Pourquoi vous inscrire ?
«
»
Tome 1, Chapitre 7 « 6- Innocence déchue » Tome 1, Chapitre 7
Aujourd'hui
    
    
    Nous marchions depuis quelques heures maintenant sous un soleil de plomb et chaque pas que nous prenions était un supplice. Nous avions perdu un temps fou en essayant de contourner un col qui nous avait barré la route, plus tôt dans la matinée, jusqu'à tomber sur un chemin de randonnée que nous suivions depuis et qui le surplombait. L'eau avait manqué depuis un moment déjà et une migraine cuisante battait derrière mon œil gauche depuis au moins aussi longtemps. Je combattais une violente envie de vomir et un évanouissement. A ma gauche, Kimiko avait retiré deux couches de pull qu'elle avait noué autour de sa taille, la laissant en débardeur et dévoilant à ma grande surprise, un tatouage qui ornait son deltoïde droit. Une magnifique et très détaillée fleur de cerisier, surmontée de ce qui me semblait s'appeler un kanji*. L'encre noire du tracé délicat de ce dernier contrastait fortement avec la pâleur de la peau de l'asiatique, contrairement au rose pâle dont était colorée la sakura, qui sublimait la carnation lunaire de ma comparse. A ma droite, Jordan s'était également débarrassé de sa veste, dévoilant des avant-bras entièrement tatoués lui aussi, de rosiers de jais, ce qui ne m'avait au contraire de Kimiko pas étonnée, car ça correspondait au personnage. Je l'avais ensuite aidé à fourrer son pardessus dans son sac à dos tristement vide de vivres, à l'instar des nôtres. Roger, quant à lui, avait depuis trois jours déjà décidé de se séparer définitivement du sien, dans un accès de rage un après-midi de canicule comme celui-ci. Il suait tellement dans son t-shirt, jadis blanc, qu'il en était pratiquement devenu transparent. Pour autant, le quinquagénaire marchait devant nous à grands pas pesants, comme pour se prouver que contrairement aux pauvres mortels que nous étions, les conditions climatiques ne l'affectaient pas. Quel abruti.
    
    A l'inverse de mes compagnons d'infortune, j'avais choisi de supporter ma propre veste, sachant que si je succombais à la tentation de la retirer je finirai par endurer de vicieux coups de soleil en plus de mon insolation. J'avais malheureusement hérité, au même titre que Lucas, de la peau rousse de notre père, malgré le fait que nous ayons tous été bruns. Jamais de ma vie je n'avais eu le bonheur d'expérimenter le bronzage. J'étais, en revanche, une intime connaisseuse des ravages provoqués par une exposition prolongée à l'astre solaire. Je ne voulais pas risquer de les ajouter à mes peines actuelles.
    
    L'horizon stérile semblait s'étendre à l'infini et une brume de chaleur vacillante barrait la ligne de ce dernier, comme un rappel tangible de la fournaise dans laquelle nous évoluions. A tout instant, je pensai pouvoir commencer à percevoir des mirages et je désespérai de voir apparaître la moindre construction humaine au loin. J'essayai instinctivement de m'humecter les lèvres, craquelées et douloureuses, pour me rendre compte que je n'avais plus de salive pour le faire. Nous avions besoin d'ombre, d'eau et de repos, mais ne pouvions pas avoir les deux premiers et nous permettre le dernier. S'arrêter maintenant nous condamnerait à coup sûr, nous serions physiquement incapables de reprendre la route.
    
    Je levai les yeux au ciel, une main lourde posée au dessus d'eux pour les préserver du rayonnement du soleil, afin d'estimer la position de celui-ci. Il était midi. Plus ou moins, à en juger par l'étirement de mon ombre. Je compris rapidement que nous avions dérivé vers l'ouest de façon inquiétante en essayant de nous distancier des abords de Carlevan, mais j'évitai d'en informer les autres, pour ne pas rajouter le poids de cette connaissance à leurs préoccupations actuelles. Par chance cependant, nous avions été bien inspirés de suivre le chemin de terre sur lequel nous progressions, car ils nous dirigeait direction plein sud, dans la trajectoire la plus directe pour atteindre Carpiagne, du moins je l'espérais.
    
