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Tome 1, Chapitre 10 « 8- Fuite en avant » Tome 1, Chapitre 10
Aujourd'hui
    
    
    Avant que la nuit ne s'installe totalement, nous barricadâmes du mieux que nous pûmes la baie vitrée brisée par les soins de Roger, et fermâmes les volets. Comme nous le faisions toujours depuis notre rencontre, nous nous installâmes ensemble pour la nuit. Nous choisîmes de nous enfermer dans le cellier, position la plus aisément défendable. Pour la première fois depuis ce qui me semblait être une éternité, je dormis la tête posée sur un oreiller. Nous ne prîmes pas la peine d'organiser un tour de garde, suffisamment rassurés par la protection que nous offrait la villa pour nous autoriser un peu de relâchement, dont nous avions tous cruellement besoin. Et puis, ce n'était pas comme si, ces jours-ci, le moindre bruit ne nous tirait pas du sommeil.
    
    Nous nous réunîmes brièvement avant de laisser l'épuisement nous emporter, afin de déterminer notre position actuelle et le chemin qu'il nous restait à parcourir. Je sortis de mon sac à dos la carte qui me servait à la fois de point de repère et de guide depuis mon départ de Berre-l'Étang, pour l’aplatir sur la table de la cuisine. Je suivis du bout de l'index l'itinéraire prévisionnel que j'avais tracé au marqueur rouge, plusieurs fois remanié, jusqu'à théoriser notre localisation. Si j'avais raison, nous nous trouvions à quelques kilomètres au nord de Saint-Menet, quartier de Marseille qui délimitait la frontière avec la ville d'Aubagne. Localité qui, elle-même, était positionnée au nord du Camp de Carpiagne, à approximativement huit ou neuf kilomètres de distance. L'alignement entre ces deux points géographiques était parfait, et la logique aurait voulu que nous nous dirigeassions direction plein sud. Mais, comme beaucoup de choses depuis que le Jugement Dernier avait frappé, ce n'était pas si simple. Parce qu'emprunter cet itinéraire signifiait devoir passer par le cœur même de Saint-Menet.
    
    Autrement dit, prendre un risque, encore plus important qu'habituellement, de se faire tuer.
    
    Néanmoins, après concertation, ployant sous le stress et l'harassement, nous votâmes à l'unanimité la traversée de l'arrondissement.
    
    Probablement pour le pire.
    
    
    30 jours auparavant

    
    
    Nous roulions dans un silence de mort, seulement entrecoupé par les sanglots discrets de Lucas. Je m'étais assise à l'arrière, afin de rester proche de lui, et il s'était recroquevillé en position fœtale sur la banquette. Je caressais machinalement sa tignasse emmêlée, tandis qu'il mouillait mon jean de larmes ininterrompues depuis que nous avions quitté l'hôpital. Notre disposition dans la voiture me rappela toutes ces fois où j'avais choisi de m'asseoir à l'arrière, en compagnie d'une copine ou deux, plutôt que d'occuper le siège avant, tandis que ma mère était au volant. Autant de fois où elle avait prononcé ces mêmes mots, avec une indignation feinte dans la voix et un rire dans les yeux : « Je ne suis pas un taxi ! ». A cette réminiscence, mon cœur se serra, comme pris dans un étau, et ma respiration se bloqua dans ma gorge. Je fermai les yeux et me mordis la langue, jusqu'à goûter le sang, pour retenir un hurlement. Maman.
    
    Ça faisait si mal. Pourquoi est-ce que ça faisait si mal ?
    
