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Tome 1, Chapitre 13 « 11- Carpiagne » Tome 1, Chapitre 13
Je ne savais pas combien de temps s'était écoulé. Peut-être des heures, peut-être des jours. Les cris et l'orage s'étaient dissipés depuis longtemps alors que je demeurai, prostrée sur le sol, adossée contre la paroi du silo dans mon dos, la gorge à vif d'avoir épanché ma douleur mais les yeux secs. Douloureusement secs. Ma mère était morte. Je n'avais pas pleuré. Mon père s'était sacrifié sous mes yeux pour que j'aie la vie sauve, et je ne pleurais toujours pas. Quelque chose n'allait pas chez moi.
    
    Cette certitude, plus que tout le reste, me maintenait paralysée et ne faisait que démultiplier ma culpabilité. De mes yeux éveillés je le revoyais mourir, déchiqueté vivant, cet homme qui m'avait tout donné, jusqu'à sa vie. La scène était gravée sur ma rétine, tournait en boucle dans mon cerveau. Elle me hantait. Me détruisait. M'anéantissait.
    
    Je le méritais.
    
    Catatonique, j'avais l'impression de vivre une expérience hors du corps. Je ne ressentais ni la faim, ni la soif, ni les éléments. J'attendais la mort, inéluctable, maîtresse cruelle qui m'avait tout pris mais que j’accueillais, paradoxalement, avec envie et soulagement. Il ne me restait plus rien et c'était de ma faute.
    
    Lucas.
    
    A cette pensée je clignais des yeux, ragaillardie ; émergeant du miasme de dépréciation et de souffrance qui m'enveloppait jusque-là. Parce qu'il me restait quelque chose, en fin de compte. Quelque chose de précieux à protéger, envers et contre tout. La seule chose au monde qui comptait encore. Une lumière qui me tirait hors du gouffre sans fond dans lequel j'avais commencé à m'enfoncer ; qui me donnait une raison. Une raison de ne pas abandonner. Une raison de continuer. Une raison pour avancer.
    
    Je me levai.
    
    
    Aujourd'hui
    
    
    Lorsque nous vîmes se dessiner au loin des structures bétonnées, perdues dans le vaste horizon désertique et desséché, je me mis à courir. L'appel de Jordan n'y changea rien. J'étais frénétique, rien n'aurait pu me stopper. Alors je courais, et je courais jusqu'à-ce que je me retrouve face à un immense mur qui m'empêchait d'aller plus loin. Puis je criai, pour alerter de ma présence, juste au moment où mes compagnons me rejoignaient, essoufflés. En haut de la palissade apparurent bientôt des visages rocailleux et des torses devant lesquels étaient maintenues fermement des armes automatiques.
    — Laissez-vous entrer ! S'il-vous-plaît ! Je suis une survivante du camp de Berre-l'Etang ! Mon frère est à l'intérieur !
    Il y eut comme une hésitation, mêlée d'incrédulité, palpable qui passa entre les deux militaires, qui se regardèrent quelques interminables instants, avant que l'un d'eux ne me réponde.
    — Continuez vers le nord sur cent mètres, vous atteindrez la porte principale. On va faire savoir que vous êtes là.
    Sans perdre un instant, ni même prendre la peine de les remercier, je repris ma course effrénée dans la direction indiquée. J'atteins bientôt la porte promise, haute et blindée, toujours flanquée de Kimiko, Roger et Jordan. A peine m'arrêtai-je devant qu'elle commença à s'ouvrir, dévoilant au loin des bâtiments blancs et gris et au premier plan, une poignées de soldats lourdement armés qui nous observaient avec circonspection.
    — Vous êtes des survivants de Berre-l'Etang ? m'interrogea la seule femme du groupe en kaki et je hochai la tête à plusieurs reprises pour le confirmer, même si ce n'était pas l'exacte vérité, trop impatiente pour prendre le temps d'expliquer l'origine de mes comparses.
    — Mon petit frère, il a été amené ici avant... avant l'attaque des infectés. Il s'appelle Lucas, il a onze ans. C'est un petit brun, il est couvert de tâches de rousseurs. Il me reste que lui, s'il-vous-plaît.
    Je vis le regard noisette jusque-là défiant de mon interlocutrice se ramollir, puis elle ordonna qu'on nous laisse passer. Elle exigea que nous abandonnions nos armes avant d'aller plus loin, ce que nous fîmes sans rechigner, hormis Jordan qui peina à se séparer de sa batte. Par la suite, je dus me contraindre à marcher à son rythme alors qu'elle nous servait d'escorte, nous entraînant vers les constructions ouest du camp, que je devinais être les bâtiments de vie.
    — Je vais envoyer quelqu'un chercher votre frère, mais vous devrez passer à la visite médicale obligatoire avant de pouvoir être admis parmi nous.
    