    Ça ne changeait rien au fait que l'horizon demeurait foutrement désertique.
    
    *Signe idéographique de l'écriture japonaise, d'origine chinoise.
    
    
    31 jours auparavant
    
    
    Après une heure passée à observer l'état de ma mère se dégrader à vue d'œil, tout en essayant de faire abstraction des cris, pleurs et autres éclats d'affliction qui résonnaient dans les couloirs, j'entraînai Lucas hors de la chambre pour une promenade. Il m'était impossible de le préserver de ce qu'il se passait, non seulement au sein de notre famille, mais également autour de lui, mais ça ne m'empêchait pas d'essayer. Je l'attirai dans la première cage d'escalier déserte que je trouvai pour nous isoler de l'agitation morbide, autant que possible. Et nous nous contentâmes de rester là, assis sur la première marche, plongés dans nos pensées respectives, durant un long moment. C'était probablement la plus longue durée durant laquelle j'aie jamais vu mon frère demeurer tranquille, lui qui avait toujours été un moulin à paroles infatigable. Un rappel de plus de la souillure que les récents événements avaient fait naître dans nos cœurs. Une emprunte que je devinai - avec de plus en plus de clarté - indélébile.
    
    — Alex. m'interpella soudain le pré-adolescent, sans me regarder. Je sursautai légèrement, arrachée à ma psyché, avant de me tourner vers lui.
    — Oui ?
    Il laissa planer un instant de silence, les sourcils froncés, le regard focalisé sur le béton entre ses pieds et une moue étrangère sur son adorable visage moucheté. Puis il reprit la parole, un accent grave dans sa voix d'enfant qui ne lui saillait pas.
    — Est-ce que je vais mourir ?
    Je gelai, choquée au delà de toute mesure par cette question qui scellait l'agonie de l'innocence - de son innocence. N'obtenant pas de réponse de ma part après une minute entière, Lucas se redressa pour me regarder et je vis ses beaux yeux multicolores s'écarquiller. Il porta immédiatement une main mal-assurée sur mon visage pour en essuyer une larme silencieuse. Je ne m'étais même pas rendue compte que je m'étais mise à pleurer.
    — Alex, ça va ? Pourquoi tu pleures ?
    Je secouai la tête, incapable de répondre, tout en avalant le flot de salive et d'angoisse qui m'entravait la gorge. Puis j'essuyai grossièrement l'eau salée qui dévalait mes joues, avant d'emprisonner les paumes de mon petit frère dans celle que j'avais de valide. Finalement, je plongeai mon regard dans le sien, presque avec fièvre, habitée d'un besoin brûlant de le convaincre. Au point de la déraison.
    — Tu ne vas pas mourir tu m'entends ? Je ne le permettrai pas. Tant que je serai là pour te protéger tu n'auras rien à craindre, d'accord ?
    — Mais si tu n'étais pas là, si... !
    — Je serai toujours là pour toi. l'interrompis-je, incapable de supporter une objection. Je resterai toujours avec toi. Rien ne pourra nous séparer, je te le promets.
    
    Il hocha la tête en assentiment, pas vraiment convaincu mais légèrement rassuré et je ne pouvais pas en demander beaucoup plus. Je l'attirai contre moi et le serrai fort, enfonçant mon visage dans le nid d'oiseau qu'était sa crinière pour m'imprégner de son odeur, comme si à tout moment on pouvait venir et me l'arracher.
    Je me jurai à cet instant que c'était quelque chose que je ne laisserais jamais se produire.
    
    
    Aujourd'hui
    
    
    Quand, une trentaine de minutes plus tard, nous vîmes au loin deux rangées d'arbres au feuillage carbonisé se séparer, pour être traversées par le chemin sablonneux que nous foulions, nous n'en pensâmes pas grand chose. Mais lorsque nous sortîmes du semblant de forêt pour découvrir la première habitation que nous ayons vue depuis des lustres, nous ne pûmes contenir notre soulagement et notre joie. Ils s'exprimèrent toutefois faiblement, nos forces nous manquant. Nous nous approchâmes de la bâtisse, à un rythme un tantinet plus accentué que celui que nous maintenions jusque-là pour préserver nos forces, et nous en fîmes le tour précautionneusement. Nous nous stoppâmes au niveau de chaque fenêtre, scrutant l'intérieur, à la recherche du moindre indice de présence - humaine ou non. Il n'y en avait pas.
    
