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Tome 1, Chapitre 2 « 1- Début du jugement dernier » Tome 1, Chapitre 2
Aujourd'hui
    
    
    Nous étions encerclés. Les infectés se pressaient autour de nous, se bousculaient, hargneux alors qu'ils se gênaient les uns les autres en essayant de nous atteindre - une chance. La prise que j'avais sur ma hachette était si serrée qu'elle me faisait souffrir, mais je ne parvenais pas à la détendre, ne fût-ce qu'un peu. La terreur, si familière ces temps-ci, m'empoignait le cœur et m'habitait toute entière. Soudain, les yeux de Kimi s'écarquillèrent alors qu'elle fixait un point par dessus mon épaule. Elle hurla pour m'avertir, mais il était déjà trop tard. Je m'écroulai sous le poids d'une créature autrefois humaine, qui était parvenue à s'extraire de la masse de corps, et s'était jetée sur moi, la mâchoire animée d'une mastication compulsive.
    
    En un éclair, en moi, une certitude se fit.
    
    J'allais mourir ici.
    
    
    89 jours auparavant
    
    
    Quand tout débuta, je menais une vie normale. D'une banalité à pleurer, vraiment. Je traversais ce qu'on appelait communément la « crise d'adolescence » et comme tous les autres jeunes de mon âge, je croyais tout savoir sur tout et j'avais des rêves plein la tête. Je n'avais qu'une hâte, devenir adulte, afin de pouvoir vivre ma vie selon mes propres termes et désirs. A cette époque j'essayais, presque avec frénésie, de prendre de la distance avec mes années d'enfance et ma famille. Je voulais grandir trop vite, comme c'était la norme à cause de la pression sociale. J'avais un groupe d'amis, sur qui je pouvais plus ou moins compter comme c'est souvent le cas lorsqu'on est au lycée et qu'on cherche désespérément à s'intégrer. Au point de mal s'entourer, généralement, mais on en est rarement conscient sur le moment.
     Somme toute, j'étais plutôt heureuse. Pleine d'entrain et d'envie. Bien sûr, j'avais quelques problèmes, mais rien qui ne sorte de l'ordinaire. Des tracas de fille de dix-sept ans. Tout ce qui m'inquiétait en 2019 était de savoir si j'obtiendrais mon BAC et mon permis, ce que je ferais pour fêter ma majorité et si j'allais enfin parvenir à aborder le garçon qui me plaisait depuis mon entrée dans le secondaire. Je voulais perdre les kilos que j'avais en trop, selon les standards de beauté placardés à tous les coins de rue et je tentais d'augmenter mon estime de moi. J'étais très loin de me douter que bientôt, plus rien de tout cela ne compterait, ni ne m'importerait.
    
    Je crus en me réveillant, ce premier avril de printemps ensoleillé, que je baptiserais plus tard « début du jugement dernier » - un poil dramatique, mais à peine - que j'allais passer une journée identique aux autres. Et rien n'aurait pu m'en détromper. Comme à l'accoutumée, je déjeunai, échangeai quelques boutades et coups avec mon (plus si) petit frère, ignorai les babillements de ma mère et le silence coutumier de mon père. Puis, je pris un temps considérable à choisir ma tenue, voulant trouver celle qui me mettrait le plus en valeur, avant de prendre au moins autant de temps pour me maquiller, cherchant à masquer ma fatigue et mes restes d'acné. Par la suite, je préparai mon sac avec mes cours du jour, le strict minimum pour paraître intéressée, mais assez peu pour ne pas me surcharger - il ne fallait pas trop m'en demander. Enfin, je quittai la maison à pied pour rejoindre mon arrêt de bus, y retrouver deux copines. Je les écoutai parler d'inepties qui à l'époque me semblaient d'une importance capitale, et nous donnaient l'illusion d'une valorisation sociale. L'autocar mit ses quinze minutes quotidiennes pour nous amener à destination et la journée commença, par le cours d'histoire-géo, que je détestais. Je jugeais cependant que tout valait mieux que d'être forcée de faire sport dès huit heures du matin, alors je me sentais plus chanceuse que certains. De ma place dans la classe, j'avais d'ailleurs vue sur ces malheureux, forcés de transpirer alors que le soleil venait à peine de se lever, sur le terrain de sport en extérieur. Alors, au lieu d'écouter, j'aimais les observer. Je devais reconnaître que ça avait beaucoup à voir avec le fait que mon crush s'ébattait parmi eux. Il s'appelait Baptiste et me faisait complètement craquer, depuis des années. Et, pour suivre la logique du bon cliché qui se respecte de la vie que je menais, il ne savait pas que j'existais. En toute franchise, je ne me trouvais ni assez belle, ni assez intéressante, pour oser changer cet état de fait. Ça ne m'empêchait pas de me leurrer, en me disant que je finirais par trouver le courage d'aller l'aborder.
    
