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Tome 1, Chapitre 3 « 2- De choix et de peines » Tome 1, Chapitre 3
Aujourd'hui
    
    
    Au terme de dix minutes supplémentaires de repos, nous décidâmes de descendre du toit sur lequel nous étions perchés afin de nous trouver un abri sûr pour passer la nuit, dont les ténèbres s'amoncelaient déjà autour de nous. Jordan insista pour être le premier à descendre, afin de contrôler la zone, et nous le regardâmes se suspendre au rebord en béton nu du bâtiment, avant qu'il ne se laisse tomber dans une chute calculée. Fort heureusement, la structure ne s'élevait pas à plus de deux mètres de hauteur et son atterrissage se fit en douceur. L'obscurité qui s'était rapidement installée ne me permit pas de suivre ses déplacements alors qu'il disparaissait à l'angle d'un autre édifice. Nous patientâmes pour son retour dans un silence de mort et l'angoisse de ce qui pourrait arriver à notre éclaireur me tordait les tripes. Je scrutai la nuit à la recherche du moindre mouvement, ultra-concentrée, à tel point que je ne sentis pas la morsure de mes ongles qui s'enfonçaient dans ma paume libre d'une arme, recroquevillée en un poing exsangue. Plus tard, en remarquant les petites plaies que cette action aurait causées, je songerai à quel point il était étrange que je m'inquiète autant du sort de gens qui étaient de parfaits inconnus pour moi, un peu moins d'une semaine auparavant. Et qui, d'une certaine manière, ne m'étaient pas plus familiers aujourd'hui. J'en viendrai à la conclusion que cette réflexion n'était pas pertinente. Ce qui l'était, en revanche, était la certitude que j'avais acquise à leur contact.
    
    En ces temps incertains, faire partie d'un groupe augmentait considérablement mes chances de survie. Et la survie était tout ce à quoi j'aspirais.
    
    
    49 jours auparavant
    
    
    Maman et papa se disputèrent beaucoup durant la période qui suivit. Mon père voulait que nous quittions la ville où nous vivions, pourtant pas spécialement grande, afin d'échapper à une grande densité de population, potentiellement porteuse de la maladie. Quant à ma mère, elle refusait catégoriquement d'abandonner notre maison et la sécurité qu'elle nous offrait. Du matin au soir, entre nos murs, résonnaient leurs cris et j'avais pris pour habitude de les étouffer en écoutant de la musique, et convaincu Lucas de faire de même. Par chance, nous avions encore de l'électricité et je pouvais recharger mon portable autant que je le voulais pour échapper aux engueulades parentales. Les seuls moments de répit que mon frère et moi avions étaient lorsque papa sortait pour nous ravitailler en nourriture. Toutefois, notre soulagement était vite remplacé par l'inquiétude de savoir notre père dehors, à la merci de la maladie ou des infectés. Mais nous savions également que notre survie dépendait du courage qu'il démontrait.
    Papa ne parlait jamais de ce qu'il voyait à l'extérieur. Mais le regard hanté qu'il portait à chaque fois qu'il franchissait le pas de notre porte, avec notre ration de vivres pour la semaine dans les mains, était suffisant pour que nous comprenions que nous ne devions pas demander. En dehors des disputes partagées avec ma mère, il devint encore plus silencieux qu'auparavant, ne desserrant presque jamais les lèvres. Comme s'il avait peur de ne pouvoir contenir le flot de paroles qu'il taisait. Alors, tous autant que nous étions, nous cessâmes de parler. Comme si nous étions effrayés de perturber le statut quo. Comme si nous sentions que si nous le faisions, nous arriverions à un point de rupture, duquel il n'y aurait aucun retour en arrière. Mais comme nous le découvrîmes après dix-huit jours de claustration, il était inéluctable.
    — Ce n'est qu'une enfant ! s'époumona ma mère, au rez-de-chaussée, où se déroulait une énième dispute entre mes parents. À la différence que cette fois-ci, elle portait sur moi et que je l'avais causée.
    — Regarde autour de toi Marie ! Regarde ! Ça ne veut plus rien dire ! Elle doit se responsabiliser ! Elle n'a pas le choix ! rétorqua mon père, entre exaspération et fureur. Machinalement, je serrai un peu plus mes mains contre celles de Lucas, assis entre mes jambes, que je lui avais demandé de poser sur ses oreilles pour lui épargner la scène qui se déroulait sous nos pieds.
    — Je t'interdis de l'emmener tu m'entends ?! C'est ma fille, mon bébé ! Et tu veux l'envoyer dehors, où elle risque de mourir !
    — C'est toi qui la condamne à mort en l'enfermant ici !
    
