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Tome 1, Chapitre 8 « 7- Perte » Tome 1, Chapitre 8
31 jours auparavant
    
    
    Nous finîmes - trop - rapidement notre maigre repas et remontâmes à l'étage, où comatait notre mère. Elle était veillée par son époux, qui ne nous accorda qu'un clignement d'œil de reconnaissance lorsque nous franchîmes le seuil de la chambre. Je laissai à Lucas le seul fauteuil encore disponible et allai m'asseoir sur le rebord du lit, auprès de maman. Je remarquai alors la présence d'une IV dans le creux de son coude droit, qui n'était pas là à mon départ. J'interrogeai silencieusement mon père à ce sujet, d'un regard appuyé, lorsque je parvins à capter son attention.
    — Analgésique.
    J'acquiesçai, morne, tout en portant mon regard sur le visage humide et crispé de la femme qui m'avait donné la vie, avant d'écarter de son front les mèches poisseuses de sueur qui y étaient collées. Sa respiration s'était encore accélérée. Elle tremblait, ou plutôt, elle vibrait. La cadence de ses spasmes s'était intensifiée. Ça ne prendrait plus longtemps, il n'y avait aucune façon de le nier. Néanmoins, pour échapper à cette vision de brutale réalité, je détournai les yeux jusqu'à les fixer sur le lit à présent vide du voisin de chambre le plus éloigné de la concernée. Son entourage éploré s'était lui aussi volatilisé. J'entrouvris les lèvres, prête à poser la question à mon père, avant de me rendre compte que j'en connaissais déjà la réponse. Je me souvenais parfaitement avoir remarqué les stries noirâtres qui parcouraient les avant-bras et le creux de la gorge de l'homme, lorsque nous étions arrivés plus tôt. Ces mêmes stigmates dont n'était pas douée ma mère. Un signe de transformation. Ainsi, c'était ce qui différenciait les futurs macchabées des monstres en devenir.
    
    Je ne demandai pas ce qu'il advenait de ces derniers.
    
    Il se passa une heure, peut-être plus, avant qu'un membre du personnel médical ne fasse un arrêt dans la pièce que nous occupions. Il entra quelques secondes, jeta un regard circulaire sur le trop-plein de lits - à la recherche de cadavres ou de marques obsidiennes - avant de se détourner, sans un mot. Entre temps, une petite fille avait remplacé le porté-disparu dans le lit du fond. J'étais prête à parier qu'il était encore chaud lorsqu'on l'y avait installée. Et, depuis son arrivée, ses parents sanglotaient bruyamment, tout en réajustant toutes les quelques secondes ses couvertures ou son oreiller. J'avais une envie folle de les cogner.
    
    L'homme tout vêtu de bleu - un infirmier selon toute vraisemblance - fût accosté à peine passé le seuil de la porte, grande ouverte, par une de ses collègues. A l'instar de ce que j'avais pu observer plus tôt, ils se mirent à chuchoter, de connivence. Lorsque soudain la femme remarqua mon regard fixe, elle se figea, prise sur le fait, avant d'attirer l'attention de son confrère sur moi. Tous deux m'observèrent un instant de plus, une expression de malaise évident sur le visage et dans leur posture, avant de s'éloigner précipitamment. Sans quitter des yeux l'espace vide où ils se trouvaient un instant auparavant, j'ouvrai la bouche.
    
    — Papa...
    — Je sais, affirma immédiatement ce dernier et je portai mon regard sur lui, pour le découvrir en train de scruter le couloir, le front plissé, entre contemplation et contrariété. Incisif.
    
    Pour la première fois de ma vie, je regrettai d'avoir raison.
    
    Ce ne serait pas la dernière.
    
    
    Aujourd'hui
    
    
    Nous appréciâmes notre repas bien mérité dans le mutisme le plus complet, plongés les uns et les autres dans notre for intérieur. J'essayai toutefois de ne pas m'immerger trop profondément dans le mien, consciente des horreurs que j'y avais enterrées. C'était bien suffisant qu'elles viennent me tourmenter lorsque le sommeil - si rare ces jours-ci - parvenait à me revendiquer. Ça en était venu au point où fermer les yeux me terrorisait et que je faisais en sorte d'avoir à l'éviter, jusqu'à ce que mon corps ne puisse plus le supporter. Aucun de mes compagnons de voyage n'avait jamais évoqué mes terreurs nocturnes et je leur en étais reconnaissante. Mais là encore, j'avais soigneusement évité de reconnaître les leurs. Nous étions, semblait-il, une joyeuse compagnie d'adeptes du déni.
    
