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– Tu peux toujours courir, sale corniaud, je t'aurai ! Et quand je t'aurai, je t'étriperai comme j'ai étripé l'animal qu'a servi à faire les saucisses que tu m'as volées !
    
    Ses pieds nus claquaient sur les planches usées du vieux port, s'écorchaient sur les nombreuses échardes. Féhnaël n'en avait cure, il ne pensait qu'à une chose : échapper à la commerçante furibonde.
    
    Il dérapa alors qu'il bifurquait une nouvelle fois dans l'espoir de la semer. D'ordinaire, les ruelles labyrinthiques de Mélorhyl lui permettaient de fuir ses poursuivants. Celle-ci tenait bon. Elle le pourchassait depuis une bonne heure à présent.
    
    Le souffle court, le voleur s'engouffra entre deux entrepôts, son précieux butin serré contre la poitrine, avant de se stopper net en jurant : le quai ne débouchait que sur l'océan, glacé en cette saison.
    
    Les beuglements s'élevèrent encore, plus proches. Si elle le trouvait...
    
    Féhnaël frissonna. Devait-il rebrousser chemin et affronter son destin ou bien sauter à l'eau et prier pour réussir à en ressortir avant de mourir gelé ? La deuxième solution, aussi peu séduisante fut-elle, ne lui sembla finalement pas si mal.
    
    Il en avait plus que marre de se faire passer à tabac, non pas parce qu'il leur dérobait de la nourriture, mais parce qu'il était un hybride. Sa cheville se remettait à peine de la dernière correction reçue.
    
    Avant de commettre un acte sans doute irrémédiable, il jeta un coup d'œil autour de lui. Là, sur sa gauche, une corniche. Étroite, détrempée, vermoulue par endroit.
    
    – Toujours mieux que de faire demi-tour, grommela le jeune homme.
    
    Une fois les saucisses fourrées dans ses poches et les baies englouties à la va-vite, Féhnaël risqua un pas prudent sur la poutre saillante. Elle tiendrait, il s'engagea sans hésiter davantage le ventre collé au mur ; il avait trop peur de perdre l'équilibre en faisant face à l'océan.
    
    Ses doigts tâtaient les briques à la recherche d'aspérité, n'en trouvaient que très peu. Aussi progressait-il à une lenteur effroyable, la peur au ventre ; l'autre pouvait débouler d'une seconde à l'autre. Pendant un instant, il se concentra sur les vociférations : la femme fouillait chaque ponton, elle ouvrait même certains entrepôts. Elle n'abandonnait pas et n'abandonnerait jamais. Elle comptait bien lui refaire le portrait et surtout, récupérer ses saucisses.
    
    Lorsqu'elle déboula sur son quai délabré, il n'avait avancé que de deux mètres. La commerçante lésée se jeta aussitôt contre le mur et, le bras tendu, essaya d'attraper la manche du fugitif.
    
    – Je vais te crever sale hybride ! Ta mère aurait dû te foutre à la benne à ta naissance ! La pauvre femme, elle méritait pas ça !
    
    Il avait beau avoir l'habitude, ces paroles le heurtèrent et le déstabilisèrent. Il faillit lâcher sa prise et ne dut son salut qu'à un réflexe : il cambra le dos en collant ses hanches à la paroi avant de faire de même avec son buste. Puis il réussit à se décaler d'un pas. La main de la femme le frôla sans parvenir à l'attraper. Elle jura. Plus corpulente que lui, elle ne pouvait le suivre sur la corniche. Il se crut sauvé.
    
    Il continua sa progression sans se hâter, rejoignit une autre ruelle dans laquelle il se reposa quelques minutes, le temps de reprendre son souffle. Ses doigts vérifièrent la présence des saucisses dans ses poches. Toujours là, ce soir, il aurait de quoi manger. La perspective d'un bon repas, chaud de surcroît, lui fit ignorer toute prudence.
    
    Sitôt qu'il posa un pied sur l'artère principale du port, un choc dans le bas du dos le précipita au sol. Des mains coururent sur son corps, s'introduisirent dans ses poches, en arrachèrent le contenu. Féhnaël tenta de se débattre : il devait à tout prix se relever pour fuir. Maintenant que la femme avait récupéré ses marchandises, elle le laisserait peut-être tranquille. Hélas ! Ça ne faisait pas partie de ses projets. Tandis que les insultes pleuvaient, son talon rencontra les côtes du mâtiné. Elle piaillait tellement que d'autres Elgrims se joignirent bientôt à la fête, qui donnant du poing, qui du pied, qui encore se servant d'un objet trouvé et transformé en arme occasionnelle.
    
    Au début, Féhnaël riposta comme il put. Il atteignit l'un d'eux à l'œil. On cogna sa tête contre le sol. Alors il se protégea de ses bras et battit des pieds pour les faire reculer. Néanmoins, il ne tarda pas à abandonner et resta au sol, recroquevillé sans plus manifester le moindre signe de lutte. Ça aurait été inutile. Ils étaient bien plus forts. Bien plus nombreux. Comme toujours. Tabasser un hybride s'avérait toujours un défouloir bienvenu. Aucun d'entre eux ne se faisait jamais prier.
    