    J'acquiesçai, prête à subir n'importe quel examen tant que ça me permettait de revoir mon frère. La militaire interpella l'un de ses collègues et lui donna la description de Lucas, avant de préciser qu'il s'agissait d'un enfant arrivé seul, et de lui demander de l'amener près de l'infirmerie. L'homme s'exécuta et je trépignai, bientôt obligée de suivre la femme qui nous conduisait vers cette dernière. Nous mîmes cinq longues minutes à l'atteindre, croisant de nombreux visages inconnus de civils qui nous dévisagèrent et des chuchotements bruissaient à notre passage. Je me fichais bien d'être un objet de curiosité pour ces personnes. Plus rien ne comptait hormis mon objectif, le même qui m'avait gardée en vie et amenée jusqu'ici. La seule chose qui avait encore un semblant d'importance dans ce monde à mes yeux. Nous nous stoppâmes finalement devant un bâtiment aussi cunéiforme que tous les autres et attendîmes pendant ce qui me sembla être une éternité, et je pouvais sentir le regard scrutateur de mes compagnons sur moi, mais je ne le leur rendais pas. Mes yeux furetaient de tous les côtés, à la recherche d'un visage angélique et familier.
    
    Et, soudain, je le vis.
    
    
    6 jours auparavant
    
    
    Je poussai de toutes mes forces contre le battant de porte du silo, qui s'ouvrit dans un grincement strident au termes de quelques instants d'efforts. Là, j'hésitai. Était-ce parce que je craignais que le bruit n'ait attiré l'attention d'infectés potentiellement toujours dans les parages, ou parce que j'avais conscience du spectacle qui m'attendait à l'extérieur ? Un peu des deux, sans le moindre doute. Pourtant, au terme de deux longues minutes d'immobilité totale, je me décidai à mettre un pied dehors.
    
    La première chose sur laquelle mes yeux se posèrent, après s'être acclimatés difficilement à la lumière du jour, fut mon père. Étendu sur le sol bétonné dans une mare de sang séché, la gorge arrachée, il fixait le ciel de son regard sombre et aveugle, le visage figé dans une expression qui mêlait ahurissement et tourment, les membres contorsionnés dans une position qui aurait été douloureuse, s'il n'était pas mort. Je me penchai brusquement sur le côté et vomis bruyamment le peu de bile que j'avais dans l'estomac, les tripes comprimées dans un étau de fer et le cœur en miettes. Il me fallut un certain temps pour stopper mon haut-le-cœur et sécher l'eau qui m'était montée aux yeux, avant de pouvoir m'essuyer la bouche d'un revers de la main. J'aurais aimé que ce geste efface le goût de suc gastrique qui surchargeait mes papilles et efface la vision cauchemardesque qui s'imposait à mon regard. Quand je fus certaine d'avoir maîtrisé les relents de mon estomac, je m'avançais vers le cadavre de Jérôme Richard Royer d'un pas tremblant et m'abaissai à ses côtés pour lui fermer les yeux.
    — Je suis désolée. Je suis tellement désolée.
    
    Puis je m'emparai de son arme que je savais vide, couchée auprès de lui, mais qui pouvait toujours s'avérer utile si par miracle je tombais sur des munitions et qui, surtout, était un souvenir de lui. Enfin, je portai mon regard au loin et me redressai, avant de commencer à marcher. Dans mon esprit tournait une unique pensée, un leitmotiv qui me hanterait durant des années.
    Ne te retourne pas.
    Survis.
    
