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Tome 1, Chapitre 5 « 4- Les secrets que l'on garde » Tome 1, Chapitre 5
Aujourd'hui
    
    
    Une fois notre moment de terreur passé, nous commençâmes à trottiner d'un même élan, en hâte de nous mettre hors de portée des infectés qui rôdaient dans la zone. C'était - presque - drôle de constater comme la menace d'une mort lente et douloureuse pouvait créer l'harmonie parmi nous. Lorsque Jordan nous annonça soudain que nous nous rapprochions, je ne pus retenir une lourde expiration de soulagement. Un instant plus tard j'aperçus, grâce à la luminosité argentée d'une lune pleine, Kimiko me jeter un regard en biais, un minuscule sourire tremblant sur ses lèvres pâles. Nous ne pouvions certes pas communiquer efficacement d'ordinaire, mais à cet instant, je n'eus aucun mal à la comprendre.
    
    Enfin, nous atteignîmes le petit local blanc en tôles promis par Jordan, que nous découvrîmes avec horreur scellé d'une courte mais lourde chaîne, agrémentée d'un cadenas. L'injustice de tout cela nous atteignit de plein fouet et j'aurais hurlé ma haine en direction des cieux, si seulement je n'avais pas eu la certitude de signer mon arrêt de mort en le faisant. Le désespoir m'envahit, bientôt remplacé par une résignation tout aussi coutumière, que la flamme d'une détermination farouche que je ne commençais à connaître que trop bien se chargea vite de consumer.
    Je ne mourrai pas. Pas ici, ni ailleurs. Pas avant de l'avoir retrouvé. Et surtout pas à cause d'un putain de cadenas à la con. Avant que quiconque ne pût réagir, je me précipitai vers l'avant et abattis ma hachette sur ce dernier de toutes mes forces.
    
    
    49 jours auparavant
    
    
    Monsieur Ramirez ne tarda pas à faire son entrée chez nous, sa mallette médicale sous le bras. Il me salua avec sa douceur naturelle et se mit immédiatement à me faire la conversation, dans le but évident de me distraire de la douleur, tandis qu'il auscultait mon poignet. Je ne pus retenir un cri de détresse lorsqu'il tenta de le faire pivoter pour s'assurer, à n'en pas douter, que rien n'était cassé. Ma mère se projeta instantanément vers moi pour m'apporter du réconfort et se colla contre mon dos, avant de me caresser le crâne, sur lequel elle déposa un baiser. Mon père, qui s'était figé sur le seuil de la cuisine, avait la mâchoire si comprimée que je craignais qu'il ne se déchaussât des dents. Lucas, quant à lui, était juché sur un tabouret et observait la procédure avec une grimace compatissante sur son visage constellé de tâches brunes. Pour tenter de faire abstraction de ma peine, je me concentrai intensément sur ces dernières, démarrant un recensement mental de leur nombre, bien supérieur au mien.
    