    Il se passa quelques minutes avant que je ne recouvre le contrôle de ma respiration et que la douleur dans ma poitrine ne s'apaise. Lorsque je rouvris les yeux, je rencontrai immédiatement ceux de mon père, qui me fixaient dans le rétroviseur. Il n'y avait pas de nom pour l'émotion qui y luisait. Je détournai promptement le regard. Par la fenêtre, se dévoilaient les abords d'Aix-en-Provence, à une dizaine de kilomètres de la route déserte et obscure sur laquelle nous progressions. La ville autrefois si lumineuse n'était plus que l'ombre d'elle-même. Mais, comme le symbole d'un espoir en déclin, perdurait un feutré éclairage doré, qui s'élevait vers les cieux étoilés.
    
    Lucas poussa brusquement un geignement plus fort que les autres, et je me drapai au dessus de lui, comme pour le protéger du monde extérieur, ou préserver l'intimité de sa peine. Je tentai de l'apaiser en fredonnant, tout en écartant de son front moite une touffe de cheveux dans laquelle il noyait ses larmes. Je découvris ses beaux yeux, d'ordinaire si plein de vie, abattus et bouffis, au point qu'il ne parvenait presque plus à les garder ouverts. Il se mordait si fort la lèvre, pour étouffer son chagrin, qu'il l'avait écorchée. Et, sur son visage, je lus l'épanchement d'une détresse incommensurable.
    
    Mon cœur, déjà en morceaux, se fractionna à nouveau.
    
    Un bruit sourd et retentissant déchira le mutisme oppressant que nous avions appris à cultiver et me sortit de mon apitoiement. Je sursautai avec violence et je sentis mon pouls s'accélérer. Lucas se redressa d'un bond, aussi surpris que moi et papa stoppa la voiture, nous envoyant presque dans une embardée. Je portai immédiatement mon regard par la fenêtre pour trouver l'origine du vacarme. Choquée par ce que je vis, je portai une main contre la vitre, tentant de saisir la gravité de cet instant.
    
    Quartier par quartier, Aix-en-Provence sombrait dans les ténèbres.
    
    
    Aujourd'hui
    
    Au matin, nous prîmes le temps de faire un brin de toilette avant de repartir. C'était peu dire qu'il était temps. J'avais été ravie, en retournant dans la salle de bain que j'avais découverte la veille, afin d'y récupérer le peu de fournitures médicales qu'il restait, de tomber sur des bouteilles de gel douche et de shampoing. Aussi idiot que ça pût paraître, cette trouvaille avait illuminé ma journée.
    
    Avec Kimiko, nous plongeâmes en premier dans la piscine - faute de pouvoir se servir des installations de bain de la villa -, qui ne tarda pas à mousser abondamment. Je me frottai plus durement que je ne l'avais jamais fait au cours d'une toilette, et en sortant de l'eau, j'eus l'impression de renaître. Je me fichai bien de sentir le chlore, sous la fragrance d'amande que j’exsudai à présent. Et je constatai, sans surprise et avec contentement, que le léger hâle qu'arborait ma peau jusqu'ici avait disparu.
    
    Pendant ce temps, les garçons - je m'amusai en songeant que Roger aurait eut un anévrisme s'il avait su que je me référai à lui de cette manière - se chargeaient de remplir nos sacs de provisions. Lorsque nous cédâmes la place à nos-dits compagnons, je décidai de partir en reconnaissance avec Kimi, pour nous assurer que les alentours étaient dégagés.
    
    Il s'avéra vite que la villa était très isolée, seules deux autres maisons étaient construites dans les alentours, séparées les unes des autres par une dizaine de minutes de marche. Nous ne nous approchâmes pas de ces dernières. J'en vins rapidement à la conclusion que ces habitations étaient l'ébauche d'un plan d'urbanisme dans le Vallon de Marcellin, où nous nous trouvions actuellement. Probablement que si le Jugement Dernier ne s'était jamais produit, on aurait vu fleurir dans le coin un quartier résidentiel flambant neuf dans les années à venir. En l'état actuel des choses, un tel projet resterait à l'état embryonnaire.
    
    J'étais étrangement affectée par cette réalisation.
    