    Je sursautai, comme giflée, atteinte de plein fouet par la violente et terrible véracité de cette déclaration. Un étage plus bas, un silence presque tangible, épais de plusieurs couches de ressentiment, choc, et meurtrissure remplaça les cris. Comme si les deux partis avaient pris conscience qu'une ligne invisible venait d'être franchie, qu'une innommable transgression venait d'être commise et qu'on n'en reviendrait pas. Jamais. À aucun prix. Lorsque je compris qu'aucun de mes deux parents ne parlerait à nouveau, je relâchai ma prise sur mon frère. Puis l'encourageai, d'un toucher, à laisser tomber ses mains avant de me dégager de notre étreinte. Je pris appui sur le bord du lit dans mon dos pour me redresser, avant d'adresser un sourire précaire à Lucas, puis l'aidai à se relever à son tour. Enfin, d'un mouvement de la tête, je lui indiquai de vaquer à ses occupations avant de quitter sa chambre, sur la pointe des pieds, en fermant délicatement derrière-moi. Je descendis les escaliers, toujours à pas de loups, évitant par habitude les zones sensibles des marches en bois qui provoquaient des craquements. Je passai dans l'entrée pour finir dans le salon, où mes parents se tournaient le dos, comme incapables de soutenir le regard l'un de l'autre. Je me figeai sur le seuil, déplaçant nerveusement mon poids d'une jambe sur l'autre, tordant mes doigts de pieds dans mes chaussons, avant de trouver la force d'ouvrir la bouche pour faire connaître ma présence.
    
    — Maman, j'interpellai finalement cette dernière d'un filet de voix à peine audible, qui reflétait parfaitement mon état d'esprit et elle se tourna vers moi immédiatement, les yeux pleins de larmes contenues. Papa, lui, me fit face lentement, l'expression insondable. Après avoir pris quelques secondes pour former ma pensée et rassembler mon courage, je stabilisai ma position et redressai ma colonne vertébrale dans un spectacle de confiance que je ne ressentais pas. Tu dois me laisser partir. poursuivis-je, avec une fermeté qui m'étonna moi-même, avant de lever une main pour stopper la protestation que ma mère s'apprêtait à formuler. Écoute, c'était mon idée. Je veux aider. J'ai besoin d'aider. Je ne peux pas rester cloîtrée ici le restant de mes jours d'accord ? Et puis, je serai avec papa. Et on ne sera partis que deux heures, trois max.
     — Alexandra, chérie... Je dois te protéger, tu comprends ? Tu es ma petite fille. S'il t'arrivait quelque chose je... je ne sais pas ce que je ferais.
    
    Tout en parlant, ma mère s'était approchée de moi, jusqu'à poser ses deux mains, froides et moites, contre mes joues. Elle sondait à présent mon regard, en caressant machinalement les taches de rousseurs qui me barraient le nez et les pommettes. En avisant son expression suppliante, je sentis ma détermination vaciller, comme à chaque fois qu'elle usait de la carte «maman inquiète» sur moi. Celle-ci ne manquait jamais de me faire culpabiliser et, jusque-là, elle avait toujours fonctionné. Mais, cette fois, je ne demandais pas à me rendre à une stupide soirée alcoolisée ou à partir en virée avec des amis qui avaient le permis. Ma demande n'était pas futile et le risque était pleinement justifié. Pour la première fois de ma vie, je prenais une décision d'adulte, qui me terrifiait, mais que je savais être la bonne. Alors, je ne craquai pas et avec douceur vins retirer les paumes de ma mère de mon visage pour les serrer dans les miennes, cherchant à transmettre par mon regard seul la détermination qui m'animait.
    
    — Je sais, maman. Je comprends, je comprends que tu t'inquiètes. Mais toi aussi tu dois comprendre que ça, tout ce qui se passe en ce moment, c'est hors de ton contrôle. Tu ne pourras pas me protéger. Pas de ça.
    — Alexandra...
    — Maman. Ma décision est prise, tu ne m'empêcheras pas de sortir aujourd'hui, l'interrompis-je, le cœur lourd mais avec une volonté inébranlable. Et elle se tourna vers son mari, à la recherche de soutien, mais celui-ci ne regardait que moi, avec ce qui me sembla être de l'approbation. Alors, maman s'avoua vaincue et je vis une unique larme dévaler sa joue avant qu'elle ne dégage ses paumes des miennes et ne quitte la pièce, les épaules basses, sans un mot de plus.
    — Allez, va enfiler ton masque. m'enjoignit simplement papa et j'obéis, la gorge comprimée par une boule d'angoisse. Enfin, j'y étais. Le moment que je redoutais et auquel j'aspirais dans une commune mesure était arrivé. Je ne pouvais plus reculer, pas après avoir blessé ma mère et m'être engagée auprès de mon père. Et, surtout, pas après y avoir réfléchi si longuement et avoir trouvé en moi le cran d'aller au bout de mon idée. Alors, après avoir attaché mes longs cheveux en une queue de cheval haute, afin de me dégager le visage, je couvris ce dernier de mon masque chirurgical. Puis, je m'engageai dans le couloir de l'étage, prête à redescendre au rez-de-chaussée. Lorsque je passai devant la chambre de mon frère, je ne fus guère étonnée d'en découvrir la porte entrouverte alors que je savais l'avoir fermée derrière-moi en quittant la pièce plus tôt. Lucas n'avait jamais supporté les portes closes. Je pris quelques instants pour l'observer dans l'entrebâillement, saisie par mon propre besoin de le regarder, jouer à un jeu vidéo sur son matelas en faisant des bruitages pour accompagner l'action qu'il accomplissait, quelle qu'elle fût. Et je me retrouvai à sourire, bêtement attendrie. Ce ne fut que le raclement de gorge discret de mon père, appuyé contre le mur près de l'escalier, qui me sortit de ma profonde contemplation. Nous nous observâmes longuement et soudain, comme frappée par une illumination, je réalisai qu'il était venu faire exactement la même chose que moi. Qu'il le faisait probablement à chaque fois qu'il devait quitter la maison, à notre insu, comme un rituel auquel il ne pouvait déroger. Parce qu'il ignorait si, une fois passé le seuil de notre foyer, il nous reverrait jamais.
    