    Lorsque nous arrivâmes de l'autre côté de la villa, nous découvrîmes une piscine. Stupéfaits, nous nous stoppâmes, seulement pour nous mettre à courir vers elle un instant plus tard, après avoir échangé des regards d'envie et de compréhension mutuelle, toute prudence oubliée.
    
    Mes compagnons se débarrassèrent de leurs affaires en quatrième vitesse, avant de se jeter dans l'eau claire, en poussant des exclamations de ravissement. Quant à moi, je notai distraitement le dépôt de feuilles mortes et de quelques insectes qui jonchait la surface de l'eau, ainsi que le fond de la piscine, tapissé d'une couche terreuse. Tout ceci indiquait que les habitants de cette maison devaient l'avoir quittée depuis quelques temps déjà. Une bonne chose pour nous. Mais je n'y réfléchis pas plus avant. Je laissai tomber la batte de Jordan et mon propre sac au sol, avant de me défaire de ma veste, suivie de ma ceinture d'outillages, pour me jeter dans l'eau chlorée à mon tour.
    Nous batifolâmes comme des enfants durant de longues minutes, nous sentant revivre. Lorsque je remontai à la surface, après m'être immergée une nouvelle fois, je levai les yeux au ciel pour soudain apercevoir les panneaux solaires qui ornaient le toit du foyer. Je donnai un coup léger à l'épaule de Jordan, qui passait en brasse près de moi au même moment, pour attirer son attention, et lui indiquai du doigt ma trouvaille. Nous échangeâmes regard et sourire extatiques, avant de prévenir Roger et Kimi de la bonne nouvelle.
    
    Il y avait de l'électricité ici.
    
    
    31 jours auparavant
    
    
    Après avoir passé un temps considérable à se rassurer l'un l'autre, j'entraînai Lucas à la recherche de nourriture - les grognements incessants du ventre de ce dernier étant le catalyseur de cette décision. Je me rappelai avoir remarqué en arrivant à l'hôpital que les distributeurs automatiques dans le hall d'accueil contenaient encore de quoi manger. Alors, plutôt que de naviguer à l'aveugle dans les étages - et exposer mon petit frère aux horreurs qui s'y déroulaient -, je décidai de rejoindre le rez-de-chaussée.
    
    Nous fûmes aveuglés durant quelques instants en quittant la cage d'escalier, redécouvrant la lumière du jour. Quand nos yeux furent acclimatés à la luminosité, je repérai avec peine l'objet de notre convoitise, au travers de la masse de corps qui obstruait ma vision. Nous traversâmes le hall pour l'atteindre, obligés de nous frayer un passage dans une foule compacte et chaotique de personnel soignant, visiteurs et malades. Je tins la main de Lucas, afin de ne pas l'y perdre. Finalement, nous parvînmes à nous en extraire et je fis asseoir ce dernier sur un banc libre, le temps de nous acheter de quoi grignoter. Il n'y avait plus beaucoup de choix dans la machine, après des semaines sans réapprovisionnement, mais je n'étais de toute façon pas très pointilleuse sur les barres chocolatées. J'étais bien heureuse d'avoir, par réflexe, emporté avec moi mon porte monnaie en quittant la maison.
    
    Une fois mes achats en main, je rejoignis Lucas. Nous mangeâmes dans un silence confortable, perdus dans nos pensées respectives pour faire abstraction de la frénésie qui nous entourait. Je laissai mon regard courir sur mon environnement, comme je le faisais toujours, absorbant toutes les informations que je pouvais glaner - une habitude qui, plus tard, me serait d'une grande utilité, pour ne pas dire vitale. Et je remarquai rapidement un étrange manège opéré par les professionnels de santé. Ceux-ci se stoppaient tous les quelques pas, pour s'entretenir les uns avec les autres à voix feutrée, lorsqu'ils se croisaient, avant de poursuivre leur route, dans une parodie de course qu'obligeaient leur métier et les circonstances. Ils paraissaient devenir étrangement imperméables aux esclandres qui éclataient un peu partout autour d'eux, une fois ces conversations achevées, comme si un lourd poids leur était enlevé des épaules. La nervosité et le soulagement se battaient sur leurs visages harassés. Et, même si je ne savais pas comment interpréter ma découverte, une chose était certaine.
    