    Adolescence, quand tu nous tiens.
    
    Tout se déroula normalement jusqu'à l'heure du déjeuner. J'abandonnai mes amis pour passer en salle des profs, afin de remettre mes papiers d'inscription aux cours de théâtre, organisés par ma professeure de français. Je pensais qu'y participer m'aiderait à mieux m'assumer. Ce fut là que je la vis. La télévision mise à disposition du corps enseignant était allumée, calée sur une chaîne d'information qui diffusait les images de cette femme, en Inde, qui s'en prenait violemment à des passants, créant un mouvement de panique. Puis la caméra - celle d'un téléphone portable vu la qualité de l'image - se déplaça sur un groupe de policiers, armés jusqu'aux dents, qui arrivait sur les lieux et la mettait en joue. Dès qu'elle les vit, elle les chargea - une course à vive allure - comme si elle ne craignait rien, avant d'être abattue. Il fallut plus d'une vingtaine de tirs pour qu'elle ne se s'écroule enfin, inerte.
    — Mais qu'est-ce que c'est que ce truc ? s'interrogea une professeure, que je ne connaissais que de vue. Comme tous ceux présents dans la salle, elle était tournée vers l'écran, où deux journalistes émettaient à présent des hypothèses sur l'état mental de la femme décédée sous nos yeux à l'instant.
     — Aucune idée, lui répondit Madame Bouchard, que j'étais venue voir. — Sans doute la rage, commenta un autre prof, pensif. Ça arrive parfois, surtout dans les pays défavorisés comme l'Inde. Les gens ne bénéficient pas des soins auxquels ils devraient avoir accès, comme les vaccins.
     — Qu'est-ce que tu fais ici, toi ? m'interpella une prof rouquine, la première à remarquer ma présence et je sursautai, encore sous le choc des images – certes floutées - que je venais de voir. Tous les regards étaient à présent braqués sur moi.
     — Je, euh... les papiers d'inscription, pour le théâtre ? bredouillai-je, dans le vague. Tout ce qui a suivi est demeuré flou et embrouillé dans mon esprit. Je me rappelais juste avoir fini par retrouver mes camarades dans la cantine, où je m'étais rendue en pilote automatique. Le reste de ma journée fut hantée par le souvenir de la femme que j'avais vu (refuser de) mourir.
     J'ignorais qu'elle serait la première d'une longue série.
    
    Durant les semaines qui suivirent, on dénombra de plus en plus de cas identiques à celui d'Akshaya Kapoor - connue plus tard comme le patient zéro, bien que personne n'aurait pu dire avec certitude qu'elle l'était. Les médias tentèrent bien de les passer sous silence, pour éviter l'affolement général, mais c'était sans compter sur internet. Ça arrivait partout, aux quatre coins du monde. Les gens ne parlaient plus que de ça et les plus folles théories circulaient. Notre gouvernement, lui, restait obstinément silencieux. Malgré tout, la vie continua. Personne ne s'alarma outre mesure, on avait toute confiance en les autorités compétentes pour enrayer le phénomène. On se disait que c'était encore une de ces maladies, qui surgissait brusquement, pour disparaître quelques temps plus tard, tout aussi subitement. Des gens mourraient, mais après tout, la mort frappait chaque jour plus ou moins près de chez nous. C'était la vie. Ce n'était pas notre problème ; jusqu'à ce que ça le devienne.
    