    Ça me convenait.
    
    Nous laissâmes s'écouler un temps indéfinissable ainsi, bien après que nos estomacs aient été remplis, à demeurer immobiles autour de la table de la cuisine. Ceci jusqu'à ce que, par la fenêtre de celle-ci, nous vîmes le soleil commencer à décliner, nous nimbant d'une chaleureuse lueur dorée. Lorsque ses derniers rayons de la journée vinrent se poser sur mon épiderme, je frissonnai, emprunte d'une poignante nostalgie qui s'évapora aussi vite qu'elle s'était manifestée. L'apogée du crépuscule était un spectacle magnifique à regarder, saisissant de beauté. Auparavant, c'était mon moment préféré de la journée. J'aimais, lorsque je trouvais le temps, m'arrêter pour l'admirer. Et ce depuis plus d'années que je n'aurais pu me rappeler. A présent, ça ne m'évoquait plus que les prémices d'une obscurité hantée.
    Sur mon corps tout entier, ma pilosité se dressa.
    
    À nouveau, je frissonnai. Glacée.
    
    
    30 jours auparavant
    
    
    Le docteur Russo reparut le lendemain, en début de soirée. Nous avions passé une nuit particulièrement inconfortable, mais j'avais fait en sorte qu'au moins Lucas puisse se reposer, en trouvant un banc, dans une zone peu fréquentée, sur lequel je lui avais dit de se coucher. Il avait calé sa tête sur mes genoux et mis ses écouteurs, avant de sombrer. Mon frère avait pu profiter d'un repos de plusieurs heures, avant que je ne doive le sortir du sommeil, à l'aube, à cause d'une envie pressante. Je m'étais moi-même endormie à un moment donné, très peu de temps, mais suffisamment pour me réveiller avec une méchante raideur musculaire, au niveau de la nuque. Des heures plus tard, je ne m'en étais toujours pas débarrassée.
    
    J'avais reconduit Lucas dans la chambre de notre mère et avais déposé un baiser sur le front brûlant de cette dernière, avant d'aller me soulager. Je n'étais retournée auprès de ma famille qu'après être passée à la cafétéria de l'hôpital, où je nous avais pris de quoi petit-déjeuner. J'avais particulièrement apprécié mon café. Puis, nous avions passé le reste de la journée dans une attente qui ne semblait jamais finir, mais dont l'issue, pourtant, était inéluctable.
    Lorsque le docteur Russo franchit la porte, donc, nous étions loin d'être au meilleur de notre forme. L'épuisement, le chagrin et nos nerfs effilochés expliquaient à eux seuls ce qu'il se produisit ensuite. Toutefois, je n'y étais pas préparée. Le médecin se rendit au chevet de chaque patient, en commençant par la fillette de l'autre côté de la pièce, jusqu'à arriver auprès de ma mère. Nous nous levâmes de nos assises respectives et nous écartâmes du lit immédiatement, pour ne pas lui faire obstacle. Il s'affaira autour d'elle quelques instants, vérifiant ses constantes avec une efficacité clinique. Il se serait vite éclipsé, si mon père ne l'avait pas interpellé.
    
