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Tome 1, Chapitre 19 « 17- Les raisons qui nous motivent » Tome 1, Chapitre 19
Un mois s'était écoulé depuis notre mission de capture et nous n'avions aucune nouvelle d'une avancée sur un quelconque vaccin. Je supposai - sans surprise - que notre opération n'avait servie à rien. Une cérémonie de recueillement avait été organisée pour honorer David au soir de sa mort et le lendemain, la vie avait repris son cours. Les jours qui suivirent, Lucas resta pendu à ma hanche dès que je n'étais pas en service, comme pour s'assurer que j'étais vraiment revenue, vraiment là. Avec le décès de l'un de mes camarades de brigade, ça n'avait rien d'étonnant. Le pauvre était resté mort d'inquiétude pendant un long moment, et je m'en voulais, en tant que grande soeur, de lui avoir fait vivre cela. En tant que cheffe de famille cependant, j'assumai mon choix. Je me devais d'affirmer ma position au sein du camp, afin de recevoir plus de responsabilités et d'être mieux considérée. De cette façon, et de cette façon seulement, je sentais que je pourrais progresser jusqu'à devenir plus apte à assurer la survie de Lucas. Jen et Fab étaient quant à eux marqués par la perte de David - ils connaissaient mieux le gars que moi - et je les laissais faire leur deuil de leur côté. Kimiko et Jordan m'avaient, eux, pris dans leurs bras à mon retour, et mon compagnon de la première heure m'avait fait jurer de ne plus jamais partir en mission sans lui. Emue par son angoisse, j'avais promis.
    
    Les semaines qui suivirent, la routine s'installa de nouveau et je recommençais mes rondes comme avant. L'absence de David se faisait ressentir, mais aucun de nous n'en pipa mot. Comme si sa mort était un tabou qu'il ne fallait pas transgresser. Je songeai que ça l'était, en quelque sorte. Après tout, c'était l'un d'entre nous qui l'avait tué, et non pas un infecté. Tessa semblait bien gérer la chose, en apparence tout du moins. Je ne notai chez elle aucun changement de comportement. J'aspirai à lui ressembler, à me montrer aussi forte qu'elle l'était.
    
    Quelques jours après notre retour à Carpiagne, nous avions été convoqué par Muller, qui nous avait félicité pour la réussite de notre mission et nous avait présenté ses condoléances pour la perte de notre camarade. Nous avions tout accepté avec stoïcisme et je crus me rendre compte que le lieutenant-colonel m'avait porté une attention particulière au cours de cette rencontre. Mais c'était probablement mon imagination qui parlait. Depuis, nous ne l'avions qu'entre-aperçu.
    
    Ainsi, la vie reprit son cours, morne. Mais ça me convenait. Je n'aspirai pas à plus d'action, bien que l'enfermement me pesait. Je profitai de chaque moment que j'avais de libre pour passer du temps avec mon frère, et mes nouveaux amis. Ce furent - oserais-je le dire - des jours simples mais heureux, où nous apprîmes à nous découvrir et nous apprivoiser un peu plus encore sans la pression d'avoir à batailler pour nos vies.
    
    Bien entendu, ça ne pouvait pas durer.
    
    
    Je retournai la carte sur le haut de mon paquet, bientôt suivie par Lucas, qui engrangea la mise sous son tas, vainqueur pour cette manche. Pendant ce temps, Jordan et Kimiko discutaient dans un franglais de moins en moins anglicisé, à mesure que Kimiko - par la force des choses - apprenait de plus en plus de vocabulaire dans la langue de Molière. Jen et Fab profitaient de leur matinée de repos pour prendre du temps pour eux, quelque part dans le camp et Youssef avait décidé de nous observer jouer, mon frère et moi. Je supposai qu'il n'avait rien de mieux à faire de son temps. Cela faisait déjà une heure que nous nous occupions à jouer à la bataille avec le jeu de cartes que Lucas avait rapporté avec lui la veille, prêté par l'une des civiles qui s'occupait de lui la journée lorsque j'étais en service. Je songeai à bientôt mettre un terme à cette activité, un peu trop répétitive à mon goût, lorsqu'un soldat parut dans le self et s'adressa à nous, avant de déguerpir aussi vite qu'il était arrivé.
    