    
    Aujourd'hui
    
    
    Soudain, une ombre vint me cacher le soleil. Une paire de bottes usées couvertes de boue séchée se manifesta devant mes yeux, tandis que je me tordais au sol pour tenter d'échapper à la créature qui pesait de tout son poids sur moi. Par miracle, mon sac à dos était suffisamment bombé pour que la maigre distance qui séparait l'infecté de mon dos l'empêcha d'atteindre ma carotide. Ce n'était pas faute de sa part d'essayer. J'eus la pensée fugace que, vu de l'extérieur, je devais ressembler à une tortue tombée sur le dos qui désespérait de pouvoir se retourner. Ce qui aurait été drôle, si je ne risquais pas la mort ou, pire, l'infection. Subitement, il y eut un large mouvement décrit au dessus de ma tête, alors qu'une giclée de sang chaude atterrissait sur mon visage déjà crasseux. Le fardeau qui m'oppressait disparut, éjecté d'un coup de pied. Je pris une grande bouffée d'air, mes poumons enfin libérés de la douloureuse compression qui avait altéré leur fonctionnement. Une main tendue apparut devant moi et je m'empressai de la saisir pour me redresser, immédiatement confrontée au visage harassé mais hyper-vigilant de Jordan. Il me scrutait avec une inquiétude qu'il n'exprima pas, à cause de l'urgence de la situation. Comme nous l'avions appris, il y avait un temps pour tout. Du coin de l'œil, j'aperçus sa batte de baseball incrustée de clous, sanglante, qu'il tenait fermement dans son autre paume, avant de me remettre sur mes pieds.
     — Merci.
     Mon sauveur hocha la tête, sans jamais quitter des yeux la masse d'infectés qui se tordait toujours, en poussant des grognements inhumains. Ils étaient coincés entre un tas de gravas et plusieurs empilements d'énormes cylindres, entre lesquels nous nous étions faufilés plus tôt. Qui aurait cru qu'une horde de créatures se trouverait dans une petite zone commerciale en construction aussi isolée ?
     — Monte, j'te couvre.
     Je me tournai immédiatement vers l'échelle qui permettait d'accéder au premier niveau du bâtiment inachevé, qui faisait office de toit, où Kimi et Roger étaient déjà grimpés. Je me hâtai de les rejoindre, rapidement suivie par Jordan. Une fois au complet, nous reprîmes notre course sans attendre un instant, sautant d'édifice en édifice pour échapper à nos poursuivants. Nous ignorions s'ils avaient les facultés mentales ou même motrices pour surmonter un obstacle tel qu'une échelle, mais nous n'avions pas l'intention de rester pour le découvrir, même au nom de la science.
    
