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Tome 1, Chapitre 6 « 5- Quand tout s'effondre » Tome 1, Chapitre 6
38 jours auparavant
    
    
    Je pénétrai dans la cuisine, mes écouteurs fermement vissés dans mes oreilles et un fredonnement sur les lèvres, dans l'objectif de me servir à boire. J'y trouvai ma mère. Elle me tournait le dos, immobile, un verre vide à la main et je sentis immédiatement que quelque chose n'allait pas. Je retirai mes oreillettes filaires, avec des mouvements lents. Puis je déposai - machinalement - mon portable sur le premier meuble à ma portée. J'avais les yeux braqués sur la silhouette figée devant moi, comme incapable de détourner le regard. Un frisson glacial remonta le long de ma colonne vertébrale jusqu'à venir s'échoir à la racine de ma nuque, tandis que je m'approchai d'elle prudemment. Comme un pressentiment, l'ombre d'un instinct depuis longtemps égaré par l'Homme.
    
    — Maman ? l'appelai-je, sans obtenir de réaction, et réitérai quelques secondes plus tard, en vain. Lorsque je ne fus plus qu'à quelques centimètres d'elle, je déposai une main sur son épaule, exerçant une légère pression pour attirer son attention. Maman ?
    Elle se retourna d'un coup, et je sursautai, reculant de deux pas en arrière, alors qu'elle lâchait la prise qu'elle avait autour du verre dans sa main. Il se brisa sur le sol avec fracas.
    — Mm, quoi chérie ? me demanda-t-elle, distraitement, avant de se mettre à me sourire, comme absente.
    J'essayai de contenir la panique naissante en moi à la vue de son expression lumineuse, presque extatique, et l'abordai de nouveau avec prudence.
    — Tu vas bien ?
    — Oh oui, très bien. Je m'apprêtais à...
    Elle se stoppa abruptement dans sa lancée pleine de jovialité, et son expression de joie démesurée se mua en une profonde contemplation, comme si elle ne parvenait pas à se souvenir de ce qu'elle allait dire - ou, peut-être, faire.
    — À quoi maman ? m'enquis-je, avec une douce insistance, pour l'encourager à se rappeler. Et, aussi, parce que j'espérai que sa réponse nierait la terrible réalisation qui m'oppressait.
    — Je ne sais plus ! s'exclama-t-elle, sa gaieté retrouvée, les yeux brillants. Ça ne devait pas être si important. Je vais aller m'allonger un peu maintenant.
    
    Elle fit un pas en avant pour quitter la cuisine et je me projetai vers elle pour l'empêcher d'avancer ; pas assez vite cependant, car elle avait déjà marché pieds nus sur les éclats de verre éparpillés un peu partout autour de nous. La plante de ceux-ci se mirent à saigner abondamment, mais maman ne semblait pas ressentir la moindre douleur. Elle se contenta de baisser les yeux, suivant mon regard et, intriguée, déclara à mon grand effroi :
    — Tiens, quelqu'un a cassé un verre.
    
    Plus tard, après l'avoir soignée et mise au lit, je me dirigeai en pilote automatique dans la cuisine pour faire disparaître la preuve flagrante d'une réalité insoutenable. Je ramassai avec une diligence mécanique chaque bout de verre, puis me mis à frotter avec acharnement de mon seul bras valide le carrelage souillé, jusqu'à avoir la peau crue et les ongles brisés. Lorsque papa me trouva à son retour du ravitaillement, agenouillée par terre toujours en train d'en astiquer les grands carreaux blancs, j'avais la gorge trop comprimée pour parler. Pour lui expliquer. Et sans doute, aussi, n'y parvenais-je pas car exprimer ma conclusion à voix haute l'entérinerait. Parce que ça rendrait tout ça réel.
    Il fallut plusieurs heures avant que je ne trouve le courage de révéler à mon père ce que j'avais découvert et la nuit entière pour qu'il se fasse à l'idée.
    
