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Tome 1, Chapitre 20 « 18- Ravitaillement » Tome 1, Chapitre 20
Au matin du troisième jour ma brigade temporaire et moi nous réunîmes dans la cour principale, après nous être équipés, pour un dernier meeting, dirigé par Mariani qui nous dévoila l'itinéraire qu'elle avait prévu à l'aide d'une carte routière. Cette fois, elle ne releva pas le fait que je fasse partie de l'équipe, bien qu'elle me lança des regards insistants, comme si elle attendait le moment où j'allais me dégonfler. J'essayais de ne pas laisser cette attitude m'atteindre. Je n'avais pas réveillé Lucas cette fois, ne sachant pas comment l'aborder. Alors je m'étais résignée à partir sans lui avoir parlé une dernière fois, même si ça me déchirait le cœur.
    
    Muller parut, quelques minutes après que nous nous soyons rassemblés et son arrivée attira l'attention de nombreux badauds, qui se réunirent autour de nous pour entendre ce qu'il avait à dire.
    
    — Le camp tout entier vous remercie du service que vous allez lui rendre, déclara-t-il alors à notre intention, nous vous souhaitons bonne route et la réussite de votre mission. Capitaine Mariani, la vie de ces hommes et ces femmes est entre vos mains, prenez-en soin.
    — Je le ferai, lieutenant-colonel. lui jura cette dernière et comme ça, notre départ fut acté.
    
    A neuf heures passées, nous nous dirigeâmes en direction des véhicules et je montais avec Jordan et Youssef dans un blindé, conduit par l'un des militaires. De nombreux civils nous attendaient, aux portes, et acclamèrent notre départ. Puis, nous fûmes sur la route. Nous passâmes sous Roquefort-la-Bédoule, puis sous Cuges-les-Pins avant de contourner Signes par le nord et Roquebrussanne par l'ouest pour atteindre, enfin, le sud de Brignoles. Le trajet nous prit plus d'une heure et demie, à devoir éviter les grandes agglomérations en passant par des chemins détournés. Quand il y avait des chemins. Quand, enfin, nous vîmes se dessiner notre point de chute, il était bientôt onze heures. Par chance, notre route n'était constellé que de zones en friches ou de champs, et nous pûmes rapprocher au plus près nos véhicules du hangar sans avoir peur que le bruit de ces derniers n'attirent l'attention d'infectés. Lorsque nous arrivâmes sur le parking de l'entrepôt, nous trouvâmes celui-ci désert. Nous nous garâmes puis descendîmes de voiture avec circonspection, peu habitués à ce que les choses soient aussi faciles de nos jours. Quand nous fûmes au complet, Mariani prit la parole :
    — Nous allons nous diviser en équipes de deux pour repérer les lieux. Quand ce sera fait, nous nous retrouverons ici afin d'établir qui sera chargé de faire le guet et ceux qui commenceront à charger les bus. Compris ?
    — Oui, capitaine ! nous nous exclamâmes tous en même temps et suivîmes Mariani lorsqu'elle se détourna pour se diriger vers la seule porte en vue, fermée d'un cadenas, que notre supérieure se chargea d'ouvrir avec une pince qu'elle avait emmenée avec elle, prévoyante. Puis, elle la laissa choir au sol et, du bout de son fusil, écarta le pan de porte de son chemin. Un à un, nous en passèrent le seuil, avant de nous mettre en formation de combat de l'autre côté. Il aurait été idiot de se relâcher sans savoir ce sur quoi nous pouvions tomber. Quand, au terme de deux bonnes minutes d'attente, rien de menaçant ne se dévoila, Mariani nous signa de nous séparer, ce que nous fîmes. Comme Youssef se trouvait à mes côtés à ce moment-là, c'est avec lui que je formai mon binôme. Nous partîmes vers l'est. Autour de nous s'élevaient jusqu'au plafond des étalages remplis à ras-bord de paquetages emballés dans du cellophane que je devinai - ou plutôt espérai - être des rations de nourriture.
    