    
    73 jours auparavant
    
    
    Le matin de « l'incident » je m'apprêtais à démarrer ma journée, comme toute autre journée. Assise à la table du petit-déjeuner je buvais mon café en compagnie de mon frère, qui avait successivement le nez plongé dans ses céréales et son portable. Mon père lisait le journal, une habitude archaïque selon moi à l'ère de la libre circulation de l'information et ma mère se faisait infuser un thé d'une main, tout en croquant dans sa tartine beurrée de l'autre. Nous entretenions notre silence coutumier, jusqu'à ce que mon frère ne le brise.
     — Whaou ! Regardez ça ! C'est oufissime ! Le bras tendu dans ma direction, il avait tourné son portable vers moi afin que je puisse voir la vidéo qui tournait sur son écran. Un homme dans la cinquantaine se jetait sur une pauvre femme dans la rue, toutes dents dehors, avant de recevoir une déferlante de balles de la part des forces de polices allemandes.
     — Lucas, éteins-moi ça, s'il-te-plaît. le rabroua notre mère en se manifestant derrière-moi. On n'a pas besoin de voir ça.
     — Mais il y en a de plus en plus ! Y'a deux semaines on n'en voyait qu'en Inde ou en Asie, mais maintenant ils sont aussi en Europe !
     — Lucas, l'admonesta notre père qui était un homme de peu de mots, mais de mots qui marquaient profondément. Écoute ta mère. Ce dernier obéit en ronchonnant et reprit sa mastication de blé soufflé, tandis qu'intérieurement, je ne pus que convenir avec lui de la propagation alarmante de ces cas de violences démentes. J'avais cette boule d'angoisse dans le ventre, depuis le jour où j'avais vu cette femme à la télévision au lycée, que je ne parvenais pas à déloger. Comme un pressentiment. Un avertissement funeste de ce qui allait advenir.
    Nous poursuivîmes notre petit-déjeuner dans un mutisme de pensée profonde et j'étais en train d'essuyer ma tasse fraîchement lavée, lorsque les premiers cris se firent entendre dans notre quartier. Je perdis l'emprise que j'avais sur la céramique et elle alla se briser dans l'évier, tandis que mon père quittait d'un bond son fauteuil, les yeux braqués sur notre porte d'entrée, son journal oublié. Les cris devinrent rapidement des hurlements et comme attirés par eux, nous nous déplaçâmes en direction des fenêtres.
     — Restez ici, nous ordonna papa en s'approchant de la porte devant laquelle il hésita quelques instants, la main enroulée autour de la poignée, qu'il finit par tourner. Il entrouvrit à peine le battant pour jeter un œil à l'extérieur, pendant que ma mère et mon frère se pressaient derrière une fenêtre de l'entrée et que j'allais me tenir derrière celle de la cuisine, de laquelle j'écartai précautionneusement le rideau blanc. Ce que je vis me glaça le sang. Madame Jacquemin, notre gentille voisine de quatre-vingt-un ans, que j'avais toujours connue et qui avait l'habitude de me garder lorsque j'étais enfant, avait les dents plantées dans le bras de notre facteur qui s'époumonait de douleur. Son fils, George, gisait au milieu de la rue, la gorge arrachée et le corps encore agité de soubresauts. Le pauvre homme en bleu et jaune avait beau se débattre, la vieille dame - encore vêtue de sa chemise de nuit, à présent maculée d'hémoglobine - avait les ongles et les dents enfoncés si profondément dans sa chair qu'il était impossible pour lui de se libérer de son emprise. Sous la peau visible de l'octogénaire, à l'aspect pratiquement translucide, se déployaient des sillons veineux d'un noir abyssal. Et, malgré les décibels poussées par le livreur du courrier, je pouvais tout de même entendre les râles rauques et inhumains qui vibraient hors de la gorge de mon ancienne baby-sitter.
     — Marie, appelle les secours ! intervint mon père, le premier à se remettre de l'horreur qui se déroulait sous nos yeux. Ma mère s'empressa de s'exécuter, le regard hagard. Elle se saisit du premier téléphone sur lequel elle put poser la main, avant de se mettre à composer un numéro avec difficulté, tant elle tremblait. Éloignez-vous des fenêtres tous les deux ! s'exclama ensuite papa dans la foulée à l'attention de Lucas et moi et nous fîmes un pas en arrière instinctivement.