    Finalement, l'heure suivante, nous reprîmes la route, d'un pas décidé. Nous touchions presque au but - tant convoité, par moi plus que quiconque - et notre impatience s'était changée en énergie.
    Plus tard ce même jour, elle serait elle-même remplacée par la terreur.
    
    
    30 jours auparavant
    
    Je n'aurais pas su dire depuis combien de temps nous roulions. Un moment, sans doute. Les lumières communales s'étaient évanouies depuis longtemps, peut-être parce que nous nous trouvions sur une petite route de campagne, peut-être parce qu'il n'y avait plus d'électricité nulle part. Je n'en savais rien ; je m'en fichais. J'étais engourdie. C'était comme si plus rien n'avait d'importance. Comme si j'étais incapable de ressentir autre chose que cette étrange froideur apathique.
    
    Lorsque nous avions repris la route plus tôt, après avoir assisté à la plongée dans le noir d'Aix-en-Provence, Lucas s'était isolé de son côté de la banquette et fixait depuis la nuit qui défilait sous ses yeux. Il ne pleurait plus. Peut-être parce que maintenant, il la ressentait aussi, cette absence de tout - même de force pour verser des larmes. Ce gouffre semblable à un trou noir qui s'était épanoui dans ma poitrine, là où battait mon cœur, et qui - presque avec délicatesse - avait déjà commencé à me dévorer de l'intérieur.
    
    J'aurais préféré qu'il pleure.
    
    J'étais moi-même recroquevillée contre ma portière, le visage pratiquement collé à ma vitre, les yeux fixés sur l'extérieur, sans rien voir. Je n'avais pas bougé un muscle depuis que nous avions laissé derrière nous l'illustration flagrante de notre civilisation en déclin, au point que de sévères crampes me tiraillaient. J’accueillais cette douleur, parce que d'une certaine façon, en me distrayant, elle en chassait une autre.
    
    Un mouvement dans la forêt qui bordait la route sur laquelle nous progressions capta subitement mon attention. Avec l'impression de sortir d'un sommeil particulièrement profond, mais loin d'être réparateur, je me redressai. Je détendis mes membres courbaturés, entièrement focalisée sur le paysage en mouvement. Là. Je la vis encore, une ombre furtive, comme un animal en pleine course. Un très gros animal. Qui courait au devant et en parallèle à notre véhicule.
    Non. Qui chassait.
    
    A peine avais-je formulé cette pensée, avec un effroi qui fit lever tous les poils de mon corps, que la silhouette jaillit des arbres. Je me penchai immédiatement entre les deux sièges avant pour suivre sa progression, un avertissement sur les lèvres à l'encontre de mon père, qui ne passa jamais leur seuil.
    
    Un infecté se tenait en plein milieu de la route - et de notre trajectoire. Papa maudit avant de donner un violent coup de volant, mais nous roulions trop vite, la distance était trop courte, et la collision était inévitable. Nous percutâmes la créature par l'arrière et mon père perdit le contrôle du véhicule.
    
    Nous hurlâmes lorsqu'il fit un premier tonneau, et je perdis connaissance au second.
    