    Nous marchâmes quelques minutes, aux aguets, sans que rien de particulier n'attire notre attention lorsque, abruptement, nous nous stoppâmes au détour d'un étal. Deux inconnus nous faisaient face, armés.
    
    Fusils pointés sur les deux étrangers, nous nous étions pétrifiés, alors qu'eux même nous visaient de la pointe de leurs armes. Nous restâmes longtemps en chien de faïence, sans rien dire, avant qu'une voix bien connue, celle de Jordan, ne retentisse en un écho puissant dans tout le bâtiment.
    — Capitaine ! On est pas seuls ici !
    — Ici non plus ! lui répondit l'une des femmes de notre groupe et Youssef renchérit :
    — On a de la compagnie par ici aussi !
    — Restez calmes ! nous ordonna simplement Mariani.
    C'était facile à dire. Elle n'était de son côté visiblement pas sous la menace d'une arme, ou bien elle le gérait bien mieux que ce à quoi on pouvait s'attendre. En même temps, elle était dans l'armée depuis suffisamment longtemps pour être montée en grade, alors ce n'était peut-être pas la première fois qu'elle se retrouvait dans ce genre de situation.
    — Je m'adresse aux hommes qui ne sont pas des nôtres dans ce bâtiment. Identifiez-vous ! reprit un instant plus tard notre cheffe de brigade, et une voix mal assurée - qui essayait de cacher cette fragilité - lui répondit :
    — On veut pas d'ennuis ! On vient du camp de Canjuers et tout ce qu'on veut, c'est récupérer les vivres et se tirer !
    — D'accord, lui répondit Mariani, nous sommes là pour la même raison et notre but est le même. On peut arriver à un compromis.
    — Et qu'est-ce que vous proposez ?
    — Ecoutez, nous sommes du camp de Carpiagne et nous aussi nous avons des bouches à nourrir. On a cas se partager la nourriture et rentrer chacun de notre côté, sans faire de blessé.
    — Je pense pas non ! nia son interlocuteur avec fébrilité. On doit revenir avec l'ensemble de la bouffe ou pas du tout.
    A l'entente de cette réponse catégorique, la tension, déjà plus épaisse qu'une purée de pois, ne fit que s'épaissir. Mon doigt tremblait sur la gâchette et mes muscles protestaient contre la rigidité que je leur imposais. Nos ennemis - car c'était bien ce qu'ils étaient, il n'y avait plus de doute - étaient dans le même état. Cette situation ne pouvait que mal tourner.
    — Soyez raisonnables ! tenta encore une fois Mariani. On peut s'entendre ! Il nous suffirait de-
    — Assez discuté ! l'interrompit toujours la même voix masculine, soudainement raffermie, avant de s'adresser aux autres membres de son groupe. Débarrassez-vous des gêneurs, maintenant !
    Nous entendîmes une première salve de tirs être tirée, puis une autre, et encore une autre avant que, comme suivant un compte à rebours, les deux hommes qui nous faisaient face à Youssef et moi ne se mettent à tirer à leur tour. Instantanément, nous nous projetâmes à l'abri, derrière des étalages, chacun de notre côté ; moi à gauche et lui à droite.
    
    Je regrettai plus que jamais de ne pas avoir dit au revoir à Lucas.
    