    Finalement, après quelques instants de plus à manipuler mon extrémité douloureuse, notre voisin la déposa avec précaution sur mon genou et la recouvrit de la poche de glace qu'il avait retirée plus tôt. Le soulagement m'envahit lorsque l'engourdissement gagna à nouveau mon poignet, éloignant la pulsation brûlante qui le parcourait.
    — Tu as de la chance, déclara mon médecin de fortune avec un sourire bienveillant, rien n'est cassé. Mais tu as une sale entorse. On va bander tout ça pour maintenir l'articulation et je vais te donner des cachets pour la douleur.
    — Merci.
    J'étais surprise d'entendre à quel point je semblais à bout de souffle, avant de réaliser que je l'avais retenu durant toute l'auscultation, dans ma tentative malavisée pour masquer ma douleur. Ramirez ne manqua pas mon sursaut d'étonnement, et n'eut aucun mal à en comprendre l'origine, à en voir se dessiner de l'amusement sur ses traits naturellement halés. Il n'en dit rien cependant, et se contenta de débuter le processus fastidieux d'embaumement de mon poignet, à défaut de pouvoir m'offrir une attelle. Il m'offrit un regard d'excuse, lorsqu'il dut pour ce faire me retirer ma seule source actuelle de calmant.
    — Merci d'être venu, s'exprima ma mère, parlant pour la première fois depuis l'entrée de notre voisin chez nous, alors que celui-ci terminait de nouer autour de ma nuque mon bandage de contention. C'est très sympa de ta part.
    — Rah. Tu parles. C'est normal. Il faut s'entraider, surtout par les temps qui courent.
    Un soudain malaise se mit à planer dans la pièce suite à cette déclaration et Ramirez, comprenant son erreur, nous zieuta Lucas et moi avant de se racler la gorge avec gêne.
    — Enfin, sois rassurée. dévia-t-il la conversation, en s'adressant à moi de nouveau, tout en extirpant une boîte de médicaments de sa besace, qu'il déposa sur le bar devant moi. Tu iras mieux dans quelques semaines et avec les anti-douleur tu ne devrais pas trop souffrir en attendant.
    — Encore merci d'être passé, le remercia mon père à son tour, lorsque l'aide-soignant se saisit de son paquetage et me dépassa pour quitter la cuisine. En arrivant au niveau de ce dernier, Ramirez empoigna sa paume tendue en offrande et j'assistai à leur poignée de mains virile. Puis, papa déclara qu'il raccompagnait notre invité à la porte.
    
    Après leur départ, maman m'embrassa à nouveau le haut du crâne et m'informa qu'elle allait commencer à préparer le dîner. Pour sa part, Lucas décampa, sans aucun doute en direction de sa chambre, non sans m'avoir au préalable lancé un sourire encourageant. Ne souhaitant pas faire tapisserie dans la pièce, avec ma mère en plein préparatifs du repas, et souhaitant m'allonger, je me dirigeai à la suite de Lucas pour rejoindre l'étage. J'emportai avec moi la boîte d'anti-douleur et ma poche de glace. Toutefois, je me stoppai net dans le salon, en percevant une conversation tenue à voix basse, en provenance de l'entrée.
    — J'accueillerai la réunion ce soir, entendis-je mon père affirmer et, un instant plus tard, Ramirez le questionner.
    — Tu es sûr ? Marie ne va pas être ravie.
    Un silence suivit cette déclaration, avant que mon voisin ne reprenne la parole, un accent de renoncement dans la voix.
    — Bien. Je ferai passer le mot. Même heure que d'habitude ?
    — Oui.
    
    Puis, j'ouïs notre porte d'entrée s'ouvrir et se refermer et je m'éloignai à reculons pour éviter d'être surprise à espionner. Il s'avérait que j'étais devenue très douée à ce jeu-là, depuis que j'avais pris conscience des rassemblements secrets tenus dans mon quartier, quelques semaines auparavant.
    
    
    Aujourd'hui
    
    
    — Bordel, Lex ! S'exclama Jordan, oubliant presque de maîtriser sa voix, tant il était choqué par mon soudain déchaînement de violence, mais il ne fit rien pour m'arrêter. Au loin, j'entendis un croassement suraiguë s'élever vers les cieux. J'avais rapidement appris à l'interpréter comme un appel à la chasse des infectés, signe que le vacarme que je faisais n'était pas passé inaperçu. D'autres hurlements lui répondirent, mais ils venaient de directions si contradictoires que je n'aurais pas su les placer.
    
    Je savais que par mes actions je mettais le groupe en grand danger. Toutefois, le risque que je prenais était calculé. Pour autant, Roger ne semblait pas le comprendre, à l'entendre s'agiter de plus en plus dans mon dos, à deux doigts de m'éloigner manu militari de l'abri de chantier. Mais il ne le fit pas, Jordan ne lui en laissa pas l'occasion. Je sentis plus que je ne vis ce dernier s'interposer entre le quinquagénaire et moi. Il m'appuyait, comme toujours depuis que nous nous connaissions, car il comprenait le bien-fondé de mon raisonnement.
    