    
    Aujourd'hui
    
    
    — Je suis désolé.
    La voix de Jordan me sortit de ma torpeur. Je ne l'avais pas entendu approcher, trop focalisée sur l'horizon toujours plus vallonné, et toujours plus désertique, qui s'étendait à l'infini devant moi. Eh bien, pas vraiment à l'infini. Nous marchions depuis près d'une heure et je ne doutais pas que nous verrions bientôt apparaître les abords nord du quartier Les Camoins, qui précédait Saint-Menez, que nous nous étions décidés à traverser. Je me réprimandai intérieurement de mon manque d'attention, avant de me tourner vers mon camarade, qui marchait à mes côtés, perplexe.
    — De quoi tu t'excuses ?
    — Je nous ai mis en danger, sur le chantier. J'étais si pressé d'me mettre à l'abri que j'ai pas vérifié l'accès au cabanon. J'ai juste vu le seul bâtiment avec une porte de la zone et des barreaux aux fenêtres et comme un con, j'me suis contenté de ça. J'aurais pu tous nous faire tuer, pesta-t-il, avec dégoût.
    Le jeune homme, tout en étant mon aîné de quelques années, avait soudain des airs de petit garçon fautif. Son regard évitant et sa grimace peinée auraient pu paraître exagérés, si ce n'était la tension qui raidissait son corps tout entier et que je ne manquai pas. Jordan était vraiment affecté par son erreur, au point de venir chercher l'absolution. Pourquoi auprès de moi, je n'aurais su le dire, mais si c'était ce dont il avait besoin pour avancer et rester concentré, je la lui donnerais sans hésitation.
    — Ecoute, il faisait nuit, les infectés étaient déjà de sortie et aux dernières nouvelles, t'es pas nyctalope. Et puis, t'avais peur. (Je marquai une pause en voyant mon interlocuteur tressauter, et adoucis ma voix, avant de reprendre.) Je suis pas toute blanche non plus, j'aurais pas dû perdre mon sang-froid comme ça. Je peux difficilement t'en vouloir pour avoir loupé la chaîne alors que j'ai fait un bordel monstre en essayant de la briser. Au final, c'est moi qui ai attiré les infectés.
    — Ouais, mais t'aurais pas eu à le faire si dès le départ j'avais pas merdé !
    
    Cette conversation tournait en rond, ça commençait à me gaver. L'auto-apitoiement avait peut-être sa place dans le monde d'avant, mais aujourd'hui, c'était un facteur à risque. Être trop occupé à pleurnicher sur le passé pour se focaliser sur l'instant T était au-delà de dangereux. C'était une putain de condamnation à mort. Et, étant donné que ma survie dépendait en grande partie de l’efficience des membres de mon groupe, c'était quelque chose que je ne pouvais pas tolérer. Toute la négativité que j'avais emmagasinée en moi depuis des semaines - l'angoisse, la culpabilité, le chagrin, la rage, la terreur... - se mit à bouillir dans mes entrailles, et le barrage qui les contenait céda. Je saisis le biceps de Jordan, le forçant à s'immobiliser, avant de laisser éclater les eaux tumultueuses de mes émotions.
    — Ecoute, ce qui est fait est fait. Y'a pas de retour en arrière. T'as déconné, tu le sais, je le sais, tout le monde le sait ! Mais ça sert à rien de ressasser ça à l'infini ! A l'avenir, tu referas pas la même connerie, c'est ce qui importe. Maintenant, si t'as absolument besoin d'entendre que t'es pardonné, je peux te donner ça. Tu es pardonné ! Là, c'est fait, on peut passer à autre chose ?
    
    Un lourd silence accueillit mon explosion, et tandis que je reprenais mon souffle, la conscience de la teneur venimeuse de mes propos commença à me gagner. Sous le regard vert d'eau stupéfait de mon compagnon, je me ratatinai. Bien que mon emportement m'avait fait un bien fou, j'avais tout de même conscience qu'il était un chouia exagéré. Et déplacé. Les secondes s'égrainèrent, pesantes et je me surpris à compter mes souffles. Jordan me fixait, l'expression figée, et j'eus réellement peur d'être allée trop loin lorsque, soudain, un sourire immense commença à étirer ses lèvres fines et gercées. Nul doute qu'elles devaient le faire souffrir, mais c'était visiblement insuffisant pour contenir l'amusement que je voyais également illuminer ses yeux.
    — T'es terrifiante, tu l'sais ça, non ? finit-il par me dire, tout en rhétorique et un gloussement qui me surprit moi-même naquit au creux de ma gorge. Bientôt, il se déploya autour de nous en un rire tonitruant, qui fit monter des larmes aux coins de mes paupières. Un rire qui n'était ni joyeux, ni enjoué. Un rire qui m'exorcisait.
    Quand je retrouvais enfin mon calme, j'adressai à Jordan un sourire reconnaissant et obtins en retour un éclat fraternel, et clairvoyant. Notre moment de complicité ne dura pas autant que je l'aurais souhaité, grossièrement interrompu par une voix rauque de fumeur, malheureusement devenue trop familière.
    — Et à moi on me demande pas pardon ?! J'ai failli crever aussi !
    Jordan et moi nous retournâmes comme un seul homme, pour faire face à l'importun, et décriâmes d'une même voix :
    — Ta gueule Roger !
    