    D'une façon ou d'une autre, ma mère était condamnée.
    
    
    Aujourd'hui
    
    
    J'avais déjà revêtu mon sac à dos lorsque j'allai vérifier si les alentours étaient dégagés par la fenêtre. Derrière moi, Kimiko et Roger récupéraient leurs effets. Le soleil était à présent en pleine ascension dans le ciel. Je savais qu'il nous réchaufferait assez tôt - à notre grand désespoir car l'été, toujours aride dans cette région, s'annonçait caniculaire cette année. Quand je fus assurée - autant que je pouvais l'être avec mon angle de vue limité - qu'aucun infecté ne traînait proche de notre position, je m'écartai de l'ouverture pour aller aider Jordan à enfiler son barda. Comme il ne pouvait pas fermer les mains, je me saisis au passage de sa batte de baseball qu'il avait abandonnée, afin de pouvoir maintenir la porte close.
    
    — Reste près de moi, enjoignis-je ce dernier et il acquiesça immédiatement. Puis, j'enfonçai ma hachette dans ma ceinture porte-outils (devenue ma fidèle alliée depuis une dizaine de jours maintenant) afin de me dégager une main. Je passai ensuite devant Jordan pour dérouler la chaîne qui bloquait l'ouverture de la porte, aussi silencieusement que possible. Les infectés étaient beaucoup moins actifs le jour, mais on ne savait jamais.
    Une fois les lourds maillons en main je les soupesai un instant et, décidant qu'ils pouvaient faire office d'arme, décidai de les fourrer dans une des nombreuses poches de mon ceinturon. Puis, je jetai un regard à mes compagnons par dessus mon épaule. Je les trouvai prêt à affronter tout ce qui pouvait se trouver dehors. Alors, je poussai les battants de la porte ouverts.
    
    
    32 jours auparavant
    
    Nous décidâmes de ne pas parler à Lucas de l'état de maman tout de suite et prétextâmes une grande fatigue pour expliquer la raison de son isolement dans la suite parentale. Mais mon petit frère était loin d'être idiot, nous savions que le subterfuge ne durerait pas bien longtemps.
    
    Durant les cinq jours qui suivirent, papa s'enferma avec elle afin de veiller à ce qu'elle ne se blesse pas et même s'il ne m'en dit rien, je compris que les périodes de lucidité de ma mère était de moins en moins fréquentes. Bientôt, elle ne nous reconnaîtrait plus. Je savais que si nous devions lui dire adieu, c'était maintenant ou jamais. Ce fut ce résonnement qui convainquit finalement papa, au matin du sixième jour, d'expliquer la situation à Lucas. Il accepta de me laisser de garde auprès de ma mère tandis qu'il s'attelait à la tâche, qu'il avait catégoriquement refusé de me déléguer.
    
    Je lui en fus reconnaissante lorsque, dix minutes après son départ, j'entendis les premiers cris de dénis couplés de sanglots déchirants qui venaient du couloir. Je fermai les yeux et serrai les dents pour retenir ma propre dévastation, tout en resserrant ma prise sur la main moite de ma mère qui se tordait dans ses draps, inconsciente et couverte de sueur, la respiration anormalement rapide. Une demie-heure plus tard, lorsque mon père reparut, il portait sur lui le poids de la peine de son fils en plus des nôtres. Il m'informa simplement que Lucas s'était assoupi, sans aucun doute à cause du choc émotionnel, puis nous retombâmes dans le silence.
    
    Je sus que plusieurs heures s'étaient écoulées depuis le début de notre veille, lorsque je vis le soleil atteindre son zénith à travers les embrasures des volets en bois clos de la chambre. Je n'avais aucun appétit, mais j'informai néanmoins mon père que j'allai nous préparer à manger, consciente que nous allions avoir besoin de toutes nos forces pour ce qui allait suivre. C'était avec une grande réticence que je séparai la paume de ma mère de la mienne, avant de quitter la pièce.
    