    Puis il se dirigea à grandes enjambés vers notre buffet, qu'il ouvrit d'un mouvement expert, avant de dévoiler un compartiment secret duquel il extirpa son pistolet de service. Les yeux écarquillés, je le regardai faire demi-tour et se diriger vers la porte, alors que ma mère, en ligne avec les secours, se mit à bafouiller en le voyant s'apprêter à sortir.
     — Jérôme ! Son appel désespéré n'obtint ni réaction ni réponse de mon père, qui franchit le seuil de la maison en claquant la porte derrière lui. Nous nous précipitâmes tous les trois aux fenêtres d'un mouvement commun pour garder un œil sur lui, sonnés par la tournure des événements. J'avais toujours su que mon père avait été dans l'armée avant de retourner à la vie civile, peu après ma naissance, pour bosser comme agent de sécurité dans le privé. Il m'avait dit un jour qu'il avait abandonné l'uniforme afin de m'offrir une vie stable, pour que je puisse m'épanouir sans craindre de constants déménagements. Mais je n'avais jamais vraiment réalisé qu'il avait été un soldat jadis et que cette part de lui ne l'avait jamais quitté, avant ce jour.
     Nous le regardâmes s'approcher à grandes enjambées de Madame Jacquemin et de sa pauvre victime, le bras levé, canon pointé sur elle et tirer une première fois, sans la moindre hésitation. Lorsque la balle l'atteint au niveau du bassin, l'octogénaire desserra enfin la mâchoire et le facteur s'écroula au sol en convulsant. Puis elle se mit à courir vers mon père, comme désarticulée, en poussant un hurlement strident. Il tira trois coups successifs qui l'atteignirent en pleine poitrine, mais elle continua sa course, comme si elle ne sentait rien. Lorsqu'elle ne fut plus qu'à deux mètres de lui il se stoppa et équilibra sa prise sur son arme en y enveloppant une seconde main, avant de tirer une nouvelle fois. Je vis, comme au ralenti, la balle traverser le crâne de la vieille femme qui fut projetée en arrière par le contrecoup de l'énergie cinétique déployée. Elle s'écroula au sol, maculé de sang noir et de matière grise.
    J'eus vaguement conscience que ma mère vomissait bruyamment non loin de moi, mais mon esprit était comme englouti dans un bruit blanc, semblable à du coton. Par la suite, après un effort herculéen pour détourner le regard de la vision macabre que m'offrait le corps sans vie de Madame Jacquemin, je notai lointainement la présence de nos autres voisins sur leurs porches, visages crispés par l'horreur. Puis, l'arrivée en fanfare de la police et des urgentistes. J'assistai, comme détachée de ce qui se déroulait sous mes yeux, à la prise en charge de notre facteur par des secouristes, et le regardai disparaître dans une ambulance qui détala à vive allure vers l'hôpital le plus proche, sirènes rugissantes. Le corps du malheureux George fût rapidement emballé dans un de ces sacs mortuaires que je n'avais jusque-là vus que dans les films, avant de disparaître lui aussi. Et j'observai mon père, ainsi que les autres habitants de la rue, être auditionnés par les policiers qui cherchaient à comprendre ce qu'il s'était produit exactement. On recouvra madame Jacquemin d'une espèce de bâche noire pour que, plus tard, du personnel de la veille sanitaire vienne la récupérer.
    Puis, j'assistai à une longue étreinte de réconfort partagée entre mes parents, après que mon père nous ait rejoints à l'intérieur de la maison. Et, enfin, je fus à mon tour enveloppée dans les bras forts de notre chef de famille, en compagnie du reste de cette dernière. Nous restâmes ainsi un long moment, à nous enlacer sans rien dire avant que papa n'ouvre soudain la bouche pour nous promettre que tout allait s'arranger. Même en état de choc, je perçus le mensonge, sans parvenir à savoir s'il nous était réellement destiné ou si mon père cherchait à se convaincre lui-même. Je n'allai pas à l'école de toute la semaine après ça.
    
