasse en la récupérant avant de s’excuser platement, les joues rouges. Le blaireau plissa les yeux et haussa ce qui lui servait de sourcils.
    
     — Tu l’as invité, corrigea-t-il.
     — Oui, oui, confirma ce dernier en agitant la main. Cela a-t-il tant d’importance ? Plus on est de fous, plus on rit !
     — Et vous, ce n’est pas votre jardin, rétorqua Astolphe avant de plonger les lèvres dans la tasse tout en se faisant la réflexion que c’était bizarre de boire le vin ainsi.
    
     Heureusement, il était bon.
    
     — D’ailleurs, que faites-vous ici et comment êtes-vous arrivés ? Le domaine est ceint par de hauts murs !
    
     Roland rit une fois de plus.
    
     — En planant !
     — En planant ?
    
     Astolphe abandonna alors l’idée d’y comprendre quelque chose. Etait-il sensé y avoir une logique si ce n’était qu’un cauchemar ?
    
     — Eh bien, buvons à notre santé ! s’exclama l’épouvantail en levant sa tasse avant d’adresser un clin d’œil au seul humain présent.
    
     Seule la bouteille, occupée par ses sanglots intempestifs, ne parut pas tant se réjouir de l’événement.
    
     Et pour boire, ils burent. Comme il se disait être dans un rêve, Astolphe ne prêta même pas attention au nombre de tasses avalées – ce type de contenant faussait les calculs – ni à l’étrangeté des mets ingurgités. Un peu vaseux, il tourna un œil morne vers la fontaine de vin blanc. Il n’y avait pas encore touché mais elle le tentait bien ; les mises en garde de ses comparses avaient totalement déserté son esprit. Il fut interrompu dans son élan par des pleurs et il se tourna instinctivement vers son origine. Il ne la trouva pas mais observa que les autres n’étaient pas en meilleur état que lui ; la marmotte était effondrée sur la table et bavait un liquide bordeaux clair, sans doute un mélange de vin et de salive. Le blaireau marmonnait dans sa tasse et jurait vengeance auprès de l’espèce humaine en serrant jusqu’à l’étouffement la carafe de lait de vache dont la moitié du contenu avait sustenté la nappe. La bouteille, elle, s’était endormie, mais de grosses gouttes continuaient de couler – elle pleurait même dans son sommeil ! L’oiseau ne s’était pas éveillé un seul instant. En définitive, l’épouvantail se trouva être le plus vaillant. Les plaintes ne venaient d’aucun d’eux et Astolphe se demanda s’il y avait plus de convives qu’il n’en avait aperçu.
    
     — Ah ! C’est toujours ainsi. Au lieu de nous savourer, l’on nous avale comme de l’eau par un trou de robinet et qu’arrive-t-il ? Ils sont tous trop cuits pour s’apercevoir seulement de notre valeur !
     — C’est le vin qui parle ? marmonna le caviste en clignant des yeux.
    
     Ses paupières étaient affreusement lourdes. Un hoquet indigné ponctua ses paroles.
    
     — Qui veux-tu que ce soit d’autre, imbécile ? s’écria une voix vexée.
     — Pourquoi le vin ne parlerait-il pas ? intervint Roland, son éternel sourire cousu au visage.
    
     Astolphe ne chercha même pas à le démentir, même s’il se demanda s’il existait une explication scientifique à un tel phénomène. Le vin reprit ses lamentations et lui retourna à sa pensée précédente. Il décida de se servir car après tout, les autres l’avaient bien fait avant lui. Il lui fallait juste être prudent. Il oublia juste deux petits détails. Par mégarde, il cogna le bras contre la fontaine et, emporté par sa maladresse et par l’ivresse, il vacilla et fit chuter l’ouvrage. Aussitôt, la scène cessa.
    
     Lorsqu’il se réveilla, il eut une gueule de bois telle qu’il n’en avait jamais connue mais il fut incapable de déterminer s’il l’avait été dès le début et, comme il l’avait pensé, si ce n’était qu’un rêve, ou s’il avait réellement vécu les quelques images qui restaient dans sa tête. Il fut tout juste capable de vérifier sa peau pour constater qu’elle était bien normale.
    
     Moralité de l’histoire, il n’était sans doute pas fait pour des wine party, malgré tout l’amour qu’il nourrissait pour cet alcool.

Texte publié par Ploum, 6 octobre 2019 à 12h29
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