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Les raisins de sang

    
    
    
    Dans un futur proche, cher curieux, tu liras l’histoire d’un homme au destin bien singulier. Héritier d’une exploitation viticole, il honnira le vin qu’il fabriquera pourtant. Tu découvriras qu’il aura développé une aversion profonde pour la culture des vignes, le processus de vinification, la mise en bouteille…
    Tu t’en étonneras dans un premier temps, puis tu apprendras que depuis le soir de ses dix-sept ans, au château de ses grands-parents, William aura fait la rencontre qui aura changé toute sa vie.

    
    J’étouffe un bâillement et soupire devant l’immense salle à manger, où s’activent les domestiques afin que tout soit parfait. Les plats, arrangés avec un doigté artistique par un cuisinier exceptionnel, ne m’ouvrent même pas l’appétit.
    Ce soir, alors que se dérouleront les vendanges, nous fêterons aussi mes dix-sept ans, mais la seule chose qui m’intéresse est de retourner chez moi ; il sera bien évidemment question de la propriété viticole que tiennent mes grands-parents, dont j’hériterai à ma majorité.
    Je désire embrasser une carrière de médecin, pas de vigneron ! Enfin… Il me reste un an pour les convaincre.
    Je grommelle entre mes dents, rabats une mèche blonde derrière mon oreille, puis je me dirige vers l’étage le plus haut de l’aile nord, qui conduit au grenier.
    C’est un endroit calme que j’apprécie beaucoup. Il n’est pas envahi par les araignées ou divers insectes peu ragoûtants, puisque régulièrement, mon grand-père en fait l’entretien depuis plusieurs années. J’ai cru comprendre qu’il voulait le réaménager en bureau…
    Une fois à l’intérieur, je marche vers un canapé installé dans un coin du grenier ; je m’y pelotonne avec un livre. Au moins, je serai tranquille.
    Mon regard diverge vers un coffre en bois, que mon grand-père a poussé sous une table qu’il compte emmener à la déchetterie. Ce n’est pas la première fois que je suis intrigué par sa présence. J’ai même essayé de l’ouvrir, mais je n’ai pas encore trouvé le mot de passe du cadenas…
    Finalement, je n’ai pas envie de lire. Déverrouiller ce coffre me passera le temps tout aussi bien.
    Je m’agenouille devant et commence à bouger les quatre molettes. J’ai tenté toutes les années de naissance des membres de ma famille, la mienne, mais ce n’est pas ça. Je scrute de nouveau les dessins sculptés sur le couvercle. Des raisins, ou plutôt des vignes. Je me gratte la tête. J’ai entré des années importantes du monde de la viticulture, comme des inventions ou améliorations, mais ce n’est toujours pas ça. Peut-être une date en rapport avec les vendanges… Les meilleurs crus ? Je sors un carnet de ma poche ; mon grand-père me l’a donné ce matin et, face à mon air perplexe, m’a expliqué qu’il me servira pour un avenir très proche.
    Un éclair de lucidité traverse mon esprit. Il sait pour le coffre. Le moment est venu pour moi de découvrir son contenu secret !
    Je compulse avec frénésie le petit carnet brun, mais je ne cherche pas longtemps ; sur la dernière page, un nombre souligné en noir. 1523. À côté, un titre. « Bacchus et Ariane ». Ah oui, ça me revient. C’est un tableau peint par Titien, entre 1520 et 1523, si je me rappelle bien. 1523… Quel est le rapport entre cette toile, le coffre et les vendanges ? Est-ce parce qu’il s’agit de Bacchus ? Très étrange…
    Avec méticulosité, je compose la date avec les molettes du cadenas. Un claquement sec me répond en guise de récompense. Je jubile intérieurement ; j’ai réussi ! Les gestes un peu tremblants, j’ouvre le couvercle.
    Un sceptre se dévoile sous la lumière de l’ampoule, d’un jaune triste. Des feuilles de lierre y sont sculptées et une pomme de pin le surmonte. Ah, je crois me souvenir qu’il s’agit d’un thyrse. Ce doit être du bois de cornouiller, je n’en suis pas certain. Au pire, j’interrogerai mon grand-père à ce sujet. Je m’en empare délicatement.
    Une des arêtes de la pomme de pin m’écorche la pulpe du pouce. Je maugrée et le porte à mes lèvres ; au même moment, une lueur pourpre irradie du thyrse et m’éblouit ; je le lâche de stupéfaction et place ma main devant mes yeux.
    Devant moi se tient un homme qui aurait pu faire partie de ma famille : blond, le visage couperosé, les iris d’un brun lie-de-vin. J’ouvre la bouche de saisissement. Qu’est-ce que cela veut dire ? D’une voix joviale, l’inconnu s’adresse à moi :
    — Ah ! Voilà mon futur héritier !
    Je retiens mon souffle. Hésitant, je lui demande :