    
    Aujourd'hui
    
    
    Nous courions toujours, incapables de nous arrêter, et j'avais l'impression d'avoir fait ça toute ma vie. Courir pour sauver ma peau. L'adrénaline qui pulsait dans nos veines nous poussait à poursuivre notre fuite effrénée, alors même que le danger était écarté. Pour l'instant du moins. Ce ne fut que lorsque nous atteignîmes le toit du dernier bâtiment que nous nous retrouvâmes dans l'obligation de nous stopper et, enfin, nous prîmes le temps de reprendre notre souffle. Pliée en deux, j'avalai de goulues gorgées d'air, les poumons brûlants, avant de me laisser tomber auprès de Kimi qui reprenait son souffle, la tête calée entre ses genoux. Roger s'était appuyé contre un tonneau de chantier bleu délavé laissé à l'abandon et prétendait ne pas être hors d'haleine - foutu macho -, tandis que Jordan était parvenu à rester debout. Toutefois, je pouvais sans peine distinguer le tremblement qui agitait ses longues jambes recouvertes de denim et je me doutais que la main qu'il appliquait contre le côté gauche de son bas-ventre venait comprimer un méchant point de côté. Au terme de longues minutes je parvins à réguler ma respiration et mon rythme cardiaque, mais je réalisai vite que j'étais incapable de me remettre debout, tant mes membres inférieurs se sentaient faibles. Je pris conscience que Jordan avait eu raison de ne pas succomber à la fatigue en s'écroulant et ce train de pensée m'amena à porter mon regard sur lui, pour le voir scruter nos arrières. J'étais heureuse de sa vigilance qui m'avait permis de laisser tomber la mienne, ne fût-ce que pour un court moment.
     — Nous sommes suivis ?
     —Non, ils doivent pas savoir comment surmonter ce genre d'obstacle. Ou alors ils sont encore coincés, me répondit le jeune homme avant de m'adresser un sourire fugace de soulagement et Roger, merveilleusement silencieux depuis trop longtemps, se redressa dans un grognement avant de se mettre à piailler.
     — «Pourquoi on ne s'arrêterait pas là ? C'est désert on pourrait y passer la nuit. », m'imita-t-il, très mal du reste, d'une voix nasillarde en m'adressant un regard courroucé. Oui c'était une super idée, Boss ! T'en as d'autres des comme ça ?
     — Hey, tu te calmes. Personne n'aurait pu deviner que ça grouillait d'infectés dans une zone pareille, me défendit l'autre homme du groupe, en posant une main sur le poitrail de Roger, pour l'empêcher de se rapprocher de moi.
     — Retire tes sales pattes ducon. Si le doyen de notre petite compagnie était agressif auparavant, maintenant il était carrément menaçant. Et dans le monde d'aujourd'hui, ce genre d'individu et de comportement pouvait causer des ravages. Aussitôt, je forçai mes jambes à se raffermir pour me tenir debout, légèrement vacillante - même si j'essayai de ne rien laisser paraître - et m'avançai pour désamorcer la situation.
     — Recule Jordan, ordonnai-je calmement et ce dernier obéit, non sans jeter un dernier regard méprisant au quinquagénaire et celui-ci reporta son ire sur moi.
    — Comme il est bien dressé, ne put-il s'empêcher de commenter et je vis du coin de l'œil le concerné se hérisser, même s'il ne céda pas à sa pulsion - très légitime - d'embrasser l'homme poivre et sel avec son poing.
     — Ta gueule, Roger. On se passera de tes commentaires.
     — Oh, alors comme ça, c'est moi l'problème ? Aux dernières nouvelles, chef très estimée, c'est toi qui nous a foutus dans la merde !
     — Arrête de crier imbécile ! le fustigeai-je à voix basse. Tu vas les attirer !
     — Peut-être que ça leur plaît, à ton hippie et ta chintok de suivre les ordres d'une gamine en culotte courte, mais pas moi !
     — Premièrement et pour la dernière fois, Kimiko est Japonaise et deuxièmement, si la façon dont je fais les choses te plaît pas, tu n'as qu'à te tirer ! explosai-je, les nerfs à vifs, en tentant de maîtriser mes décibels bien que j'aurais voulu pouvoir hurler. Mon interlocuteur fut décontenancé durant un instant, mais sa hargne coutumière reprit bientôt le dessus et il me foudroya du regard, avant de reprendre la parole, la voix heureusement maîtrisée.
     — J'irai jusqu'au camp avec vous, si on atteint ce putain de camp un jour, mais après j'veux plus voir vos sales gueules.  
    — Enfin, nous sommes d'accord sur quelque chose !
    