    Nous aurions probablement pu trouver un autre abri pour passer la nuit, mais c'était prendre le risque de se faire repérer et prendre en chasse par dieu savait combien de ces créatures ; tout ça pour un résultat incertain. J'avais choisi l'option la plus sécuritaire en tentant ma chance ici – même si, à cet instant, ça ne semblait pas être le cas.
    Je commençais à désespérer que le cadenas ne cède jamais, en entendant les cris des infectés se rapprocher de plus en plus, lorsque celui-ci se brisa enfin. Sans perdre un instant, je déchirai violemment la chaîne qui maintenait la double porte close et ouvris cette dernière en grand. J'avais conscience que mon comportement était irresponsable, je n'avais pas pris la peine de vérifier au préalable si la petite bâtisse utilitaire était occupée par une créature. Une erreur qui aurait pu me coûter la vie. Je rationalisai cependant, en me disant que le boucan que j'avais fait aurait sans aucun doute fait se manifester tout habitant de la structure de tôle. De toute manière, l'urgence de la situation ne me laissait pas vraiment d'autre choix que de sauter quelques étapes de la procédure standard d'entrée par effraction.
    Je m'écartai pour laisser passer Kimiko, suivie de Roger et lorsque je vis Jordan se jeter sur la chaîne encore au sol pour s'en saisir, j'entrai à mon tour. Le jeune homme ne tarda pas à me rejoindre en claquant la porte derrière lui. Il se dépêcha de la sceller à nouveau, en faisant passer l'amas d'anneaux métalliques dans ses poignées intérieures - à deux reprises. Puis, il s'écroula contre elle de tout son poids pour faire barrage, tout en maintenant une traction maximale sur les bouts de la chaîne pour solidifier notre défense.
    
    Et nous cessâmes tous autant que nous étions de respirer.
    
    49 jours auparavant
    
    Assise sur une marche à mi-hauteur dans l'escalier, cachée dans la pénombre, j'écoutai les discussions qui se déroulaient à la table de ma cuisine. Je n'éprouvai aucune difficulté à percevoir la conversation, bien qu'elle eut lieue dans la pièce d'à côté. Le mur sur lequel était adossé l'escalier et qui séparait mon entrée de ma salle à manger était, par chance, percé d'une grande arche - comme tous ceux du rez-de-chaussée. L'été, une telle aération était particulièrement appréciable. Mais quoiqu'il en fût, je n'avais jamais autant affectionné l'architecture provençale que depuis que j'avais découvert, par hasard, une nuit que j'avais voulu aller me chercher un verre d'eau, que des réunions secrètes se tenaient parfois sous mon toit. Il s'avérait que mon père, ainsi que quelques-uns de nos voisins, avaient pris pour habitude de se réunir deux fois par semaine, chez les uns et les autres, afin de se tenir informés de ce qu'il se passait à l'extérieur de l'enceinte de notre village. Des nouvelles dont j'avais besoin de prendre connaissance ; bien que mes parents jugeassent vraisemblablement que ce n'était pas le cas, étant donné qu'ils attendaient toujours de me croire endormie avant d'accueillir leurs invités.
    