    — Qu'est-ce qui se passe dans cet hôpital ?
    En oyant la question, Russo se raidit, avant d'efforcer son corps à évacuer une partie de cette tension subite. Il éloigna sa paume du front de ma mère avec une lenteur calculée. Puis, il se racla la gorge, avant de repositionner - inutilement - ses lunettes à épaisse monture noire sur son nez. Enfin, il prit la parole, sans jamais nous regarder.
    — L'état de votre femme à empiré, je suis désolé. Il n'y a rien de plus que je puisse faire. Excusez-moi.
    L'homme battit en retraite après ces quelques mots, comme s'il avait le feu au fesses, et se dirigea vers la sortie. Il ne l'atteint jamais. Mon père l'intercepta en l'empoignant par le biceps, avant de le projeter contre une paroi et de lui faire barrage avec son corps. Ce fût fulgurant, d'une grande brutalité. Je sursautai, les yeux écarquillés, et fis un pas en arrière, avant de me rigidifier par instinct. Comme pour ne pas attirer l'attention d'un grand prédateur en chasse. Un instant plus tard, lorsque je posai mon regard sur Lucas, ce fut pour le voir arborer une expression identique à la mienne - peut-être même encore plus horrifiée, car il n'avait encore jamais assisté à ce genre de comportement de la part de notre père, contrairement à moi. Dans la pièce, tous les occupants s'étaient tus. On aurait entendu une mouche voler.
    — Je vous ai posé une question. Que. Se. Passe-t-il. Dans. Cet. Hôpital ?
    Le médecin déglutit bruyamment mais n'appela pas à l'aide, sans doute trop effrayé par la réaction potentielle de mon paternel, qui montrait déjà pratiquement les dents à l'idée d'être à nouveau défié. Le silence dura si longtemps que je crus que le bon docteur ne répondrait pas, mais je fus finalement détrompée.
    — On a reçu des ordres. Nous devons avoir évacué tout le personnel soignant d'ici quarante-huit heures, au plus tard.
    — Des ordres ? De qui ?
    — De l'État-major des armées ?
    — Vous me le dites ou vous demandez ?
    — On n'en sait rien. Ça fait des semaines qu'on a plus reçu de directives du gouvernement. On suit simplement les ordres que nous donnent les militaires stationnés ici, babilla Russo qui, après avoir commencé à parler, ne semblait plus pouvoir s'arrêter.
    — Où est-ce qu'ils vous évacuent ?
    — On sait pas non plus. Quelque part, en sécurité. Dans une zone sécurisée.
    — Et les malades ? m'entendis-je demander, sans pouvoir me refréner. Qu'est-ce que vous faites des malades ?
    Un nouveau silence, assourdissant, me répondit. Et j'avais ma réponse.
    
    Soudain, une brusque inspiration sifflante se fit connaître dans notre dos, déchirant l'extrême tension qui s'était installée et nous nous retournâmes comme un seul homme. Ma mère, que mon père avait dû sangler quelques heures auparavant, tant elle était agitée, commença à se contorsionner de plus belle dans ses liens, sans jamais se réveiller. Son nez se mit à saigner. Elle étouffait. Puis, son corps se souleva d'un coup du matelas imbibé de sueur et retomba brutalement, après un instant en apesanteur. Elle cracha une gerbe de sang, nous vîmes ses yeux s'ouvrir, seulement pour se révulser, puis elle se mit à convulser. Il y eut comme une interruption dans l'écoulement du temps, durant laquelle nous demeurâmes interdits. Tout l'air semblait avoir été brusquement aspiré hors de la pièce. Puis, en une fraction de seconde, l'enfer se déchaîna.
    
    Lucas l'appela dans un cri et papa le repoussa en arrière lorsqu'il fit mine d'avancer vers elle. Je contournai le lit d'un bond, avant de réaliser m'être déplacée, pour me saisir de mon frère qui se débattit immédiatement pour m'échapper. Mais peu importe les coups qu'il me donnait, je refusai de lâcher prise. Avec la plus grande difficulté du monde, je le tirai en arrière, jusqu'à passer le seuil de la chambre. Je refusai qu'il assiste à ça. Personne n'aurait dû avoir à assister à ça.
    
    C'était trop. Tout simplement trop.
    
    Ce fut la dernière fois que je vis ma mère. Tandis qu'elle se noyait dans son propre sang, les traits du visage monstrueusement déformés, le corps douloureusement contracté. Maintenue de force contre ses draps souillés par son époux, qui ne cessait de répéter son nom, d'une voix fêlée qui trahissait son émotion, comme un disque rayé. Cela tandis que le docteur Russo, qui s'était remis de ses émotions, commençait à s'affairer autour d'elle avec une précipitation pratiquée. Futilement. Si futilement.
    
    Une fois dans le couloir, quand je jugeai que nous nous étions suffisamment éloignés, je permis à Lucas de s'affaisser, jusqu'à-ce que nous soyons tous deux agenouillés contre le lino froid. C'était comme si toutes ses forces l'avaient subitement abandonné. Il avait cessé de ruer contre moi, mais je restai ceinturée autour de lui, comme pour ramasser simultanément les morceaux de nos deux cœurs en train de se briser.
    Un sanglot lui échappa, puis, un reniflement. Et, soudain, il hurla.
    
    Intérieurement, je hurlai avec lui.
    

Texte publié par Alie, 19 octobre 2019 à 17h00
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