    
    67 jours auparavant
    
    
    Lorsque les gens commencèrent à tomber malade, par centaines, puis par milliers et finalement, par dizaines puis centaines de milliers à travers tout le pays, le gouvernement fit enfin une annonce. Le ministre de la santé nous demanda de ne pas nous affoler, nous assura que nous n'avions rien à craindre, que ce n'était qu'une épidémie de grippe, particulièrement virulente cette année. Que tout cela n'avait rien à voir avec les cas isolés de personnes, prétendument atteintes de la rage, dont nous avions entendu parler. Alors nous continuâmes de vivre comme si de rien n'était. Comme s'il n'y avait pas un centre d'urgence et de quarantaine, déjà bondé, en pleine installation à la bordure d'Aix-en-Provence. Comme si les salles de classe ne se vidaient pas à un rythme alarmant. Comme si nous ne devions pas porter des masques sanitaires pour sortir de chez nous. Comme si nous étions aveugles au ballet des soldats armés et des tanks qui passaient dans nos rues. Comme si nous n'avions pas conscience du rationnement mis en place dans tous les magasins. Comme si la loi martiale et un couvre feu n'avaient pas été instaurés. Comme si nous ne voyions pas les corps bâchés de nos voisins, sortis de leurs maisons vacantes par des hommes vêtus de combinaisons et de masques de protection respiratoire, et emmenés dans des camions stériles qui portaient le logo des maladies infectieuses.
     Comme si nous n'avions pas peur d'être les prochains.
     Mais dans la sécurité de leurs foyers et sur les réseaux sociaux, les gens commencèrent à murmurer à propos de manipulation de masse, de complot, de mensonges d'état et surtout, de corrélation entre l'épidémie et l'apparition de ce qui ressemblait de plus en plus à des zombies. La majorité refusait encore d'utiliser ce terme et même de reconnaître qu'il était approprié, car ces créatures étaient imaginaires, n'est-ce pas ? C'était bien trop surréaliste pour être vrai. Une telle chose ne pouvait pas se produire dans la vie réelle. Ce n'était rien de plus que de la science-fiction. Pourtant, nous savions tous au plus profond de nous-mêmes que cette explication au phénomène qui nous touchait n'était pas si fantasque. Les nombreuses vidéos amateurs qui affluaient sur le net, mettant en scène ces fameux malades, ne faisaient que renforcer ce sentiment. Mais nul n'osait encore proclamer haut et fort être un adepte de cette théorie.
     Je passais beaucoup de temps devant la télévision à ce moment-là, obnubilée par les chaînes d'informations qui avaient cessé de rapporter les "cas de rage" qui pourtant continuaient de se produire partout dans le pays. Néanmoins, nous étions encore tenus informés de ce qu'il se passait ailleurs dans le monde. L'Inde avait fermé ses frontières terrestres, maritimes et aériennes depuis plus d'une semaine déjà, pour tenter d'endiguer la propagation de la "grippe" qui les touchait eux aussi et plus personne n'avait de nouvelle de la situation là-bas. La Chine, le deuxième pays à avoir été touché par l'infection, avait coupé toutes les communications avec le monde extérieur et il se chuchotait que ses agences de santé étaient en recherche active d'un vaccin, en coopération avec la Russie. Quatre jours plus tôt, le gouvernement de l'Arabie Saoudite avait autorisé l'abattage des infectés par les services de police et même le Conseil de sécurité de l'ONU n'avait rien trouvé à redire, pour une fois. Le Pape quant à lui s'était retranché dans un lieu tenu secret au Vatican, après une allocution durant laquelle il avait encouragé ses ouailles à garder espoir et prier, comme si la Foi pouvaient les sauver. Les États-Unis, déjà isolationnistes par nature, n'avaient pas tardé à abandonner le reste du monde à son sort, mené par le Président Donald Trump qui avait simplement déclaré avant de rompre toute relation diplomatique : «America first !». Je supposais que s'ils devaient trouver un remède au mal qui nous touchait là-bas, ils ne nous en feraient certainement pas profiter ; ou tout du moins pas avant d'y imposer un bon prix. C'était écœurant. Pendant ce temps l'Europe toute entière tentait de garder la tête à flot et ses populations sous contrôle, mais déjà des émeutes de masse avaient éclaté en Angleterre et l'Écosse en avait profité pour établir son indépendance. C'était peut-être la seule chose positive qui était ressortie de tout ça, selon moi. Sur l'ensemble du globe, seule l'Afrique semblait résister à la maladie, mais ça devait plus avoir à faire avec sa démographie éparse que parce que ses citoyens étaient immunisés.
    