    Submergée par l'émotion, je détournai la tête pour cacher une montée irrépressible de larmes et respirai un bon coup pour la tenir en échec. Je sentis se poser sur mon épaule la main de mon père, qui me fit pivoter sur moi-même afin que je me retrouve dans ses bras. Nous restâmes ainsi un petit moment, sans dire un mot, le temps que je me reprenne. Puis il me tira en direction des marches, sans jamais détourner son regard du mien, pour m'éloigner des oreilles de Lucas, avant de parler.
    — Je voulais te dire, avant que nous sortions, à quel point je suis fier de ce que tu as fait aujourd'hui. C'est très courageux de ta part et je sais que ça a dû être difficile pour toi de faire de la peine à ta mère, mais tu as fait le bon choix.
    — J'ai peur, m'entendis-je avouer, la voix chevrotante et papa m'obligea à le regarder, car j'avais détourné les yeux, d'une simple poussée du doigt sous mon menton.
    — C'est bien. Alex, c'est très bien. Sur le champ de bataille, la peur est ce qui te garde en vie. Dehors, c'est ce qui te gardera en vie. Tu ne dois jamais cesser d'avoir peur, tu m'entends ?
    
    J'acquiesçai et papa prit un temps considérable à sonder mon regard, à la recherche de la confirmation que j'avais effectivement compris ce qu'il essayait de me dire. Et il parut l'avoir trouvée, car il relâcha la prise qu'il avait sur moi. Puis il me dit d'aller terminer de me préparer, me faisant savoir que ma présence à l'étage n'était plus désirée, et je n'eus pas besoin de me retourner pour savoir qu'il avait pris ma place devant la chambre de mon frère. En bienveillante sentinelle, en silencieux protecteur.
    
    Je venais de terminer de lacer mes boots, après avoir enfilé ma veste, lorsqu'il reparut pour mettre la sienne. Je patientai, les nerfs effilochés, debout immobile sur le tapis de l'entrée, tandis qu'il revêtait son sac à dos de camping - devenu son fidèle compagnon depuis quelques semaines maintenant. Puis, il exigea mon attention. 
    — Ecoute-moi attentivement Alex. Dehors, tu vas voir des choses que j'aurais préféré que tu ne vois jamais. Des choses horribles et terrifiantes. Si ça devient trop pour toi, si tu penses que tu ne peux pas le supporter, tu me le dis et je te raccompagne immédiatement à la maison. Tu comprends ?
    — Oui.
    
    Ce ne fut qu'à ce moment-là que je remarquai ma mère, qui se tenait dans l'encadrement de l'arche qui donnait sur le salon et qui m'observait avec une intensité inconnue pour moi jusque-là. Impulsivement, je fondis dans son étreinte, manquant de déraper dans le processus. Elle ouvrit largement les bras pour m'accueillir et me serra si fort que je sentis mes côtes protester, mais elle ne dit rien pour tenter de me dissuader de m'en aller. Je ne sus pas si ça me soulageait ou me heurtait. Puis, après lui avoir adressé un sourire bancal, je rejoins mon père à la porte qu'il ouvrit pour moi et pour la première fois depuis presque vingt jours, je posai le pied à l'extérieur. Derrière-moi, papa s'apprêtait à faire de même, lorsque maman lui agrippa farouchement le bras pour le stopper, une expression féroce sur le visage.
    
    — Tu me la ramènes en vie, c'est bien compris ?
    
    Il hocha la tête, un serment silencieux, et elle le laissa s'éloigner.
    
    Puis, la porte se referma derrière-nous et nous étions seuls.

Texte publié par Alie, 27 septembre 2019 à 17h20
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