    — Il paraît qu'ils ont perdu tout contrôle en Île-de-France. Il y aurait plus d'infectés que de gens sains là-bas maintenant, entendis-je s'exprimer monsieur Martin, qui habitait au numéro 25.
    — Pareil à Lyon, enchaîna un autre voisin que je ne reconnus pas. Ils ont beau avoir bombardé ces saloperies, plus encore sont apparues après ça et les autorités ont pas pu faire face.
     — Le gouvernement se serait retranché à Amiens. Aux dernières nouvelles, le Président serait en vie. Pas que ça nous aide, poursuivit monsieur Dubois, dont la maison se trouvait au numéro 28.
     — J'ai réussi à avoir la confirmation d'un pote, pour la morsure des infectés. Sa cousine s'est fait mordre et en l'espace de quelques heures, elle était devenue l'une des leurs. Ils ont dû l'abattre, comme un chien. Y'a pas que la maladie, ces saloperies nous transforment aussi ! révéla une voix masculine qui m'était inconnue, avec virulence.
     — Putain, jura monsieur Martin et les autres l'approuvèrent.
    — J'ai entendu des rumeurs. Un copain a écouté aux portes et ça a payé. Il m'a dit que le ravitaillement allait bientôt s'arrêter. Ils veulent regrouper la population dans des structures protégées pour mieux gérer les ressources et contrôler les cas d'infections. Il paraît qu'ils viendront nous chercher en camions pour nous emmener là-bas. intervint monsieur Ramirez et le calme se fit durant quelques instants.
    — Et c'est où, là-bas ? interrogea mon père, s'exprimant pour la première fois depuis une dizaine de minutes.
    — Aucune idée.
    — Je peux pas attendre qu'ils se bougent le cul et risquer la vie de ma famille ! s'emporta soudain un autre homme, monsieur Richaud, il me semblait bien. On a décidé de quitter la ville pour aller au camp de réfugiés, au sud-ouest de Berre-L'étang. Il paraît qu'ils ont des armes là-bas. Au moins on sera en sécurité le temps que l'armée se décide à nous évacuer.
    — Pareil, renchérit monsieur Dubois et il y eut un concert de « ouais » d'approbation.
    — Et toi Jérôme ? Marie reste inflexible ? demanda Ramirez et je songeai que la concernée avait bien failli me griller un peu plus tôt, lorsqu'elle était partie se coucher, vaincue par la fatigue. Et, je le soupçonnais fortement, ne souhaitant pas s'attarder plus avant à ce conseil de voisinage qu'elle ne semblait pas approuver. Par chance, j'avais eu le temps d'aller me planquer avant qu'elle ne monte l'escalier.
    — Elle est terrorisée. Et elle refuse d'abandonner la maison, de peur qu'elle soit pillée en notre absence. Comme si il y avait un retour possible. Je crois qu'elle ne réalise pas la gravité de la situation.
    — Ah ! piaffa l'habitant du numéro 25. Ça se comprend. Personne veut s'avouer que cette situation de merde va durer. On veut tous croire à un retour à la normale.
    — Et tes gosses, ils tiennent le coup ? s'enquit un autre voisin et je tendis l'oreille avec attention.
    — Je crois, ouais. Lucas n'a pas l'air de trop comprendre ce qu'il se passe et Alex.. elle fait de son mieux pour gérer. Elle veut aider.
    — C'est une bonne gamine. me complimenta Ramirez et je souris, étonnamment touchée par le compliment.
    — En tout cas, nous on part cette semaine. Si vous voulez vous joindre à nous, vous êtes les bienvenus. conclut monsieur Richaud avec une chaleur qui ne fut pas reflétée par la réponse de mon père, que je sentis quelque peu vaincu.
    — Merci ... je vais y penser.
    
    Suite à quoi la conversation sa tarit rapidement, jusqu'à mourir, et les hommes convinrent d'un commun accord qu'il était temps d'ajourner la rencontre. Mon père les raccompagna à la porte et j'avais déjà disparu à l'étage lorsqu'ils l'atteignirent.
    
    
    Aujourd'hui
    
    
    Quelques secondes à la saveur d'éternité s'écoulèrent sans que nous n'entendissions plus rien. Avec précaution, je m'approchai de l'unique fenêtre barricadée de l'abri de chantier, qui me baignait d'une lueur éthérée, pour jeter un coup d'œil à l'extérieur. Je me redressai avec une lenteur douloureuse pour mon corps tout entier courbatu, et tins ma position, à demie-accroupie.
    