    — Qui êtes-vous ?
    — Allons, ne suis-je pas reconnaissable ? Vu ta tête, à priori, non… Enfin. Si je te dévoile mon nom, ta mémoire se rafraîchira, pour sûr.
    — Abrégez ! Qui êtes-vous ?
    Il prend un air offusqué et rétorque avec hauteur :
    — Dionysos. Le véritable Dionysos, bien sûr.
    — Hein ? Arrêtez votre char, dites-moi plutôt que vous êtes un cousin germain et que vous me jouez une sale blague !
    — William, William… Tu m’as invoqué avec ton sang. Tout ce que tu as vu est parfaitement vrai.
    Je me passe une main sur le visage, assez confus.
    — Bon, d’accord… Admettons. Quoi qu’il en soit, vous êtes au courant pour le domaine. Sauf que je ne veux pas devenir vigneron.
    — Oh, mais tu n’as pas vraiment le choix, tout comme ton grand-père avant toi. Le point commun entre tous ceux qui ont dirigé ce domaine est votre sang. Il vous condamne à y demeurer jusqu’à la fin de votre vie, sous peine d’une mort atroce.
    — Quoi ? Ce n’est pas possible, mon père n’a jamais eu de problèmes !
    — Parce qu’il n’est pas un héritier. Cela saute une ou plusieurs générations, me répond-il en haussant les épaules. Quant à ton grand-père, ne me dis pas que tu as cru à son histoire de maladie auto-immune qui l’empêche de se déplacer trop longtemps ?
    J’en reste sans voix. À bien y réfléchir, c’est vrai que cette histoire ne tient pas debout.
    — Je veux devenir médecin !
    Dionysos fronce les sourcils.
    — Mon thyrse t’a reconnu en tant qu’héritier, tu es lié à moi. Profite donc des avantages ! Tu pourras goûter à du bon vin tous les jours, créer de nouvelles variétés, mettre en bouteille de futurs millésimes…
    — Cela ne m’intéresse pas.
    Le visage de Dionysos se contracte ; son regard s’assombrit davantage. Là, je sens que j’ai été trop loin…
    — Puisque tu n’as pas l’air de me prendre au sérieux et que tu me défies, je n’ai pas d’autres choix que de te punir. Tu es le troisième qui t’y risque. Cependant, je te donne une dernière ch…
    — Oh, ça suffit ! Sortez d’ici ou j’appelle les flics !
    Je me suis redressé et je le domine de ma haute taille. Soudain, vif comme l’éclair, il s’entaille le pouce avec un coutelas qu’il porte à la hanche, puis agrippe ma main d’une poigne ferme. Il appose ainsi sa plaie sur la mienne, qui saigne toujours. Que fait-il ? S’imagine-t-il être un vampire et me transformer ?
    Au moment où je lui renvoie un regard mi-incrédule, mi-ironique, je sens une brûlure atroce s’emparer d’abord de mon pouce blessé, puis de tout mon corps. Je hurle de douleur et me recroqueville en tirant mon poignet vers moi, mais il ne me lâche pas.
    J’aurais dû tourner sept fois ma langue dans ma bouche. J’aurais dû prêter foi à ses paroles.
    Lorsqu’il me libère enfin, je plaque mon poing serré contre mon cœur. D’une voix sèche et méprisante, il me déclare :
    — En plus de ta condition d’héritier, puisque tu rejettes tous les bienfaits que j’aurais pu te procurer, tu seras condamné à ne supporter aucun vin, que ce soit au goût, au toucher ou à tout autre sens. Tu développeras une forte intolérance qui te causera de la souffrance sans pourtant te handicaper dans tes tâches et devoirs de vigneron. Tiens-toi-le pour dit, mécréant. Ton grand-père a l’avantage de l’intelligence contrairement à toi.
    Sur ces dernières paroles, il disparaît et me laisse seul avec le thyrse. Tremblant, je le remets dans le coffre et le verrouille. Il faut que je sorte.
    Je déambule dans les pièces du château. Oui, j’ai rêvé, ou j’ai été victime d’un canular ; quant à ma blessure au pouce, eh bien, je me suis écorché sans m’en rendre compte. Je me persuade avec toutes ces belles théories jusqu’à ce que je m’aperçoive avec horreur que l’odeur du raisin frais, récolté pendant les vendanges, me donne la nausée parce qu’il sent le cadavre alors que je n’ai jamais eu de problèmes jusque-là ; puis, plus tard, tandis que je goûte un grand cru des années 2000, je recrache ma gorgée car le liquide me brûle la bouche. Une saveur métallique colle à mes papilles comme si j’avais bu du sang. Le scénario se reproduit pour deux autres vins.
    Lorsque je croise le regard de mon grand-père, je vois qu’il a compris, et je distingue également la lueur de déception au sein de ses prunelles.
    Par la faute de ce maudit Dionysos, je suis condamné à être vigneron et à être incommodé par le vin ou même le raisin sous toutes ses formes.

Texte publié par Aislune S., 5 octobre 2019 à 10h03
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