    Je fis décongeler la dernière baguette de pain qu'il nous restait au congélateur puis m'en servis pour préparer trois sandwichs. Seulement trois, car maman s'était avérée incapable d'avaler quoi que ce soit depuis trois jours déjà - mon père avait appelé ce phénomène «dysphagie» -, que je disposai sur un plateau sur lequel je rajoutai des verres remplis d'eau. J'essayai de ne pas m'attarder sur eux, leur vue seule me rappelait crûment les premiers stades de la maladie qui rongeait ma mère. Par la suite, je passai d'abord dans la suite parentale pour y déposer le plateau - que j'étais parvenue par miracle à équilibrer d'une seule main - avant de me diriger vers la chambre de Lucas, un sandwich et un verre d'eau tenus fermement contre mon torse à l'aide de mon avant-bras. En y pénétrant, mon regard fut immédiatement attiré par ce dernier, endormi en position fœtale sous sa couette, les yeux bouffis et rougis de larmes à présent taries. Je ne doutai pas qu'elles couleraient à nouveau très bientôt. J'abandonnai mon chargement sur sa table de nuit et m'assis près de lui. Pendant un long moment, je me contentai de le regarder, me demandant comment il allait pouvoir se remettre de ça. Comment nous allions nous en remettre.
    
    Et, soudain, il commença à s'agiter dans son sommeil en poussant de petits geignements blessés et, incapable de le supporter, je portai ma main valide dans sa crinière épaisse et ondulée que je me mis à caresser pour l'apaiser. Je lui murmurai que ça allait, que tout allait s'arranger, jusqu'à ce qu'il se soit calmé. Comme mon père, des semaines plus tôt, je mentis. Lorsque je fus certaine qu'il était retombé dans un profond sommeil je le quittai, en prenant soin de laisser la porte de sa chambre entrouverte, avant de rejoindre mon père.
    
    Je trouvai ce dernier dans la position exacte dans laquelle je l'avais laissé, alors qu'il traçait du pouce avec une tendresse absente le front de sa femme, sur laquelle il avait les yeux braqués. Le plateau était toujours là où je l'avais posé, intact, mais je m'abstins de le faire remarquer. Je retrouvai simplement ma place précédente et me forçai à avaler quelques bouchées de mon sandwich, que j'abandonnai vite lorsque mon estomac commença à protester. Les minutes s'égrainèrent, mais contrairement aux heures précédentes, je fus incapable d'en supporter la lourdeur étouffante.
    
    — Je serai en bas, j'avisai mon père même si je n'étais pas certaine qu'il m'ait entendue, avant de me précipiter hors de la pièce en silence. Je ne m'arrêtai que lorsque j'eus atteint la dernière marche de l'escalier sur laquelle je m'écroulai pesamment. J'enroulai mes bras autour de mes jambes en faisant attention à ne pas bousculer mon membre blessé et me cachai le visage entre eux ; puis je respirai. Je respirai simplement alors que la longue attente se poursuivait.
    Beaucoup plus tard, du moins il me sembla, j'entendis les pas de mon père se diriger vers moi, avant d'ouïr le craquement familiers des marches qui me signalaient qu'il se rapprochait. Je déliai mes membres courbatus par mon immobilité, et me retournai pour le regarder. Il ne me dit que trois mots avant de se détourner.
    — Elle est réveillée.
    