    D'abord, je ne vis rien. Mais, en un instant, dans une projection de poussière, un infecté se matérialisa sous mes yeux en dérapant jusqu'à se stopper, à une dizaine de mètres de notre cachette. Terrorisée, je m'écroulai en arrière. Je parvins à me rattraper de justesse, en atterrissant sur les mains, me permettant ainsi de faire un minimum de bruit. Un souffle collectif de suspend nous échappa et je sentis tous les muscles de mon corps se rigidifier. Je fermai les yeux, priant une divinité en laquelle je ne croyais pas, de ne pas nous abandonner maintenant. Nous ne savions que trop bien combien l'ouïe des créatures était sensible. Et c'était une chance, vraiment, qu'elles semblaient avoir été rendues plus ou moins aveugles par le virus et que leur odorat ne se soit pas sur-développé, vu l'odeur repoussante que nous dégagions, après des jours passés sans avoir eu l'occasion de nous baigner correctement.
    
    Les petits miracles.
    
    Quand, au terme d'une minute entière, rien ne se produisit, nous nous permîmes d'exhaler et je m'abaissai doucement vers le sol, jusqu'à pouvoir m'asseoir. Je jetai immédiatement un regard circulaire sur mes comparses. Ils me le rendirent avec un soulagement crû et, du côté de Roger, agrémenté d'un accent accusatoire. Je rétractai vers moi mes membres inférieurs, que j'entourai de mes bras, essayant de prendre le moins de place possible dans l'espace limité dont nous disposions, afin de ne pas gêner les autres. Pour me distraire de la menace mortelle qui rôdait dehors, je laissai courir mon regard sur mon environnement.
    
    Les murs de la petite structure en tôle étaient tapissés d'outillage et, sur ma droite, repoussé contre la paroi, il y avait un bureau en métal sur lequel étaient -vraisemblablement- disposés des plans. Une lampe au design industriel se trouvait-là, elle aussi. Je ne songeai pas un seul instant à l'allumer. À l'extérieur, nous entendîmes bientôt un concert de croassements débuter, signe que l'infecté avait été rejoint par certains de ses semblables. Je ne tentai pas le sort une seconde fois pour essayer de les compter.
    Nous attendîmes.
    Et attendîmes.
    
    
    46 jours auparavant
    
    
    Trois jours après la réunion qui avait eu lieu chez moi, nous assistâmes au départ de la famille Ramirez pour le camp de réfugiés de Berre-L'étang. Je passai toute la matinée, assise sur le rebord de la fenêtre de ma chambre, à regarder le ballet incessant que faisaient l'aide-soignant et sa femme, afin de remplir leur minuscule twingo verte d'autant de sacs et autres paquets qu'elle pouvait contenir. Puis, vers midi, leur fille unique de neuf ans parut sur le perron de chez elle. C'était la première fois que je la voyais depuis des semaines. Un instant plus tard, je regardai mes propres parents sortir de chez nous pour aller à la rencontre des Ramirez, pendant que la petite Maria s'installait seule dans le véhicule. Ils se parlèrent durant quelques minutes, se prirent dans les bras pour se dire au revoir, puis les Ramirez entrèrent dans leur voiture et démarrèrent. Je restai longtemps, très longtemps, à observer l'horizon de la rue à l'angle de laquelle ils avaient disparu. Et je me demandai quand ma famille et moi ferions de même.
    Quand ce serait à notre tour ; d'abandonner tout espoir.
    
    
    Aujourd'hui
    
    
    Les cris des infectés s'étaient tus depuis une bonne heure déjà et l'aube ne tarderait pas à pointer dans les cieux, lorsque je me décidai à éprouver une intuition - qui se révéla être exacte.
    