    — Le lieutenant-colonel veut tout le monde dans la cour principale, il va faire une annonce.
    Perplexe, et étonnée que Muller veuille s'adresser au camp tout entier, je me levai, laissant le soin à Lucas de ranger les cartes. Puis, notre petite troupe prit le chemin pour rejoindre le lieu de rassemblement indiqué. Une fois là, nous découvrîmes que de nombreux militaires et civils patientaient déjà ; nous nous mêlâmes à la foule, tant bien que mal. Un quart d'heure plus tard, Muller parut à son tour, et se plaça au devant de l'assemblée, avant de se mettre à parler, fort, pour que tous puissent entendre ce qu'il avait à dire.
    — Bonjour à tous. Je ne vais pas passer par quatre chemins. Je vous ai tous réunis car je considère que la nouvelle que je vous apporte concerne le camp dans sa globalité et qu'il est de mon devoir de vous tenir informés, qui que vous soyez. Nos vivres s'amenuisent, ils n'ont pas été engrangés pour subvenir aux besoins de plus de deux-cent personnes pendant une durée aussi longue. (Un brouhaha anxieux s'éleva au dessus de la cohue jusque-là silencieuse, et mourut un instant plus tard, dès que Muller reprit la parole.) Ne vous affolez pas. Je ne viendrais pas devant vous sans une solution à ce problème. Une mission de ravitaillement va avoir lieu pour renflouer nos magasins. Pour ça, j'aurais besoin de dix volontaires parmi nos forces armées. Le capitaine Mariani supervisera cette brigade. A présent, si vous pensez être utile au bon déroulement de cette entreprise, avancez.
    
    A peine Muller eut-il terminé son discours, que déjà un premier soldat se faufila hors de la cohorte de civils et militaires rassemblée pour se présenter devant lui, avant d'aller se positionner en retrait, au repos. Quelques secondes après, deux autres hommes en treillis le rejoignirent. Puis, une femme avec laquelle je m'étais entraîné mais qui avait rejoint une autre escouade que la mienne les rallia. Je me baissai au niveau de Lucas, avant de lui dire de ne pas bouger et de lui embrasser le haut du crâne. Je pressai ensuite la main de Kimiko, à mes côtés, pour attirer son attention et lui sourit, avant de relâcher ma prise. Puis, avec Jordan, nous échangeâmes un regard et une pensée, avant de faire un pas en avant à notre tour, nous extrayant de la foule compacte qui n'avait cessé de s'étendre autour de nous. Le lieutenant-colonel eut l'air pensif en m'avisant, avant de hocher la tête, comme pour approuver et nous rejoignîmes les rangs des autres volontaires. Quatre autres personnes s'extirpèrent de la masse après nous - tous des militaires, trois hommes, dont Youssef et une femme - et nous fumes au complet. J'étais étonnée sans l'être que Jen et Fab ne se soient pas proposés et je les cherchai du regard dans la foule, pour les y trouver, me fixant déjà avec un sourire encourageant aux lèvres. Fabrice leva même un pouce en l'air dans ma direction, et je dus avaler un rictus amusé.
    — Bien, bien. reprit Muller. Merci aux volontaires de proposer leurs services. Les autres, retournez au travail, sans crainte. La situation est sous contrôle.
    Dans un grommellement général, l'assemblée commença à se disperser mais nous ne bougeâmes pas pour les joindre dans leur retraite. Il était évident que le lieutenant-colonel n'en avait pas fini avec nous. Lucas se précipita vers moi, une moue préoccupée sur le visage, et je l'encourageai à rejoindre les autres enfants du camp, après lui avoir promis que nous parlerions plus tard. Il s'exécuta, de mauvaise grâce. Lorsqu'il ne resta que quelques civils curieux, qui nous observaient avec de grands yeux pleins d'intrigue, Muller nous entraîna à sa suite pour rejoindre son bureau, que je commençais à connaitre plutôt bien, loin des oreilles indiscrètes. Lorsque nous y fumes, Mariani qui nous avait rejoint, clôt la porte derrière nous et alla se positionner près de son supérieur, qui s'était assit derrière son bureau, comme de coutume.
    — Tout d'abord, je vous remercie de votre engagement. Maintenant, venons-en au vif du sujet. Vous partirez dans trois jours pour rejoindre Brignoles. Là, dans un entrepôt de Provence distribution logistique, au sud-est de la ville vous trouverez des vivres, amassés par l'armée au début de l'épidémie. Selon mes informations il y en a suffisamment pour nous faire tenir encore quelques mois, alors vous partirez avec les cars afin d'en ramener un maximum en une seule fois.
    — Si je puis me permettre, lieutenant-colonel. intervint le premier homme à s'être porté volontaire.
    — Allez-y soldat.
    — Comment sait-on que le site n'a pas déjà été pillé ?
    — C'était un secret bien gardé du colonel Duval, paix à son âme, qu'il m'a révélé peu avant sa mort, que nous avions réquisitionné cet entrepôt pour y stocker des vivres. Personne en dehors de nous n'était au courant pour cette cache, hormis les soldats qui ont participé à la mettre en place mais je doute qu'aucun d'eux ne soit jamais retourné là-bas depuis. D'autres questions ?
    Nous secouâmes la tête avec dénégation, et Muller clôt la rencontre en nous indiquant de nous tourner vers Mariani si nous avions la moindre interrogation avant notre départ. Cette dernière nous suivit lorsque nous prîmes notre retraite, et passa la porte avant moi. Alors que je m'apprêtais à quitter la pièce à mon tour, Muller me retint.
    