    Je me redressai pour le suivre alors qu'il avait déjà disparu à l'angle du mur à l'étage et me dirigeai à nouveau vers la suite parentale. Là, la porte était grande ouverte et maman se tenait assise dans son lit, assistée de deux oreillers. Lorsqu'elle me vit, elle m'adressa un sourire maladif mais sincère, et dans son regard, pour la première fois depuis des jours, il y avait une lueur de conscience. Je dépassai mon père qui s'éloigna pour aller trouver mon frère, afin de nous laisser un semblant d'intimité.
    — Salut maman, l'abordai-je dans un murmure en agitant la main, amorphe et désemparée.
    — Viens ici chérie, approche-toi, m'enjoignit-elle avec une invitation molle du bout des doigts et j'obéis. Je m'échouai à ses côtés sur le couvre-lit en laine coloré, que je savais avoir été tricoté par ma grand-mère maternelle, en cadeau de mariage pour mes parents, que je me mis à tripoter nerveusement. Une expression doucereuse sur le visage, ma mère m'observait, comme voulant graver dans sa mémoire les moindres détails de mon visage. Nous partageâmes un long silence contemplatif durant lequel je fis de même, consciente de la finalité de cet instant.
    — Je vais mourir Alexandra, déclara soudainement ma mère, avec une certitude désarmante et un calme souverain. (J'eus l'impression de mon côté d'encaisser l'impact d'un coup de poing dans le ventre, tandis qu'une boule d'angoisse vint se loger dans ma gorge, que j'ignorai comment déloger.) J'aurais voulu avoir la chance de te voir devenir la femme extraordinaire que je sais que tu deviendras, poursuivit-elle, sans jamais égarer son regard loin du mien. J'aurais voulu pouvoir être là et te guider dans les épreuves que tu devras surmonter ; mais je ne le pourrai pas. Alors, à défaut, je vais te donner un conseil maintenant. (Elle fit une pause, comme pour jauger de mon niveau d'attention, avant de reprendre) Tu dois rester toi-même. Toujours. Peu importe les choix que tu devras faire et les embûches sur ton chemin . Ne laisse pas ce monde te transformer, jusqu'à te réveiller un matin et réaliser que tu ne te reconnais plus. Parce que ce qu'il y a là-dedans, m'assura-t-elle avec une conviction d'acier en portant une main tremblante contre mon cœur, ce qu'il y a là-dedans est tout ce dont tu as besoin pour avancer. Tu es magnifique ma chérie, à l'extérieur et à l'intérieur. Je ne pourrais pas être plus fière de toi. Et j'ai la certitude que si tu laisses ton cœur te guider, alors ce monde n'aura pas raison de toi. Bien au contraire, non seulement tu lui survivras, mais tu y prospéreras. Je n'ai aucun doute là-dessus. Alors promets-le-moi chérie. Promets-moi de toujours rester toi-même.
    Incapable de parler tant ma gorge était obstruée, je me contentai de hocher la tête et de m'allonger près d'elle, que j'enserrai de mon bras valide aussi fort que je l'osai pour ne pas la blesser plus qu'elle ne l'était déjà. Celle-ci se mit à passer une main tendre dans mes cheveux détachés, jusqu'à en faire disparaître le moindre nœud, et si j'avais pu trouver le sommeil, nul doute que je l'aurais fait. Je ne sus pas combien de temps s'était écoulé avant que Lucas ne nous rejoigne mais, sans un mot, je me décalai afin qu'il puisse grimper à nos côtés. Lorsque je jetai un regard par la porte de la chambre, ce fut pour y trouver mon père, appuyé contre son encadrement, une émotion incommensurable de déchirement gravée sur le visage.
    
    Nous ne dîmes rien durant les heures qui suivirent. Parce qu'il n'y avait rien de plus à dire.
    
    Maman resta lucide durant presque douze heures, au cours desquelles elle s'entretint en privé avec Lucas. Un aparté au terme duquel mon frère vint me trouver, le visage maculé de sillons de larmes silencieuses, à la recherche d'un réconfort dont nous avions tous deux besoin. Plus tard, lorsque son chagrin avait cessé de s'épancher, je l'encourageai à manger quelque chose et une fois cela fait, le mis au lit pour la nuit. J'espérai que, contrairement à moi, il parvienne à trouver le repos. Par la suite, je me dirigeai par automatisme vers la suite parentale, incapable de me refréner. Même si je savais que voir ma mère dans cet état ne pouvait que me faire souffrir. Quand j'entendis qu'une conversation à mi-voix était en cours entre mes deux parents, je me stoppai, prête à faire demi-tour, lorsque je surpris des mots qui m'ancrèrent sur place plus sûrement que si mes pieds étaient englués dans du ciment.
    
