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Tome 1, Chapitre 3 « La Tempête - Partie 2 » Tome 1, Chapitre 3
La tempête fut sur eux avant qu’ils n’eussent eu le temps de dire misaine. Ses rafales balayèrent le pont en hurlant. Les voiles se tendirent à craquer, faisant gémir les espars. L’Aquilon gîta sur bâbord, puis sur tribord, emporté comme un fétu de paille par le caprice furieux du vent. Seules la force et la ténacité du capitaine à la barre empêchaient le navire de se laisser emporter dans le tourbillon. La cloche de bord sonnait à toute volée.
    
     Et ce n’était que le début. Le pire restait à venir.
    
     « Ligne de survie ! » brailla la voix de Casse-Bois.
    
     Dans la tourmente, l’ordre semblait fuser de toutes les directions à la fois.
    
     Fripon se précipita vers le grand-mât. Autour de lui, les autres marins s’agitaient, se lançant des bouts qu’ils amarraient au plat-bord ou à l’un ou l’autre des mâts de la goélette en lançant des défis à la face du ciel.
    
     Sans qu’il ne le vît venir, un morceau de cordage s’enroula comme par miracle autour de la taille du mousse. D’un coup sec, le nœud se referma sur lui et le jeune garçon se retrouva suspendu d’un pied au-dessus du plancher. Une forte bourrasque le fit valdinguer de droite et de gauche. Étourdi, Fripon n’eut même pas le temps de laisser échapper une expression d’indignation.
    
     La corde donna brusquement du mou. Le jeune garçon s’étala à plat ventre sur le plancher. Il se mordit la langue. Le goût du sang envahit sa bouche, en même temps qu’une goutte d’eau froide s’écrasait sur son nez. La pluie s’y mettait.
    
     Sonné, le mousse se releva, tituba et parvint enfin à lever les yeux pour tenter d’apercevoir son persécuteur. Il vit Œil-de-Loutre, perché sur une vergue, achever le plus tranquillement du monde de nouer l’extrémité de la ligne de survie de Fripon à l’un des anneaux du grand-mât.
    
     La colère et l’indignation du garçon retombèrent aussitôt. Il aimait bien Œil-de-Loutre. Au contraire des autres marins du bord, ce dernier ne prenait pas plaisir à le tourmenter. Et puis, le mousse le trouvait intéressant. Mystérieux. Son visage tatoué, ses longs cheveux noirs coiffés de plumes et de coquillages et son seul pantalon de daim serré par une cordelette autour de sa taille ligneuse trahissaient ses origines lointaines. Mais il n’en parlait jamais, arborant sans cesse un air sombre et taciturne qui faisait dire aux autres qu’il n’y avait rien à attendre d’un pareil sauvage. Certains se demandaient même pourquoi Tabarre le gardait à bord, vu que l’on n’était même pas bien sûr qu’il ne fût pas l’un de ces guerriers cannibales dont la rumeur disait qu’ils hantaient encore les forêts inexplorées des Îles Naguère.
    
     Pour Fripon, c’était du pareil au même. Œil-de-Loutre ne lui avait jamais voulu de mal, au contraire de certains. Il n’avait sûrement pas choisi d’être un sauvage, pas plus que le mousse n’avait choisi de naître muet. Et puis, il était certain que l’indigène lui vouait quelque affection. Une ou deux fois, l’air de rien, il lui avait évité de subir la brimade de trop de la part de Sylvio le Borgne ou de l’Arquebuse.
    
     Au fond, il n’avait sans doute voulu que lui rendre service en lui attachant sa ligne de survie. Fripon n’était pas très doué pour les nœuds. La dernière fois, il avait failli faire le grand plongeon. C’était justement Œil-de-Loutre qui le lui avait épargné. Il devait y avoir un lien dans tout ça.
    
     D’un geste de la main, le mousse le remercia. Mais le sauvage avait déjà disparu au milieu de la voilure, pareil à un fantôme.
    