    — Attendez, Lex. Je dois vous parler. Fermez la porte derrière-vous s'il-vous-plait.
    Surprise qu'il connaisse mon nom, je croisais le regard tout aussi perplexe de Jordan, avant d'obéir à l'ordre déguisé et de retourner me placer devant le bureau du lieutenant-colonel. A peine me stoppai-je que celui-ci reprit la parole.
    — Je vous ai observé, depuis quelques semaines. Survivante du camp de Berre-l'Etang, sœur d'un petit Lucas si je ne me trompe pas. Vous êtes arrivée ici par vos propres moyens, accompagnée d'un groupe dont vous étiez à la tête. Et, depuis, vous avez rejoins mes soldats. A présent, vous vous proposez pour non pas la première, mais la deuxième mission en extérieur que j'ordonne. Je dois bien reconnaître que je suis intrigué.
    — Je suis désolée mais je ne vois pas où vous voulez en venir, lieutenant-colonel. répliquai-je, véritablement paumée non seulement par ces propos, mais également par l'attention soutenue qu'il m'avait accordée.
    — Vous êtes jeune, la plus jeune des personnes sous mes ordres, mais déterminée. Peut-être même plus que la plupart. Et je me revois en vous, lorsque j'étais à peine plus âgé que vous ne l'êtes. J'avais soif de reconnaissance, de faire mes preuves. Je veux juste m'assurer que vous savez que vous n'avez plus rien à prouver et qu'en conséquence, il ne sert à rien de mettre quotidiennement votre vie en danger. N'oubliez pas que vous avez un frère, qui compte sur vous. Je doute qu'il prendrait bien votre mort.
    — Je m'excuse mais il ne s'agit pas de ça. niai-je immédiatement. Je ne cherche pas à prouver quoi que ce soit, à qui que ce soit. Je veux simplement me montrer utile et cette mission, en particulier, servira à mettre mon frère à l'abri de la faim. me justifiai-je, quelque peu aigrie que ce soit là ce que pensait le chef de Carpiagne de moi. Je ne pense qu'à lui, tout le temps, et je fais ce que je fais, je prends les risques que je prends, pour lui. Ce n'est pas un caprice, monsieur.
    — D'accord, très bien. finit par capituler mon interlocuteur, après un instant de silence songeur. C'est tout ce que je voulais savoir. Vous pouvez disposer.
    
    Je quittai la pièce, plus déterminée que jamais à mener à bien la mission pour laquelle je m'étais engagée.
    