    Ses paupières se fermèrent. La douleur envahissait tout son corps. Finalement, il aurait dû plonger dans l'eau gelée, son agonie aurait été plus brève.
    
    Il commençait à souhaiter voir la mort venir lorsqu'une voix sèche et autoritaire claqua :
    
    – Laissez-le.
    
    Les coups cessèrent aussitôt. Ses agresseurs s'enfuirent. Avec peine, Féhnaël rouvrit les yeux pour découvrir une paire de bottes noires et fuselées ainsi qu'un sabre.
    
    – Relève-toi.
    
    – Je t'ai déjà dit de me foutre la paix. Laisse-moi crever.
    
    Ce guerrier, il le connaissait et gardait de leur rencontre, une dizaine de jours auparavant, un souvenir humiliant. Saëdann, un Elfvar originaire de Zévrinbad — sa riche tenue le jetait à la figure des autres —, l'avait surpris à fouiller dans une poubelle à la recherche de nourriture et lui avait payé un repas complet. Tout d'abord gêné, l'Hybride avait accepté, mais il avait détalé dès la dernière bouchée avalée. L'altruisme ne faisait pas partie des caractéristiques des Elfes noirs, Elgrim et Elfvar confondus. Celui-ci attendait forcément quelque chose de Féhnaël. Le croiser tous les jours ensuite n'avait fait que renforcer cette impression.
    
    – Renoncer leur donnerait raison, à tous. Tous ceux qui prétendent que tu es un moins que rien, que tu es faible, que tu ne mérites pas de vivre. Tu sais que c'est faux, Féhnaël.
    
    Le guerrier s'accroupit devant lui, le voleur détourna le regard.
    
    – Tu es fort. Tu aimes la vie, alors bats-toi. Je peux t'aider, pas te forcer à te relever. Tu es le seul à pouvoir te sauver.
    
    Une main se tendit, aussi noire que le charbon. Féhnaël avait toujours trouvé la peau des Elfvars magnifique. Fasciné, il glissa ses doigts dans la paume, apprécia une fois de plus le contraste avec son propre épiderme d'un gris triste. Pendant quelques secondes, ses pensées s'égarèrent. Il s'imagina nu dans la couche du guerrier, leurs deux corps entremêlés. Une première pour lui ; il s'était toujours interdit ce genre de fantasme : un hybride n'a pas le droit à l'amour.
    
    Pour cacher son trouble, Féhnaël repoussa l'homme avant de lui lancer d'un ton bourru :
    
    – J'ai pas besoin de ton aide, encore moins de toi !
    
    Saëdann ne lui répondit que par un sourire amusé, presque tendre et recula pour lui permettre de fuir. Même s'il était tenté de le remercier, le chapardeur pinça les lèvres et resta muet. Le menton relevé, il s'éloigna en gardant une démarche aussi digne que possible. En vérité, la moindre contraction de ses muscles provoquait des vagues de douleur. Sa blessure à la cheville se réveillait également. Il n'atteindrait jamais sa maison dans ces conditions. Peu importait, rien ne l'y attendait. Ni nourriture ni argent. Quant à sa mère... il aurait tué pour la revoir se battre comme une lionne et rentrer, triomphante, dans leur minuscule baraque. Il aurait tué pour ne plus vivre seul, dans la misère la plus totale.
    
    Féhnaël se laissa tomber sur le perron d'une maison abandonnée pour se masser la cheville. Il ne pouvait plus avancer.
    
    – J'ai été fou de refuser son aide...
    
    – Je suis bien d'accord.
    
    La fatigue qui l'accablait l'empêcha de sursauter. Cette fois, lorsque la main se tendit, il la saisit sans hésitation. Avec une douceur à laquelle l'hybride n'était pas habitué, Saëdann le releva, puis le chargea dans ses bras. Tout contre son torse. Féhnaël pouvait sentir le cœur de son sauveur danser une sarabande.
    
    Lorsqu'il releva les yeux, le regard de Saëdann le happa. Il brillait de tendresse et de sincérité, mais surtout, le jeune homme y lut la promesse d'un amour fou.
    
    Le sourire aux lèvres, il se blottit, logea son nez dans le cou chaud. Et, pour la première fois de sa vie, Féhnaël s'endormit sans aucune peur du lendemain.
    
    
    
    

    
    Nouvelle écrite dans le cadre du défi #FingersOut2, lancé par PV Nova (davantage d'informations dans les Échos de l'Eidolon).
    
    J'ai choisi la liste A et utilisé un de mes personnages préexistants, Féhnaël, que vous pouvez retrouver dans Confinés !
    
    

Texte publié par Carazachiel, 14 août 2019 à 13h17
© tous droits réservés.
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