     « Amenez-moi ces voiles, espèce d’huîtres attardées ! Vous ne voyez pas qu’elles vont lâcher ? hurla la voix du capitaine dans le déchaînement des éléments.
    
     — Amenez la voilure ! » relaya Casse-Bois.
    
     Le garçon se secoua. Il avait à faire. Sa ligne de survie ne lui laissait pas une grande marge de manœuvre, mais elle était suffisante pour lui permettre de grimper sur la première vergue du grand mât. Il s’élança dans les haubans.
    
     La pluie se fit plus dense. Elle rendait les bouts et les espars glissants. Fripon plissa les yeux pour essayer de percer le rideau liquide, mais il se fiait bien plus à ses autres sens qu’à la vue. Le chanvre, puis le bois mouillé sous ses pieds. La rudesse de la corde. La douceur trompeuse de la voile. La pluie qui battait la surface de toile. Les craquements du navire. L’odeur métallique qui annonçait la foudre. Les cris des gabiers qui, au-dessus de lui, annonçait l’affalement de la voile. Les garcettes entre ses mains.
    
     L’Aquilon poursuivait sa course folle au milieu des nuages et des éléments déchaînés. Le tonnerre grondait. Des éclairs éclairaient parfois la nébulosité d’une fulgurance fugitive. Aucun n’était tombé sur eux jusque-là.
    
     La manœuvre achevée, Fripon redescendit sur le pont inondé de pluie.
    
     « Déployez les râteaux ! cria Tabarre.
    
     — A vos anspects ! » répondit Casse-Bois.
    
     Le mousse s’écarta juste à temps, tandis qu’un homme passait en trombe devant lui. Le garçon glissa sur une flaque et tomba les quatre fers en l’air au pied du grand-mât. Le bateau gîta brusquement. Fripon agrippa un anneau fixé dans le bois et s’y accrocha de toutes ses forces.
    
     La clameur rythmée des hommes occupés à pousser les leviers du cabestan s’étiolait dans les clapotements sourds de la pluie. De là où il était, malgré l’eau qui lui rentrait dans les yeux, il vit une longue tige métallique surgir hors de sa gaine de toile, sur le plat bord tribord.
    
     « Oh hisse ! » braillèrent les hommes.
    
     La tige s’éleva. Encore. Et encore. Et encore.
    
     « Oh hisse ! »
    
     La tige se divisa en cinq bras reliés par de fins câbles métalliques. L’ensemble évoquait une aile de libellule mécanique.
    
     « Oh hisse ! »
    
     Le tonnerre claqua. Tout près. Fripon en fut assourdi.
    
     Soudain, un éclair zébra les nuages. Il s’abattit sur le râteau de tribord en crépitant. La foudre s’enroula autour de la tige centrale. De minuscules serpents électriques se contorsionnèrent sur les câbles de métal, sifflant par-dessus le battement de la pluie et les aboiements du vent. Ils s’imprimèrent sur les pupilles du garçon, si bien que longtemps après qu’ils eurent disparu dans les tréfonds du navire où dormaient les batteries de Maître Lazlo, Fripon les voyait encore se trémousser partout sur son champ de vision.
    
     Un autre éclair frappa, cette fois à bâbord.
    
     « Encore ! Encore ! » hurla la voix du capitaine.
    
     Portée par le vent, sa voix grave aurait aussi bien pu être celle d’un dieu de l’orage. Elle vibrait d’une joie folle, d’une euphorie furieuse qui tenait du sentiment d’invincibilité et du défi lancé au destin. Le mousse en eut le frisson.
    
     D’autres éclairs s’abattirent sur L’Aquilon qui s’enfonçait loin, toujours plus loin, au cœur des éléments déchaînés, au son frénétique de sa cloche de bord.

Texte publié par Pixie, 30 octobre 2019 à 08h49
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