    Quelque chose se préparait.
    
    
    Aujourd'hui
    
    
    Une fois avoir suffisamment apprécié la piscine, nous nous mîmes d'accord sur le meilleur moyen de pénétrer dans la villa fermée à clés. Passer par la baie vitrée donnant sur le salon nous sembla être le biais le plus aisé. Roger brisa un pan de cette dernière et nous attendîmes. Il y avait peu de chance qu'une créature se cachant à l'intérieur ne se soit pas encore manifestée, après tout le vacarme que nous avions fait, mais la prudence était mère de sûreté. Nous laissâmes s'écouler une minute entière avant d'entrer.
    
    Une fois à l'intérieur, nous décidâmes de nous séparer pour faire le repérage de l'immense maison, nos armes en mains, afin de nous assurer que la voie était véritablement libre. Jordan insista pour récupérer sa batte, mais je l'en dissuadai. Je voulais laisser le temps à ses mains de se remettre du traumatisme qu'elles avaient subi. Alors, Roger eut beau grogner, le jeune homme campa dans le salon, attendant notre feu vert.
    
    Le doyen de notre petite compagnie partit en reconnaissance au rez-de-chaussée, tandis qu'avec Kimiko, nous montâmes à l'étage. Arrivées en haut de l'escalier, nous échangeâmes un regard, nous souhaitant mutuellement bonne chance, avant de nous séparer. Je pris à gauche. Je trouvai porte ouverte pour les deux premières pièces devant lesquelles je passai - une salle de bain et une salle de jeu. Mais, arrivée en bout de couloir, je rencontrai une dernière porte, à peine entrebâillée. J'avalai grossièrement, avant de porter le bout de la batte de baseball de Jordan - que je tenais fermement en main - contre son battant, et poussai en douceur.
    
    Rien d'inquiétant ne se dévoila une fois la porte grande ouverte, mais je laissai néanmoins échapper un souffle de choc, le cœur serré. C'était une chambre. Une chambre d'enfants, plus précisément. Deux petits lits défaits se trouvaient sur les côtés opposés de la pièce, peints et décorés en bleu et rose respectivement. De nombreux jouets gisaient, abandonnés, sur la moquette couleur crème ainsi que plusieurs livres d'histoires colorés. J'étais prête à parier que certains jouaient même de la musique. L'armoire et les deux petites commodes présentes dans la pièces était éventrées, vides, comme si quelqu'un en avait précipitamment retiré le contenu. C'était probablement ce qu'il s'était produit. Avant de m'en rendre compte, je me tenais au dessus du lit aux draps blanc et azur, sur lequel je passai une main absente, avant de me saisir de l'ours en peluche qui y trônait, assis près de l'oreiller. Je me demandai si ça avait été la peluche favorite du petit garçon qui dormait là, s'il avait regretté de n'avoir pas pu l'emmener avec lui, où qu'il fût allé. Et je me souvins, malgré moi, que Lucas en possédait une presque identique auparavant, qu'il l'avait traînée partout avec lui pendant un long moment, durant ses plus tendres années.
    
    Pour échapper à cette réminiscence, je reposai l'ours dans la position exacte dans laquelle je l'avais trouvé et fis demi-tour pour quitter la pièce. Je tirai la porte derrière-moi en sortant, comme pour préserver un sanctuaire. Je ne regardai pas en arrière. Toutefois, je ne pus m'empêcher de m'interroger sur ce qu'il avait bien pu advenir des enfants qui dormaient là, autrefois. Avant tout ça.
    