    
    Aujourd'hui
    
    
    — Alex !
    Nous nous élançâmes d'un même élan jusqu'à se retrouver dans les bras l'un de l'autre, sans même ralentir, et mon souffle fût coupé par l'impact du corps du Lucas contre le mien. Je ne le serrais que d'autant plus fort contre moi. Je respirai son odeur à plein poumons, le couvrais de baisers, si soulagée de le savoir sain et sauf, si heureuse de l'avoir dans mes bras et il me comprimait si fort contre lui en retour que j'avais du mal à respirer. Bientôt, il s'éloigna pour essuyer ses joues et ses yeux, que de grosses larmes avaient humidifiés et me posa la question que j'avais tant redoutée, mais qui parvint quand même à me déstabiliser.
    — Où est papa ?
    Un instant passa, durant lequel je rassemblais mes mots et mes pensées, puis je pris une profonde inspiration et je le lui dis.
    — Papa n'a pas survécu à l'attaque des infectés Lucas. Il est mort.
    — Non, nia immédiatement mon petit frère en secouant vivement la tête de droite à gauche, non, non, non. C'est pas vrai, ça peut pas être vrai !
    — Je suis désolée Lucas, je suis tellement désolée... m'excusai-je, le poids de la culpabilité m'enserrant le cœur et la gorge alors que je tirai mon frère vers moi pour le reprendre dans mes bras et le consoler, tandis qu'il se débattait faiblement avec dénégation.
    — Il avait promis ! Il avait promis qu'on serait réunis !
    — Je sais, je sais. chuchotai-je à son oreille, en le berçant tout contre moi alors qu'il fondait en larmes et sanglotait de ton son corps, inconsolable. Au même moment, je croisai le regard de la militaire qui nous servait de baby-sitter, et elle s'adressa à moi, le traits tirés par le chagrin.
    — On va vous conduire aux quartiers du petit, pour que vous ayez un peu d'intimité. Les autres, en attendant, vous passerez la visite médicale. On viendra vous chercher plus tard, conclut-elle avant de faire signe à mes compagnons de voyage de rentrer dans le bâtiment dans notre dos, puis d'exiger à un de ses subordonnés de m'accompagner aux dortoirs des enfants. Lucas resta accroché à moi tout le chemin, sans cesser de pleurer et il s'épanchait toujours lorsque nous nous retrouvâmes seuls, assis sur un petit lit de camp. Je l'encourageai à se coucher, en lui passant une main dans ses cheveux indisciplinés, avant de me mettre à chanter pour le calmer. Je fredonnai, pendant ce qui me sembla être des heures, avant que les sanglots de mon frère ne se changent en petits hoquets, puis s'éteignent, alors qu'il s'endormait. Je restai là, à l'observer, buvant à sa vue, pendant un temps indéterminé, avant qu'un léger raclement de gorge ne m'interpelle. Je me tournai, avec réticence, pour me retrouver face à face avec Jordan, qui m'offrit une moue contrite. Derrière lui, un soldat qui l'avait visiblement accompagné, patientait.
    — On m'a envoyé te chercher pour la visite médicale, c'est ton tour.
    J'acquiesçai et me levai, après avoir déposé un nouveau baiser sur le front dégagé de Lucas, et le suivait à l'extérieur de la pièce. Le soldat nous informa qu'il devait retourner à son poste et nous laissa seuls, tandis que je refermai le plus doucement possible la porte lourde et renforcée du dortoir derrière moi. Soudain, je dus prendre appui contre le mur pour avancer. Ce n'était pas tant la fatigue physique que la charge émotionnelle qui m'empêchait de tenir sur mes deux jambes sans soutien. Après avoir parcouru une vingtaine de mètres toutefois, je ne pus plus le supporter et je me laissais glisser contre la paroi jusqu’à toucher le sol. Jordan, compréhensif comme toujours, s'assit simplement auprès de moi.
    — Laisse-toi aller, m'enjoint-il alors en m'attirant contre lui, et, sans préavis, je craquai. Je pleurais. Je sanglotais. Je m'époumonais. Je m'étouffais avec mes propres larmes. Parce que ce n’était pas juste. Parce que ça faisait si foutrement mal. Parce que je ne pouvais plus contenir l’immense chagrin, l’incommensurable peine, la brûlure déchirante. Parce qu’en moi s’épanchait depuis trop longtemps cette affliction, qui m’empêchait de respirer ; me comprimait la poitrine, la gorge et le cœur. Parce que j’étais brisée. Et Jordan me tint. Il me réconforta, sans dire un mot, tandis que je me purgeais de la douleur de la mort de ma mère, du sacrifice de mon père et de la perte de mon innocence.
    