    Je retrouvai Youssef et Jordan, qui m'attendaient au bout du couloir. Ils me demandèrent ce que me voulait Muller mais je haussai simplement les épaules pour éluder le sujet, n'ayant pas envie de m'attarder là-dessus. Je me dirigeai immédiatement là où j'étais sûre de trouver Lucas, soit le bâtiment réservé aux enfants arrivés seuls et mes amis m'accompagnèrent. Je voulais passer un maximum de temps avec mon frère avant de devoir prendre mon service, à vingt heures. J'étais de nuit ce jour-là, de même que Jordan et sa brigade. Il aurait probablement mieux valut que j'aille dormir un peu, en prévision de ma nuit blanche, mais je ne pouvais pas me résoudre à être séparée de mon frère lorsque nous avions l'opportunité de nous retrouver. Cette proximité était probablement malsaine, mais j'avais bien du mal à m'en soucier.
    
    Arrivée dans la grande salle de jeux de la structure, je repérai immédiatement mon frère qui, contrairement à son habitude, ne s'était pas mêlé avec les autres enfants. Il était assis, dans son coin, un ballon qu'il faisait rebondir entre ses mains. Je me dirigeai vers lui, consciente que mes comparses s'étaient arrêtés à l'entrée pour nous laisser un peu d'intimité. Lorsque j'arrivai près de lui toutefois, Lucas ne leva pas les yeux, ni même ne réagit à mon approche. Il se contenta de rester là, à fixer le sol. Persuadée qu'il ne m'avait pas remarquée, je me raclai fortement la gorge pour faire connaître ma présence, mais, encore une fois, je n'obtins aucune réaction.
    — Lucas ? l'abordai-je et cette fois, il leva les yeux vers moi, visiblement courroucé.
    — Tu t'en vas encore, m'accusa-t-il en cessant de faire rebondir sa balle. Tu avais le choix, tu pouvais rester mais tu t'es proposée quand même !
    — Je devais me proposer, tentai-je de m'expliquer, avant d'être brutalement interrompue.
    — Tu t'en fiches de moi ! explosa le préadolescent, en jetant son ballon sur le côté de toutes ses forces, sans prendre gare à ne pas blesser un autre enfant par son élan de colère ; heureusement, il n'en fut rien. Tout ce que tu veux c'est sortir du camp !  
    — C'est faux Lucas, et tu le sais. le rabrouai-je. Ça ne m'amuse pas de te laisser derrière moi pour partir en mission, mais c'est de cette façon que je suis utile ici tu comprends ?  
    — Non ! Tu mens ! Tu veux juste faire comme les adultes et tu vas m'abandonner, comme papa et maman !
    Soudain, il me bouscula et partit en courant. Je restai quant à moi figée, ses paroles tournant en boucle dans mon esprit. Ce ne fut que lorsque Jordan me posa une main sur l'épaule que je revins à moi, pour constater les regards ahuris - et accusateurs ? - que m'adressaient les femmes et bambins présents dans la pièce.
    — Ça va aller, il est juste...
    — ... en colère, conclus-je pour mon camarade, en rencontrant ses yeux. Les miens se remplissaient de larmes d'impuissance et je me retrouvai bientôt bercée dans une étreinte serrée. Avec Jordan, nous restâmes ainsi un petit moment, puis je séchai l'eau salée qui s'était échappée au delà de mes paupières. Je constatai alors l'absence de mon autre comparse.
    — Où est Youssef ?
    — Il a courut après Lucas, il doit être en train de le consoler en ce moment.
    — Bien... c'est bien.
    
    Après ça, Jordan me reconduit à ma chambrée - que je découvris vide - et je passais les heures suivantes à ruminer ma dispute avec Lucas, allongée sur ma couchette, avant de prendre mon service, toujours sans aucun signe de mon frère. Je ne le reverrai que le lendemain matin, aux aurores, endormit, en rentrant de ma nuit de travail et les deux jours qui suivraient, il ne m'adresserait pas la parole.
    
    J'avais merdé et je ne savais pas comment réparer ce que j'avais brisé.

Texte publié par Alie, 24 octobre 2019 à 13h15
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