    A ce rythme, ça allait finir par devenir notre mantra.
    
    
    30 jours auparavant
    
    
    Je revins à moi lentement, la vision obscurcie par un voile carmin et le crâne battant. Je portai une main lourde sur l'origine de la douleur et du sang, que j'éloignai vite avec un sifflement peiné. Mon corps était endolori dans son intégralité et je souffrais de respirer - ma ceinture avait fait son office en me protégeant du choc, mais la brutalité de ce dernier ne m'avait pas épargnée. Une violente nausée me tordait également les tripes et je serrai les dents pour tenter de la maîtriser. Mes sens émoussés commencèrent à me revenir lentement et je regardai autour de moi, incapable de me concentrer suffisamment pour former une pensée claire. Il y avait du verre partout, la voiture était retournée - ce qui expliquait mon impression d'apesanteur, au-delà de la commotion cérébrale que j'avais très certainement. Je pouvais apercevoir que les airbags de la voiture s'étaient ouverts lors de l'accident. Les phares - avant, tout du moins - du véhicule étaient encore allumés et éclairaient les abords de la route, où s'élevaient parmi les buissons des pins parasols. Je tournai la tête, non sans tourment, pour me renseigner sur l'état de Lucas. Je fus soulagée de voir sa poitrine se soulever au rythme de sa respiration superficielle, bien qu'il fut toujours inconscient. Hormis quelques coupures, que je partageai, il paraissait indemne.
    
    Je m'apprêtai à me détacher pour aller m'enquérir de l'état de mon père, lorsqu'un chuintement râpeux et continu atteint mes oreilles, enfin débarrassées du sifflement qui bloquait mon ouïe depuis mon réveil. Je me figeai, la main posée contre la boucle de ma ceinture, alors qu'un terrible pressentiment m'envahissait.
    Il ne pouvait pas être en vie. Pas après un tel impact.
    
    Et pourtant, un grognement guttural rejoint la sonorité d'une approche handicapée, mais indéniable. Je paniquai. Je tentai de me détacher, sans succès. Mon affolement fit place à la terreur. L'infecté se rapprochait. Je regardai partout autour de moi, à la recherche d'un moyen de me libérer, ou de me protéger - je ne savais pas très bien. Ma vision, enfin accoutumée à la pénombre, capta soudain un reflet métallique du côté passager, à l'avant de la voiture. Le pistolet de mon père avait quitté la boîte à gant, dans laquelle j'avais vu ce dernier le ranger à notre départ de la maison, et gisait contre le toit de l'auto, à présent notre sol.
    
    Je réessayai de me déboucler, en vain, alors que l'infecté n'était plus qu'à une maigre distance de ma portière. Tremblante, et comprenant que je n'arriverai à rien en m'agitant dans tous les sens, je me forçai à l'immobilité pour réfléchir. Au terme d'un effort colossal, je parvins à me focaliser suffisamment sur le problème pour trouver une solution. Avec des mouvements pondérés, qui allaient à l'encontre de l'urgence que je ressentais, je commençai à dérouler ma ceinture, jusqu'à ce qu'elle ne comprime plus douloureusement ma cage thoracique. Quand j'eus assez de leste, je fis de même avec la bande qui s'enroulait autour de mes cuisses. Immédiatement, je commençai à glisser. Je donnai une poussée puissante des pieds qui me propulsa au sol et atterris sur mon épaule droite. Je poussai un cri peiné, alors que le choc se répercutait dans mon bras tout entier. En m'entendant, la créature beugla d'une voix stridente et son avance se fit plus pressée.
    