    Bien plus tard, lorsqu'il ne me resta plus aucune larme à verser et que celles que j'avais laissé couler avaient finalement séchées, nous nous relevâmes et nous dirigèrent vers la baie médicale. Je me sentais alors plus déterminée que jamais à avancer. A devenir plus forte, pour que jamais plus les tragédies qui avaient égrenées mes derniers mois de vie ne se reproduisent.
    Je le devais, il le fallait.
    Autrement, je ne savais pas si j'y survivrais. 
    
    
    6 jours auparavant
    
    
    Je zigzaguai entre les corps ensanglantés de centaines de personnes, essayant d'esquiver du regard cette vue en me concentrant sur l'horizon, mais je ne pouvais pas totalement y échapper. C'est pourquoi je remarquai, parmi les cadavres innombrables, des flaques de sang, qui en étaient exemptes. Jeff nous avait bien dit que la morsure nous transformait, et je frissonnai, horrifiée d'expérimenter de première main cette terrible réalité. Je me demandai si les quelques personnes avec qui j'avais sympathisé étaient mortes à présent, où se trouvaient quelque part, terrées dans un coin sombre à attendre le noir, dénué de leur humanité.
    
    Je me trouvai bientôt sur la route qui permettait de quitter la Pointe, celle sur laquelle mon frère avait été emmené, et je poursuivis mon chemin droit devant, pendant au moins une heure, avant de bifurquer, direction Rognac comme me l'indiqua un panneau à demi effondré et tagué. Je connaissais assez bien la région, pour y avoir vécu toute ma vie, et je savais que c'était la bonne direction pour rejoindre Aubagne. Mais, déjà, le soleil déclinait dans le ciel. Peu importait le temps que j'avais passé dans le silo, j'en étais en tout cas ressortie en toute fin d'après-midi. Je devais me trouver un endroit pour passer la nuit, et en vitesse.
    
    Finalement, je m'arrêtai devant une station service et décidai d'aller jeter un œil dans le seul petit bâtiment qu'elle contenait. J'ouvris prudemment la porte, non fermée à clefs, et passai la tête dans son encadrement. Hormis des étals renversés, je ne vis rien en dehors de l'ordinaire. Alors je pénétrai à l'intérieur. Je fis rapidement le tour de l'édifice, et en vérifiai la pièce de stockage, vacante à l'exception de cartons éventrés et je décidai que c'était une bonne cachette pour la nuit. Avant de me barricader toutefois, je refis un tour dans l'espace boutique et m'emparai de l'une des cartes routières qui étaient mises en avant sur un présentoir, sans doute à destination des touristes. Je me saisis également d'un feutre rouge que je trouvai derrière le comptoir et d'un sac à dos que je trouvai sur le sol, abandonné et vide. Il ne restait en tout et pour tout comme nourriture dans l'espace dédié que deux sandwichs périmés, mais je m'en emparais tout de même, consciente que je ne pouvais pas faire la difficile. J'espérai simplement ne pas tomber malade. Je pris également la seule bouteille d'eau encore présente dans la boutique, qui avait roulé sous un meuble, avant de me diriger vers la pièce du fond, prête à endurer les ténèbres. Puis, je passais une bonne partie de la soirée à tracer et re-tracer un itinéraire prévisionnel en vue d'atteindre Carpiagne sur ma toute nouvelle carte, avant de me mettre au lit, la tête posée contre mon sac à dos sale, dans lequel j'avais rangé le pistolet de mon père. 
    
    
    Aujourd'hui
    
    
    Jordan me guidait tandis que nous nous dirigions vers l'infirmerie, car je n'avais pas retenu l'itinéraire plus tôt, trop focalisée sur Lucas. Nous ne parlions pas, et j'étais reconnaissante à mon comparse de ne pas insister pour faire la conversation, car je n'étais pas du tout dans le bon état d'esprit. Sur notre chemin, à nouveau, de nombreux yeux nous suivaient mais je les ignorai au mieux. Lorsque nous approchâmes de notre destination, vous vîmes une silhouette familière se dessiner et remarquâmes l'absence - bienvenue - d'une autre.
    
    Kimiko se tenait là, les yeux écarquillés et les deux mains posées sur son bas ventre, l'air hagarde et je l'interpellai en anglais, pour lui demander ce qui n'allait pas, inquiète. Elle se tourna vers nous et, pour la première fois, prononça un mot en français, qui nous laissa Jordan et moi bouche-bées.
    — Bébé.

Texte publié par Alie, 22 octobre 2019 à 17h18
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