    — Je ne veux pas... mourir ici. Pas dans notre maison. Je ne veux pas détruire tous les beaux souvenirs que nous avons ici. Emmène-moi à l'hôpital. Je préfère que ça arrive là-bas.
    — D'accord Marie, d'accord. Tout ce que tu voudras.
    — Et les enfants... Jérôme tu dois me promettre... tu dois promettre de les garder en sécurité. Promets-le-moi. Promets-le-moi. Jérôme... promets-le.
    — Je te le promets. Marie, je veillerai sur eux.
    
    Lorsque mon père me trouva, bien plus tard, toujours figée au même endroit, il me demanda simplement avec une rhétorique accablée si j'avais tout entendu et j'acquiesçai. Alors, il me prit dans ses bras et m'informa que ma mère s'était rendormie, avant de m'embrasser le front et de me conseiller d'aller faire de même, car le lendemain à la première heure, nous partirions pour l'hôpital.
    
    Je ne fermai pas l'œil de la nuit.
    
    
    Aujourd'hui
    
    
    Nous sortîmes prudemment de l'abri de chantier, moi en tête. Je repérai rapidement le sud en me fiant à la position du soleil ascendant, comme me l'avait enseigné mon père lorsque j'étais enfant et que nous aimions partir en week-end pour camper en pleine nature. Je n'aurais jamais cru, en grandissant, que les compétences acquises alors me seraient un jour utiles. C'était une bonne chose que j'aie été attentive à l'époque. Flanquée de Kimiko et de Jordan, Roger clôturant la marche, nous avançâmes rapidement mais avec précaution, le regard furetant dans toutes les directions et l'oreille tendue, à l'affût du moindre bruit suspect. Bien que les infectés abhorraient la lumière du jour, on n'était jamais assez prudent. Plus dans le monde d'aujourd'hui.
    
    En effet, nous avions découvert que même si le rayonnement solaire ne paraissait pas blesser les créatures, il les rendait toutefois profondément léthargiques. Seule l'opportunité d'une chasse - comme nous l'avions expérimenté la veille - pouvait les forcer à s'y confronter. Ce ne fut par conséquent pas une surprise que nous ne rencontrâmes pas une seule âme sur notre chemin. Malgré tout, faire taire notre paranoïa n'était pas chose facile, ni même conseillée. Nous étions bien conscients de lui devoir notre survie.
    
    Nous arrivâmes rapidement à la périphérie du chantier où nous redécouvrîmes l'étendue aride et rocailleuse du Vallon de l'Eyraou, où nous nous étions aventurés une journée et demie auparavant. Ce n'était pas le chemin le plus direct, ni le plus rapide et encore moins le plus aisé afin de rejoindre le Camp de Carpiagne, notre destination finale, mais nous avions jugé plus prudent de contourner Marseille et ses abords. Qui savait combien d'infectés parcouraient les rues d'une métropole aussi vaste et densément peuplée avant la pandémie. Toutefois, ça n'avait pas été une décision facile à prendre que de suivre un itinéraire moins avantageux, malgré le sensé de cette décision. A chaque journée supplémentaire passée sur la route mon impatience grandissait, de même que mon inquiétude.
    
    J'ignorais si mon périple servirait à quelque chose. Tant d'événements dramatiques pouvaient s'être produit depuis que nous avions été séparés, lui et moi. Peut-être n'avait-il jamais atteint Carpiagne. Peut-être avait-il été transféré ailleurs depuis. Peut-être était-il déjà mort.
    
    Non.
    
    Je refusais d'y croire. Ça ne se pouvait pas. Il devait être en vie. Il le devait.
    
    Parce que s'il ne l'était plus, alors il ne me restait aucune raison de me battre.
    