    Je ne m'attardai pas sur mon élancement, ni sur la remontée gastrique qui honora ma gorge. J'arrachai précipitamment la bande en crêpe qui faisait le tour de mon cou pour maintenir mon attelle de fortune - une gêne, dans le cas présent - et commençai à ramper vers l'avant du véhicule.  Ma veste me protégea de la morsure du verre sur lequel j'étais forcée de progresser. Je passai mon tronc entre les deux sièges de devant et tentai d'attraper le pistolet. Mes doigts ne firent que le frôler. Une main vicieuse m'enserra la cheville et me tira vers l'arrière. Je m'égosillai d'épouvante et de souffrance. Je résistai de toutes mes forces à son emprise, en m'accrochant au siège de mon père d'une main, tout en tendant l'autre en direction de son arme. Mais la poigne de la créature dépassait de loin la mienne. Je commençai à perdre prise.
    
    Le désespoir se répandit en moi comme un venin et, dans un instant de clarté, je sus que si je ne parvenais pas à me saisir de ce pistolet, non seulement j'étais condamnée, mais j'emporterais avec moi ce qu'il restait de ma famille. Cette certitude était intolérable.
    Je lâchai prise.
    
    L'infecté me tira vers lui, et dans un mouvement fluide, je me retournai sur le dos. Je fus immédiatement confrontée à des yeux injectés de sang, aux iris blanchâtres et aux pupilles opaques, inanimées. Je donnai un coup violent de ma jambe libre en direction de ces derniers. La créature fut projetée en arrière, la nuque empalée sur un morceau de verre qui ne s'était pas disloqué de ma vitre, par laquelle le monstre avait pénétré dans l'habitacle. Je me retournai sans demander mon reste. En me projetant vers l'avant, j'escaladai le compartiment entre les deux sièges, puis enroulai ma main dominante autour de la crosse de mon salut. Je roulais de nouveau, sentant à peine le levier de vitesse me labourer la colonne vertébrale, ma deuxième paume enroulée autour de sa jumelle. Stable. Je pris une inspiration, avant d'expirer, et appuyai sur la détente.
    
    Le coup ne partit pas.
    
    L'infecté se libéra soudain et se mit à ramper à une vitesse vertigineuse vers moi. Ses deux jambes étaient brisées, un poids mort. Ce ne fut que grâce à cette mutilation que je gagnai quelques précieuses secondes pour comprendre mon erreur. Je tournai précipitamment le pistolet d'un côté, puis de l'autre, à la recherche d'un je-ne-sais-quoi que j'aurais pu manquer. La conscience de ma mort imminente m'empêchait de respirer correctement, je n'entendais plus rien, hormis mon pouls battre frénétiquement. L'odeur rance qui se dégageait de l'infecté emplissait mes narines, accentuant ma nausée. Ma vue se brouillait. Alors que la créature s'apprêtait à me mordre au mollet, je poussai in-extremis un petit levier au sommet de l'arme et tirai à nouveau. La balle se logea directement dans son crâne. Lucas, toujours comateux, fut aspergé de son sang et la bête s'écroula à mes pieds.
    
    Pour moi, le contrecoup ne se fit pas attendre. Je lâchai l'arme, grelottante, le corps recouvert d'une sueur froide, avant de me pencher précipitamment sur le côté pour vomir le maigre contenu de mon estomac. J'eus tout juste le temps de me détourner de la flaque de nourriture régurgitée avant que ma vision ne commence à noircir. L'adrénaline qui jusque-là m'avait maintenue alerte retomba d'un coup et je m'effondrai. Avant de perdre connaissance à nouveau, je crus apercevoir au loin, au travers de la vitre arrière, deux points lumineux se rapprocher.
    Mais je ne parvins pas à rester éveillée plus longtemps, et il ne resta que l'obscurité.
    