    Lorsque j'arrivai au niveau de la salle de bain, je me stoppai. Je décidai d'aller jeter un œil dans ce que je devinai être l'armoire à pharmacie. Appuyée contre l'escalier, Kimiko qui m'attendait me fit un signe de questionnement en me voyant m'arrêter, et je lui indiquai d'attendre cinq minutes de ma main libre. Je pénétrai dans la pièce d'eau et déposai mon arme contre le lavabo, avant d'ouvrir en grand les deux battants du miroir qui surplombait celui-ci. D'expérience, je savais que j'y trouverais probablement du matériel médical. Je découvris avec ravissement que la cache contenait encore quelques nécessités. Par ordre de priorité, je me saisis des quelques bandes stériles, du désinfectant à moitié vide, ainsi que de la boîte de doliprane que j'avais sous les yeux. Je les déposai sur le rebord en céramique du lavabo, puis je farfouillai dans le reste, histoire de faire un inventaire. Il restait quelques petites choses utiles, que je pris note de venir récupérer plus tard, lorsque j'aurai mon sac à dos avec moi et je refermai le compartiment dissimulé. Je rejoins Kimi qui patientait toujours et j'agitai ma trouvaille en réponse à son regard interrogateur, avant que nous ne redescendions. Nous traversâmes le salon clair, et je remarquai pour la première fois que nous l'avions souillé, en y circulant encore humides et crasseux.
    
    Je trouvai que c'était une belle analogie de ce qu'était devenue ma vie.
    
    Nous découvrîmes, en pénétrant dans la cuisine, posés sur la table à manger, une pile de boîtes de conserves que nos deux compagnons examinaient, ainsi qu'un pack d'eau déjà entamé par ceux-ci. La chance tournait enfin. Je n'avais qu'une hâte, en profiter. Mais, plutôt que de me jeter sur les victuailles, je déposai la batte cloutée contre le dos de la chaise occupée par son propriétaire, et laissai tomber mon chargement sur la table. Puis, j'ouvrai précipitamment la boîte de doliprane et avalai un cachet avec une grande gorgée d'eau. Je me retins de finir la bouteille, consciente que je devais m'occuper en priorité de Jordan et qu'il fallait rationner. J'espérai que le médicament ferait vite effet cependant, ma migraine étant toujours aussi carabinée que lorsqu'elle avait débutée, des heures auparavant. Consciente que mon patient souffrait lui aussi, je lui fis passer à regret la bouteille ainsi qu'un cachet blanc, qu'il avala sans une once d'hésitation. Puis, je me saisis d'un siège, que je rapprochai de lui, avant de m'asseoir dessus et de lui saisir les mains. Je les déposai sur mes genoux sans plus de cérémonie.
    
    — Est-ce que c'est une technique de séduction courante chez les jeunes aujourd'hui ? plaisanta le jeune homme et je levai les yeux au ciel, choisissant de ne pas répondre. Tout en commençant à démêler les bandages sales, focalisée sur ma tâche, j'adressai la parole à l'autre homme du groupe. Il avait ouvert une première conserve et était en train de la mettre à réchauffer au micro-onde.
    — Où as-tu trouvé tout ça ?
    — Y'a un garde-manger, à l'arrière de la baraque. Il en reste encore, faudra aller s'ravitailler avant de r'partir.
    Je fredonnai en assentiment, tout en dénouant la dernière bande des paumes de Jordan. Je le forçai à les déplier avec douceur, pour les découvrir encore plus à vif et cloquées que le matin même. Et, plus inquiétant encore, infectées.
    — On va devoir nettoyer ça, annonçai-je à ce dernier et il se leva immédiatement à ma suite, lorsque je me dirigeai vers l'évier. Je vis à la crispation de ses traits qu'il appréhendait la manœuvre et je compatis. Ça n'allait pas être une expérience agréable, mais c'était nécessaire. Plus par acquis de conscience qu'autre chose, je testai le robinet, qui crachota deux giclées d'eau, avant de cesser toute activité. Je me détournai pour attraper une bouteille encore scellée, seulement pour me retrouver face à l'une d'elles, tendue par Roger. Interloquée, mais reconnaissante, je m'en saisi.
    — Tu es prêt ? interrogeai-je Jordan, après avoir retiré le bouchon de la cristaline, et il m'offrit un sourire tendu, avant d'amener ses mains au dessus de l'évier, l'image même d'un condamné qui monte à l'échafaud
    — Comme je le serai jamais.
    