    Les tirs fusaient, sans interruption, et lorsque je me déplaçai pour tenter d'apercevoir nos adversaires, une balle me frôla de peu la joue. Je me détournai vite pour éviter de me faire transpercer le crâne. Je tenais si fort mon fusil contre ma poitrine que mes mains étaient blanches et mes côtes en souffraient. Nous avions été formés au combat, bien sûr, mais pourtant dans mon esprit ne s'était jamais faite la connexion que nous aurions peut-être à utiliser nos compétences nouvellement acquises pour se défendre contre un ennemi humain. La réalité me rattrapait avec brutalité. Je croisai le regard de Youssef en face de moi, et il me signa d'attendre alors je pris une profonde inspiration, pour essayer de réguler mon rythme cardiaque qui battait à tambour rompu. Puis, d'un coup, le feu nourrit cessa. Les abrutis avaient utilisé toutes leurs balles. Youssef me signa d'attaquer et comme un seul homme, nous quittâmes nos abris pour nous mettre à tirer à notre tour. Surpris, nos adversaires ne réagirent pas immédiatement pour se mettre à couvert et j'atteins l'un d'eux au bras. Il poussa une exclamation de douleur, ainsi qu'un juron. Nous avancions en même temps que nous tirions. Malheureusement, nos ennemis s'étaient rapidement protégés derrière des colonnes de vivres. Avec mon compagnon, nous nous jetâmes un nouveau regard, avant de cesser le tir, pour économiser nos munitions, et de faire quelques pas sur le côté pour nous remettre à l'abri. En une fraction de seconde, tout dérapa. Le combattant ennemi sur lequel Youssef avait fait feu jaillit de sa cachette et, à l'aide d'un pistolet, lui tira une balle en plein ventre. Mon ami tituba jusqu'à tomber à terre, masqué derrière un étal.
    
    — On s'casse ! s'écria l'un de nos adversaires à destination de son partenaire et de ses comparses et j'entendis leurs pas précipités s'éloigner. En quelques secondes, les bruits d'échanges de tirs cessèrent, nos ennemis battant tous en retraite et un calme surnaturel se mit à planer au dessus de nos têtes. Immédiatement, je quittai ma cachette et lâchai mon arme pour me jeter à terre auprès de mon comparse et le tirai jusqu'à moi, afin que sa tête repose sur mes genoux. Il y avait tellement de sang. J'appuyai mes mains contre sa plaie et tentai d'en stopper le flux, sans succès. Soudain, il cracha une gerbe carmine qui lui entravait la gorge et gargouilla, comme s'il essayait de former des mots, les yeux plongés dans les miens. Mais, déjà, ses pupilles s’opacifiaient, signe qu'il s'en allait. On le perdait.  
    — Tiens le coup Youssef, je t'en prie tiens le coup. A l'aide ! hurlai-je, faisant fit d'attirer d'autres ennemis, alors que j'étais sans défense, tant je paniquai. S'il-vous-plaît quelqu'un !
    Je relâchai d'une main l'origine de la mare sanguinolente dans laquelle je pataugeai pour passer mes doigts sur l'une des tempes de mon ami, avec un désespoir qui me faisait trembler. Comme si, par cette action, je pouvais le contraindre à s'accrocher à la vie. Mais, bientôt, il prit une profonde et ultime respiration sifflante, avant de s'avachir contre moi, le regard vide.
     — Non, murmurai-je sans avoir la conscience de m'exprimer à voix haute, non...
    Je me penchai au dessus du cadavre de Youssef, secouée de sanglots secs et une unique larme dévala ma joue. C'est à ce moment que le reste de notre division parue et j'entendis nettement leur prise de souffle collectif, accompagnée d'un halètement d'horreur féminin. Il se passa quelques interminables secondes avant que quelqu'un ne se rapproche de moi et ne s'accroupisse à mes côtés. Une main masculine vint fermer les yeux de notre camarade tombé au combat, puis m'empoigna par le biceps.
     — Viens Lex, on peut plus rien pour lui. me dit Jordan, avec une douceur mêlée d’insistance fébrile, en me tirant sur mes pieds, loin du mort. Ces types pourraient revenir et achever le travail.
    Alors, je me laissai traîner loin de ce celui-ci et hors de l'enceinte, sans porter un seul regard en arrière. Je ne devais pas me retourner. Jamais. En conséquence, malgré cette pulsion très humaine de regarder par dessus mon épaule, je me contrains à fixer un point à l'horizon devant moi. Et une émotion qui m'était inconnue jusque-là naquit en mon sein, se répandit dans mes entrailles jusqu'à infecter chaque partie de mon être.
    
    Pour la première fois de ma vie, je haïssais.
    