    — Il sont partis, affirmai-je après confirmation visuelle et je m'abaissai de nouveau au sol, par précaution. J'avais la voix rauque d'avoir été réprimée durant de - trop - longues heures, mais c'était devenu monnaie courante depuis un certain temps déjà. À peine avais-je fermé la bouche que Jordan s'écroulait au sol, les bras agités de spasmes, à cause de l'effort gargantuesque auquel ils avaient été soumis afin d'assurer notre protection. Je l'approchai à quatre pattes, jusqu'à me laisser tomber auprès de lui, pour pouvoir examiner l'état de ses mains. Il n'émit aucune protestation lorsque je les lui saisis, se contentant de rejeter la tête en arrière et de fermer les yeux, pour la première fois de la nuit. Sa cage thoracique se soulevait puissamment au rythme de sa respiration profonde et irrégulière, qu'il tentait de maîtriser. Je découvris ses paumes écorchées, rouge vif, et j'espérai que le blond avait bien fait tous ses vaccins. Il n'aurait plus manqué qu'il chope le tétanos.
    
    Je me tournai vers Kimiko, hésitante à lâcher ma prise sur mon compagnon d'infortune, et lui indiquai d'un mouvement de tête de m'envoyer mon sac à dos - dont je m'étais débarrassée quelques heures plus tôt. Elle le fit glisser vers moi, une interrogation sur le visage et je lui offris en retour un demi-sourire rassurant, qui devait plus ressembler à une grimace qu'autre chose.
    
    — He's fine*.
    
    La Japonaise acquiesça et se mut légèrement pour changer de position, portant son regard cacao sur Jordan dont l'éclaircissement du ciel nous révéla les traits tirés, blêmes et transpirants. À contrecœur, je déposai ses mains sur ses genoux, paumes tournées vers le plafond. Je creusai immédiatement dans mon paquetage jusqu'à en extraire ma gourde d'eau en métal, à moitié vide et ma bande de contention médicale en crêpe - que le gris avait substitué à sa couleur blanche originelle. Je me chargeai ensuite d'en découper deux rubans en maintenant une extrémité du tissu sous mon genou et en exerçant une tension d'une main, avant de trancher la longueur souhaitée de l'autre, d'un coup incisif de hachette. Puis, j'imbibai le tissu d'eau avant de l'enrouler autour des paumes de Jordan, jusqu'à obtenir deux bandages plus ou moins réussis. Le jeune homme ne réagit pas à mes soins, hormis pour une légère grimace de douleur. Une fois ses mains prises en charge, je répétai le même processus qu'auparavant, jusqu'à pouvoir tamponner son visage à l'aide d'une étoffe humide, dans l'espoir de lui apporter un certain confort. Sa respiration revint bientôt à la normale et lorsque j'éloignai mon gant improvisé de son visage, ce fut pour le voir entrouvrir les yeux et tenter de saisir mon bras pour me retenir. Une action futile, car il n'avait plus la moindre force, et sa main retomba lourdement le long de son corps.
    
    — Merci, me dit-il simplement et, en silence, j'acceptai sa reconnaissance avant de lui tourner le dos pour pouvoir m'asseoir près de lui. J'abandonnai rapidement au sol le tissu maintenant devenu brun de crasse et de sang mêlés pour me saisir de ma gourde, de laquelle je bus une lampée. Le liquide tiède me brûla d'abord la gorge, avant de la laisser dans un doux engourdissement qui me soulagea. Sans un mot, je la tendis ensuite en direction de Jordan qui entrouvrit les lèvres pour que j'y fasse couler le précieux liquide. Du coin de l'œil, je vis Kimiko commencer à farfouiller dans son propre équipement et en sortir quatre barres de céréales chocolatées qu'elle partagea entre nous, et même Roger lui exprima de la gratitude.
    
    En prenant acte de l'état de profonde apathie dans lequel chacun de nous était tombé suite à une nouvelle nuit blanche, placée sous le signe d'une extrême tension, je décidai que nous pouvions bien nous accorder une petite heure de repos avant de reprendre la route. J'étendis légèrement mes membres et me positionnai le plus confortablement possible, avant d'imiter Jordan, qui était retombé dans une parodie de sommeil.
    
    Encore un beau de début de journée au Paradis.
    
    *Il va bien
    

Texte publié par Alie, 27 septembre 2019 à 17h27
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