    Alors, je commençai à verser. J'humidifiai ses mains juste assez pour pouvoir les laver correctement, ne voulant pas gaspiller le précieux liquide et Jordan demeura stoïque durant toute la procédure. Lorsque je fis couler le pec citron sur ses plaies cependant, il ne put retenir un gémissement de douleur aigu, et serra les dents si fort que je crus les entendre crisser. Ses mains se mirent à trembler. Je fis mousser le liquide le plus délicatement possible, tout en m'assurant de bien nettoyer les zones purulentes. Et, malgré le bain impromptu pris plus tôt par le jeune homme, la mousse qui dévalait dans le bac devint rapidement brune. Je fis en sorte d'être la plus efficace possible et d'en finir vite.
    
    Après avoir rincé tout le liquide vaisselle, j'attrapai le premier torchon à ma portée et me mis à tamponner les paumes de Jordan, jusqu'à-ce qu'elles soient - plus ou moins - sèches. Une fois cela fait, je tirai ce dernier en direction de la chaise qu'il occupait précédemment et nous nous rassîmes. Avec un regard d'excuse, je versai dans ses mains une giclée de désinfectant, avant de les recouvrir d'une compresse chacune, que j'avais également imbibées de ce dernier. Pour finir, j'emballai le tout d'une bande stérile. Jordan n'émit pas un son. J'admirai mon travail un instant, et le saluai d'un hochement de tête satisfait au terme de mon inspection.
    
    Je m'apprêtai à me lever pour aller nous réchauffer de quoi manger, lorsqu'une conserve fumante ainsi qu'une cuillère à soupe atterrirent devant chacun de nous, déposées par une Kimiko souriante. Nous la remerciâmes avec reconnaissance et je creusai immédiatement dans mes haricots rouges. Quelques mois auparavant, lorsque je pouvais encore jouer les fines bouches, j'aurais catégoriquement refusé d'y toucher. Je les avais, après tout, toujours détesté. Aujourd'hui cependant, rien ne m'avait jamais semblé aussi bon et je les dévorai sans me poser de question. C'était le premier vrai repas que je faisais en trois jours. Qui plus est, il s'agissait d'un repas chaud. Je ne comptais pas gâcher une opportunité, de plus en plus rare, d'en profiter.
    
    Il me fallut deux minutes pour me rendre compte que mon voisin de table blond n'avait pas encore touché à son propre dîner. Je soulevai un sourcil inquisiteur dans sa direction, courbée au dessus de ma conserve, tout en mâchouillant les haricots que j'avais encore en bouche. J'avais conscience d'être assez inélégante ; mais ce genre de considérations n'importaient plus à personne à présent.
    
    — Tu ne vas pas me nourrir ? me taquina finalement ce dernier, en levant ses deux mains bandées devant lui en martyr, mettant fin au suspens. Je lui assénai un coup de pied dans le tibia pour toute réponse. Il éclata de rire, avant de se saisir de sa propre cuillère, façon homme de Cro-Magnon, et de se mettre à manger.
    Même si j'avais fait mine de ne pas partager son hilarité, je savais que mon sourire complice n'était pas passé inaperçu.

Texte publié par Alie, 1er octobre 2019 à 11h21
© tous droits réservés.
«
»
Tome 1, Chapitre 7 « 6- Innocence déchue » Tome 1, Chapitre 7
LeConteur.fr Qui sommes-nous ? Nous contacter Statistiques
Découvrir
Romans & nouvelles
Fanfictions & oneshot
Poèmes
Foire aux questions
Présentation & Mentions légales
Conditions Générales d'Utilisation
Partenaires
Nous contacter
Espace professionnels
Un bug à signaler ?
1382 histoires publiées
641 membres inscrits
Notre membre le plus récent est xMarshmalo
LeConteur.fr 2013-2020 © Tous droits réservés