    Après que nos ennemis se soient enfuis, nous remontâmes en voiture et prîmes le chemin du retour, sans demander notre reste. Une heure et demie plus tard, je n'attendis même pas que la voiture soit à l'arrêt, en sécurité à l'intérieur des murs du camp, pour m'en extraire, incapable de supporter un instant de plus le silence mortifère qui planait dans l'habitacle. La proximité des autres m'était également devenue insupportable. Lorsque les battants de la porte principale s'ouvrirent devant nous, la première chose que je vis, furent Lucas et Kimiko qui patientaient, anxieusement, de l'autre côté, visiblement prévenus de notre retour. Mon frère s'élança vers moi dès qu'il m'avisa, sa rancœur visiblement oubliée, avant de ralentir petit à petit, jusqu'à se stopper à deux mètres de moi, une expression conflictuelle sur ses traits mouchetés. Alors, seulement, je me regardai. Des pieds à la tête, j'étais couverte de sang - le sang de Youssef, me rappelai-je, la boule au ventre. Une montée irrépressible de larmes me monta aux yeux, mais je parvins à l'endiguer en prenant une profonde respiration, stabilisatrice. Je ne pouvais pas craquer, c'était inenvisageable. Surtout devant Lucas.
    
    Soudain, Jordan qui s'était également extrait du véhicule me dépassa et alla ébouriffer les cheveux de mon frère avec tendresse, avant de lui dire que j'allais bien. Puis, sans lui laisser le temps de répliquer, il l’entraîna plus loin à l'intérieur du camp. Je lui en étais gré. Je n'aurais pas su quoi lui dire, et je n'avais, de toute façon, aucune force pour m'exprimer. A mon tour, je passai la porte et sans un regard à la foule qui s'était rassemblée pour nous accueillir, je me dirigeai vers le bâtiment des bains. Comme Moïse dans la tradition, à l'image de la mer rouge, la marée humaine s'ouvrit devant moi. Arrivée à destination, je trouvai l'endroit heureusement vide, et commençai à me déshabiller avant même d'être entrée dans une cabine de douche. Une fois nue, je pénétrai dans la première que je vis et en actionnai le jet, aussi chaud qu'il pouvait l'être. Puis, je me laissai glisser contre la paroi, jusqu'à enrouler mes bras autour de mes genoux et je restai là, à respirer. Je respirai simplement, sentant à peine la brûlure de l'eau sur ma peau sensible tant j'étais plongée dans mon fort intérieur. Finalement, je me laissai aller à la flagellation que je méritai. Parce qu'à nouveau, malgré tous mes efforts et mon entrainement, j'avais échoué. Il y avait une nouvelle personne que je n'avais pas su sauver. Encore une fois, j'accumulai un regret. Je croyais que rien ne pouvait être plus douloureux de cela.
    
    Si seulement je savais.
    
    Au terme d'un long - très long - moment d'immobilité, je commençai à me frotter frénétiquement les mains, comme pour en faire partir le sang qui s'était déjà évacué dans le drain, incapable de me refréner. J'avais besoin de me laver. Je devais expier. Je n'aurais su dire combien de temps cela aurait duré, si une silhouette ne s'était pas tout à coup accroupie devant moi, après avoir coupé l'eau, et prise dans ses bras. Alors seulement, comme une enfant bercée par sa mère, je cessai de m'astiquer vainement et je me laisser aller à pleurer, silencieusement. Kimiko - car c'était bien elle - me tint contre elle un temps indéterminé, avant de me sortir de la douche, la douceur même et de me sécher, le tout, sans prononcer la moindre parole, comme nous y étions habituées. Elle m'épongea les cheveux le plus délicatement possible, puis me tendit des vêtements propres qu'elle avait visiblement apporté avec elle, que j'enfilai. Enfin, elle me prit la main, et par son regard seul, je perçus tout la compassion qu'elle ressentait à mon égard. Puis, étonnamment, elle entrouvrit les lèvres, pour me dire, avec un accent à couper au couteau mais d'une voix assurée :
    — Tout va bien aller.
    
    Sur le moment, je me surpris à la croire.

Texte publié par Alie, 24 octobre 2019 à 16h22
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