    
    Aujourd'hui
    
    
    Nous nous étions stoppé en bordure de la ville, observant. C'était le calme plat. Un calme trompeur. Nous pouvions ressentir une lourdeur dans l'air, une forme d'expectation haletante. La tranquillité qui précédait la tempête. Prenant notre courage en main, nous finîmes par nous engager dans une première rue. C'était un quartier résidentiel. Çà et là étaient renversées des poubelles, certaines avaient pris feu à un moment donné, de même qu'un bâtiment, à présent en grande partie détruit et noirci. Sur un panneau était inscrit son nom, couvert de suie : "JPB forage". Deux des camions garés devant avaient visiblement subit - ou causé - le départ de feu. On ne le saurait jamais. Des tags annonçant la fin du monde ou avertissant de la présence - espérons-le passée - d'infectés recouvraient bon nombre de façades. Un ratio important d'habitations avaient visiblement subit les affres de pillages, de même que les boutiques que nous dépassâmes.
    
    Nous progressions en ligne droite, suivant toujours la même route, en évitant les automobiles et autres moyens de locomotion abandonnés un peu partout sur notre chemin. Nous nous arrêtâmes brièvement pour les fouiller, à la recherche de fournitures utiles, mais ne tentâmes pas de les démarrer. Faire du bruit était hautement déconseillé, même si nous étions en plein jour. Encore une chose que nous avions appris à la dure.
    Lorsque je sentis la fragrance caractéristique de la chair en décomposition, je marquai un temps d'arrêt fugace, avant de me borner à continuer. Nous vîmes bientôt l'origine de l'odeur. Sur notre droite s'étendait un terrain herbeux, au milieu duquel avaient été incinérés un grand nombre d'habitants des Camoins. Une bonne dizaine d'entre eux avaient été laissés à l'abandon près de l'empilement charbonneux de corps, qui s'élevait à plus de quatre mètres de hauteur. La bile me monta à la gorge, mais je ne détournai pas le regard. J'avais besoin de m'imprégner de cette vision, afin de ne jamais oublier qu'au moins faux-pas, à la moindre erreur d'inattention ou si je commettais l'impair de laisser ma détermination vaciller, ce serait mon destin. Tout du moins, le meilleur des deux possibles.
    Je préférai ne pas songer au second.
    
    Nous passâmes bientôt devant un cimetière, puis aux abords d'un stade, et dépassâmes une église en nous enfonçant toujours plus profondément dans la petite ville. Il n'y avait pas âme qui vive. Nous continuâmes notre progression, direction plein sud pendant plus d'une demie-heure et seul le chuintement de nos pas nous accompagnait. Du regard, je scrutai les noms des rues inconnues que nous n'allions pas emprunter, que plus personne, sans doute, n'emprunterait jamais lorsque soudain, brisant la quiétude qui nous enveloppait, un grand fracas retentit. Il se réverbéra sur ce qui me sembla être des kilomètres avant de mourir et je me figeai d'effroi. Du coin de l’œil, à ma gauche, j'aperçus un chat rouler sur lui-même avant de détaler en courant, ainsi que la gouttière de toit en fer qui s'était effondrée sous son poids. Je jurai intérieurement contre le mauvais sort qui s'acharnait sur nous. Un instant passa, puis deux, durant lesquels je retins mon souffle. Derrière moi, mes comparses firent de même. Quand, au terme d'une poignée de secondes interminables, rien ne se produisit, nous nous permîmes d'exhaler. Soulagés.
    
    Puis, un croassement brisé s'éleva vers le ciel dégagé.

Texte publié par Alie, 22 octobre 2019 à 17h08
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