    Durant cette période, maman batailla ferme avec papa pour nous faire rester à la maison indéfiniment, arguant que nous serions plus en sécurité chez nous et à l'abri de la maladie qui sévissait dehors. Mais mon père demeura inflexible sur la question. Peut-être parce qu'il refusait de s'avouer dépassé, ou parce que garder un semblant de normalité dans nos vies, une routine, lui permettait de croire à l'illusion que tout allait s'arranger. Je ne l'ai jamais su, je n'ai jamais demandé. Ça me convenait bien de sortir de chez moi pour échapper à l'ambiance étouffante qui y régnait, ne serait-ce que pour quelques heures. Et cela, même si en étant dehors je savais que je courrais le risque d'être infectée à mon tour. J'avais juste besoin de respirer, bien que ce fut au travers d'un masque sanitaire. Et à l'époque, ça me fit songer qu'avant, les gens trouvaient bizarre que les asiatiques en portent à longueur de journée, presque que comme un effet de mode. Que certains s'en amusaient même. Et qu'à présent, plus personne ne riait.
     Parmi mes amis, seuls deux n'étaient pas tombés malades et je n'avais aucune nouvelle des autres. La dernière fois que j'en avais entendu parler, ils souffraient des premiers symptômes de la maladie mystère qui nous décimait, peu à peu. Des troubles de l'humeur, une fatigue inexplicable, des courbatures musculaires qui touchaient le corps entier, ou encore la manifestation d'amnésie et l'apparition d'une insensibilité à la douleur. Le tout bientôt accompagné de photophobie, d'une fièvre intense, ainsi que d'une accélération anormale et inquiétante de leur rythme cardiaque et respiratoire, pour finir par un état comateux et la mort. Enfin, pour ceux qui avaient de la chance, et qui ne se transformaient pas. Car j'en étais persuadée, la maladie et les cas de zombification étaient liés. Je présumais qu'ils devaient se trouver à l'hôpital, s'ils avaient pu en trouver un où il restait encore de la place. Sinon, ils devaient être dans l'un des centres d'urgence mis à la disposition de la population. Quoi qu'il en fût, je ne les revis jamais.
     Maman arrêta de travailler, elle voulait être là pour nous accueillir à notre retour de l'école. Être là, tout simplement, en cas de besoin. Ce qu'elle ne pouvait pas faire en étant enfermée dans la bibliothèque où elle bossait. Et puis, il semblait évident que « l'incident » l'avait suffisamment traumatisée pour qu'elle ne se sente plus capable d'affronter le monde extérieur. Papa, quant à lui, fut réquisitionné pour assurer la sécurité de convois, chargés d'acheminer des médicaments à tous les points de quarantaine de la région. On ne le vit que rarement durant cette période. Lucas continua d'aller au collège et je passai énormément de temps en sa compagnie, bien plus que jamais auparavant. Nos parents m'avaient chargée de veiller sur lui, lorsque nous étions loin de la maison et je pris cette tâche très au sérieux. Cette étrange situation, comme si le monde entier retenait son souffle, dura un certain temps. Assez pour que nous nous mettions à penser que les choses n'empireraient pas ; que pour une fois nos dirigeants n'avaient pas menti et qu'ils géraient le problème. Que tout ceci n'était qu'une mauvaise passe dont on parlerait bientôt dans les livres d'histoire. Bien entendu, nous avions tort.
     Par une journée pluvieuse de printemps, nous assistâmes en direct à la destruction du centre d'urgence et de confinement de Lyon, submergé par des infectés qui avaient atteint le stade final de la maladie - qui, surprise, n'était pas la grippe. À la suite de quoi, la corrélation entre cette dernière et les cas de folie meurtrière n'était plus à démontrer. Nous n'avions jamais rien vu de tel. Ce fut un véritable massacre, un déchaînement de violence sans précédent. Il n'y eut aucun survivant. Principalement parce que, pour empêcher les infectés de se répandre dans la ville, le gouvernement fit bombarder la zone. Après ça, on nous coupa internet, les réseaux téléphoniques furent bloqués et on nous brouilla la diffusion de toutes les stations de radio et de toutes les chaînes de télévision, hormis une. Ce soir-là, les autorités y diffusèrent pour la première fois le message officiel que nous adressait le ministère de la santé, qui se déroulait sur notre écran sans discontinuer et qui résonna tant à nos oreilles que nous finîmes par le connaître par cœur.
    
    «Nous demandons à nos concitoyens de rester calmes. La situation est sous contrôle. Le gouvernement et les agences de santé publique travaillent sans relâche à l'endiguement de la maladie. Tout reviendra bientôt en ordre. »
    
    Je ne retournai plus jamais au lycée après ça. Mon frère n'alla plus à l'école lui non plus et mon père abandonna son poste. Nous barricadâmes la maison et nous y enfermâmes.
    
    La longue attente débuta et un pesant silence, semblable à une chape de plomb, s'abattit sur nous.

Texte publié par Alie, 27 septembre 2019 à 17h08
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