« N'importe qui se serait aperçu que c'était un cumulogelonimbus, crétin ! » vociféra le capitaine Tabarre.
L'Arquebuse rentra la tête dans les épaules. Tabarre se retint de lui flanquer un grand coup sur le ciboulot pour l'y faire disparaître. Qu'avait-il fait au Grand Vent pour mériter des andouilles pareilles à son bord ? Il en venait presque à regretter l'époque où il naviguait sous pavillon de la Compagnie commerciale de Danton. Mouais. Non. Non, fallait pas abuser non plus. Mais tout de même !
Sur le pont, c'était le chaos.
Cette tête de piaf décervelé d'Arquebuse les avait menés tout droit dans une énorme nuée verglaçante. Tout avait gelé à bord presque instantanément. Et se réveiller soudain avec la sensation de ses poils de nez transformés en stalactites, ça n'avait rien d'agréable !
Le temps de passer une vieille cape mangée aux mites qu'il avait retrouvée dans un coffre au terme d'une bagarre acharnée avec une serrure gelée, et il était monté constater les dégâts.
Le pont était devenu une patinoire. Trois marins avaient fini cul par-dessus tête en s'y risquant. Tabarre lui-même, en grimpant sur le gaillard arrière, n'avait réussi à conserver sa dignité qu'en se cramponnant de toutes ses forces au moindre élément suffisamment solide et rivé au navire qui lui passait sous la main. Le gouvernail ne répondait plus. Les voiles étaient figées dans une gangue de glace. Leur pavillon-chemise pointait la direction d'un vent qui ne soufflait plus. Des stalactites hérissaient les vergues de crocs aigus et mortels. Plus inquiétant encore, il ne percevait plus le ronronnement sourd des moteurs et des impulseurs anti-gravitationnels sous les exclamations de surprise et les vitupérations agacées des marins. Et en plus, il faisait un froid de canard.
Quel merdier !
« Ça caille, cap'taine !
− Je crois que je viens de perdre un bout d'oreille !
− Le Borgne, où t'as mis mon bonnet ?
− Quelqu'un aurait une écharpe ? »
Tabarre se pinça l'arête du nez.
Casse-Bois émergea du gaillard avant et se fraya difficilement un chemin jusqu'à lui en s'agrippant au bastingage couvert de givre épais. Il avait passé une paire de gants de cuir mais, à son habitude, son second demeurait torse nu, apparemment insensible aux conditions climatiques qui les environnaient.
« Tu pouvais pas te trouver un manteau, grommela Tabarre, j'ai froid.
− Pas à ma taille, répondit platement le géant. Que s'est-il passé ?
− Cet églefin avarié a cru intelligent de nous coincer dans un cumulogelonimbus », gronda le capitaine avec un regard torve pour l'Arquebuse.
Un élan de courage lui redressa la nuque.
« Y avait rien d'anormal au baromètre, capitaine ! » chevrota-t-il.
Le matelot se ratatina aussitôt sous le regard de Tabarre. Il allait le lui faire avaler son baromètre, à cet avorton !
Casse-Bois soupira.
« Les moteurs ont gelé et les impulseurs anti-gravitationnels sont HS pour le moment. Maître Lazlo est sur le coup. Cela dit... »
Le second regarda autour de lui avec une oeillade intéressée. La nuée sombre scintillait autour d'eux, comme si l'atmosphère elle-même était piquée de minuscules diamants. Tout était calme, comme protégé dans un cocon de coton. Gelé, le coton. Ils s'étaient déjà retrouvés happés par des nébulosités beaucoup plus turbulentes que celle-ci. Mais ces dernières avaient au moins eu la délicatesse de ne pas bousiller leurs systèmes internes.
« Cela dit, on ne descend pas.
− Le nuage doit être suffisamment dense pour que son électrostatique suffise à nous maintenir en l'air », réfléchit Tabarre.
Ce qui n'était pas plus mal. Mais cela posait un autre problème.
« Comment se sort-on de là ? » demanda Casse-Bois.
Bonne question, merci de l'avoir posée.
« Aucune idée », admit Tabarre.
Il lui aurait fallu un peu de rhum pour aider son imagination à fonctionner, mais avec la poisse qu'il se payait, tout le tord-boyau du navire devait être gelé dans les barriques.
Un mouvement sur le pont attira son regard. Fripon, le petit mousse muet, glissait sur le plancher gelé avec une aisance surprenante, ses cheveux couleur abricot mûr hérissés par la vitesse. Tabarre fronça les sourcils. Où diantre avait-il trouvé des patins à glace, celui-là ? Ses glissades acrobatiques sur le pont eurent au moins le mérite de détendre un peu l'atmosphère. Même si cela ne réglait pas le problème de fond.
« Capitaine, qu'est-ce qui se passera si le nuage décharge ?
− On va tomber. »
Si les néphélées voulaient bien se montrer clémentes, l'amortissage d'urgence fonctionnerait, mais au vu de la situation, rien n'était moins sûr. L'Aquilon n'était pas équipé pour les latitudes polaires. Qui savait comment le gel allait impacter les systèmes ?
« On est dans le purin, capitaine, conclut Casse-Bois.
− J'avais remarqué, merci », siffla Tabarre entre ses dents.
Fripon n'avait pas cessé ses pitreries et son enthousiasme avait encouragé d'autres marins à se lancer dans un jeu de course-poursuite glissée sur le pont. Si un seul d'entre eux venait de plaindre d'un coccyx en miettes, il le passerait lui-même par-dessus bord. Ce serait bien fait.
« Capitaine ! »
Lazlo, le Maître des Énergies, un cache-oreilles ridicule sur le crâne, fit irruption sur le pont, tangua dangereusement lorsque ses semelles perdirent leur adhérence au sol et se raccrocha in extremis au cou d'un marin qui se trouvait là. Ce dernier ploya mais ne rompit pas, bien que sa grimace en dit long sur l'état de ses cervicales après une agression pareille. Cela n'émut pas le vieux bonhomme outre mesure qui poursuivit sa progression chaotique.
« Capitaine ! »
Vaille que vaille, il réussit à atteindre l'escalier qui menait au gaillard arrière. Là, il décida qu'escalader les quelques marches dépassait ses capacités et il se planta là, haletant.
« Je sais comment nous tirer de là. »

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