    
    31 jours auparavant

    
    
    Aux premières lueurs de l'aube, nous quittâmes la maison. Nous nous assurâmes de verrouiller à double tour derrière nous et nous montâmes en voiture pour la première fois depuis plus d'un mois. Je laissai Lucas s'asseoir devant, tandis que je montai derrière. Papa y installa maman, le plus confortablement possible, de façon à ce que sa tête repose sur mes genoux. Elle resta inconsciente durant tout le trajet jusqu'au centre hospitalier le plus proche, brûlante de fièvre et parfois délirante, à cause de sa surchauffe corporelle. C'était insoutenable. J'avais conscience qu'à ce stade, seuls les professionnels de santé pouvaient la soulager.
    
    Nous savions que ceux-ci continuaient à accueillir des malades, malgré le fait que les hôpitaux et centres d'urgence du pays avaient depuis longtemps atteint leur capacité d'accueil maximale. Alors nous n'avions aucun doute sur le fait qu'ils accepteraient de prendre en charge ma mère. Toutefois, lorsque nous pénétrâmes dans l'enceinte médicale, au terme de quarante-cinq minutes de route - où nous avions été obligés de contourner les grands axes routiers qui étaient complètement obstrués de bouchons en cours -, je commençai à douter du bon sens de notre démarche. Partout, régnait le chaos.
    
    Des hommes et des femmes en blouses blanches couraient dans tous les sens, des civils faisaient de même, se bousculaient - parfois hargneusement - et tentaient de se faire entendre ou remarquer par tous les moyens, causant des esclandres. Les quelques soldats postés dans l'entrée tentaient de calmer les esprits, mais n'avaient pas un grand succès pour récompenser leurs efforts. Personne ne nous épargna un regard. Je jetai un coup d'œil sur mon père, qui réajusta la prise qu'il avait sur le corps inanimé de son épouse, emmitouflée dans une couverture imbibée de sa sueur, et qui observait son entourage avec une dureté incisive. C'était, comme je l'avais découvert, la manifestation du soldat en lui.
    
    Un médecin dans la trentaine, qui avait l'air proche du burn-out, se précipita soudain devant nous. Papa, d'un geste foudroyant, le stoppa dans sa course. Je n'aurais su dire comment il était parvenu à garder une prise solide sur ma mère, tout en se dégageant un bras pour venir saisir celui de sa cible. Les deux hommes se jaugèrent avec intensité, avant que papa ne déclare calmement, mais une fermeté qui n'admettait aucun refus, vouloir qu'on s'occupe de sa femme. Instantanément, les réflexes guérisseurs de l'homme prirent le dessus sur sa méfiance initiale et il ausculta vivement ma mère pour déterminer son état. Un instant plus tard, il ouvrit la bouche pour émettre son diagnostique, mais la referma en nous avisant, Lucas et moi.
    — Parlez. Ils savent.
    
    Avec l'autorisation de notre père, et parce qu'il n'avait vraisemblablement pas de temps à perdre, le médecin nous informa qu'il ne lui restait pas longtemps. Deux jours, peut-être. Nous encaissâmes la nouvelles comme nous pûmes. Puis, il nous demanda de le suivre et nous conduisit dans une chambre, au troisième étage. Là, plus d'une dizaine de lits étaient entassés, occupés par des patients eux aussi inconscients, entourés de leurs proches. Aucun de nous ne le releva l'évidence. C'était un mouroir. Enfin, le médecin qui se présenta comme le docteur Henry Russo, nous indiqua le seul lit disponible et nous informa qu'il allait chercher de quoi soulager ma mère, avant de décamper. Avec Lucas, j'aidai notre père à y installer maman, et nous découvrîmes le fin matelas humide encore chaud du précédent patient, sans aucun doute décédé peu avant notre arrivée. Nous n'en dîmes rien. Tout comme nous évitâmes d'évoquer les sangles en cuir qui ornaient le cadre de lit et dont l'utilité était évidente.
    
    L'interminable veille se poursuivit.
    

Texte publié par Alie, 27 septembre 2019 à 17h30
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