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Aujourd’hui c’est une journée de souvenirs, une journée particulière, celle d’un anniversaire. Pas le mien, pas celui que l'on fête joyeusement en communauté et encore moins celui d’un regretté disparu, mais celui du jour où, nous croyant pourtant seuls dans l’univers, pleins de la certitude et de la suffisance des gens qui ne savent pas, tout a basculé, tout s’est emballé, nous conduisant à une escalade qui nous a rapidement dépassée, que nous n’aurions jamais envisagée avant les événements de cette journée, qui nous a fait nous amener jusqu’à une riposte, le déploiement d’une puissance dévastatrice insensée qui va prendre son envol demain matin aux premières lueurs du jour.
    
    Je me souviens encore de cette journée, il y a de cela dix ans, quand aux informations, un astronome de renom avait annoncé leur arrivée, nous avait montré les images irréelles de leur vaisseau spatiale, captées dans la périphérie de notre galaxie par les télescopes, à nous populations incrédules de la terre entière, fascinées par leur existence enfin révélée.
    
    Nous les espérions tant depuis des générations, sans trop y croire, nos rêves confortés par les thèses de scientifiques aux arguments rivalisants de probabilités et de théories sur la vie que personne n’avaient pu vérifier jusque là, malgré les volontés, les investissements et les efforts déployés. Ils faisaient parti de notre imaginaire, celui qui s’est tellement ancré dans les esprits au cours des années, qu’il en devient possible, plausible, presque tangible, au point que la frontière entre l'imaginaire et le réel s'efface tellement, est si ténue, qu'on ne sait plus ce qui est vrai, du domaine du possible, de ce qui ne l'est pas. Nos errances fantasmagoriques étaient alimentées, renforcées, confortées même ; abreuvés que nous étions par les livres, les films de science-fiction, les études et les spéculations scientifiques, les érigeant dans notre inconscient collectif au rang de mythe.
    
    On les imaginait parfois hostiles, le plus souvent bienveillants, presque toujours nous ressemblant tant par leurs caractéristiques physiques que par leurs faiblesses.
    Et à la fois nous les redoutions par instinct, comme on rejette ce qu’on ne peut pas comprendre, ce qui est étranger à nos vies de routines bien rangées, à notre environnement immédiat, bulle fermée délimitant notre espace vitale. Nous craignions leur avancée technologique, le risque qu’elle nous relégue, égo étouffé, de seule intelligence de l’univers, à primitif sous développé, soumis à la vulnérabilité de l'insignifiance.
    
    Les astronomes étaient persuadés qu’ils nous avaient aperçus, détectés depuis leur planète lointaine et qu’ils venaient à notre rencontre dans leur engin spatiale comme on vient visiter un membre de sa famille éloigné tant par la distance que par les années. Nous ne savions rien d’eux, rien de leurs intentions ni de leur provenance. Pourtant nous avons presque tous cédés immédiatement à la bien pensance de supposer, sans la moindre preuve, qu’ils venaient à nous dans la volonté d’une exploration, d’un échange amical, sans jamais être effleurés par l’idée que leur motivation pouvait être toute autre, destructrice, funeste.
    Nous avons balayés du revers de nos arguments, ceux négatifs des sceptiques, nous les avons ignorés, bafoués le bien fondé de leurs craintes qui auraient dûes être aussi les nôtres, pauvres fous que nous étions, inconscients du danger qui allait s’abattre sur nous, remettre en cause notre existence fragile, suspendue que nous sommes, équilibristes égarés accrochés tel des naufragés sur un caillou minuscule modelé par les caprices du hasard, lové au creux de la voûte céleste de l’univers, éclairé par notre soleil, tout à la fois phare essentiel à l’existence de la vie, et lanterne délatrice perçant la profondeur et la sécurité d’une nuit profonde, dévoilant notre position à toute intelligence qui nous chercherait dans le but de nous détruire.
    
    Cette journée où ils ont pénétré notre atmosphère, juste au dessus des Etats-Unis, ironie du sort, comme le voulait la tradition de nos films à gros budgets, nous les attendions les yeux plein d’émotion et de rêves, nos regards pointés vers nos téléviseurs, vers le ciel sans nuage où ils ont fini par apparaître. J’étais moi aussi présent avec tant d’autres sur le site prévu de leur atterrissage, par cette belle nuit de printemps, loin de la plus proche ville, entourés par un décor verdoyant et installés dans ce paysage de carte postal, juste à côté d’un étang aux eaux calmes. Il y avait là des journalistes, des scientifiques, des émissaires, des interprètes de tous les pays, émerveillés, pétris d’une impatience et d’une curiosité toute enfantine, emportés par l’euphorie de ce que nous allions découvrir. Il y avait aussi là des militaires qui s’étaient déployés tout autour de la zone, inquiets par la tournure que pourraient prendre les événements, prudents, prêts à nous protéger, nous et le reste de la planète bleue insouciante.
    
    Alors que leur vaisseau descendait lentement vers nous, tout le monde se demandait à quoi ils pouvaient bien ressembler, si on allait pouvoir communiquer avec eux et comment, ce qu’on allait bien pouvoir leur dire, ce qu’ils allaient penser de nous, ce qu’ils allaient pouvoir nous apprendre sur eux, sur nous, si on serait même capable de distinguer quand ils s’adresseraient à nous, espérant qu’ils soient au moins dotés d’une bouche capable d’articuler des sons, vecteur minimum de la communication verbale que nous connaissons et que nous appréhendons le mieux.
    
    Notre étonnement fut grand lorsque nous commençâmes à nous rendre compte que la dimension de leur navette circulaire était bien plus imposante que dans nos prévisions les plus larges, immense, massive. Mais cela ne nous a pas effrayés, bien au contraire. Émerveillés, hypnotisés par les prouesses technologiques de nos visiteurs, nous avions de plus en plus l’impression d’être en train d’assister à la représentation d’un spectacle scripté, millimétré et sans danger. Certains applaudissaient, d’autres criaient des messages de bienvenue, d’autres encore se félicitaient mutuellement d’avoir fait le voyage pour assister à cet événement historique, et quand les spectateurs furent repoussés par les militaires pour agrandir le cercle délimité autour de la zone d’atterrissage, cela se passa dans une discipline et une bonne humeur candide.
    Puis, lorsque leur engin se posa sur la surface plane à une cinquantaine de mètres de nous, grand comme un immeuble de dix étages, faisant trembler le sol sous son poids, s’appuyant sur trois grosses pattes métalliques qui s’enfonçaient dans la terre et que nous découvrîmes la grande porte fermée située sous sa structure, pas plus impressionnés que cela, habités par la confiance d’être protégés par quelques barrières posées devant nous tel un frêle rempart, et par quelques policiers disposés ça et là, nous empêchant de les franchir ; pas une personne ne bougea, ne recula. De toute façon, euphorique que nous étions, galvanisés par la liesse collective créant un effet de groupe inhibant tout instinct de survie, personne ne réalisait vraiment ce qu’il se passait.
    Ce que l’on craignait dans l’assistance à ce moment là ce n’était pas les extraterrestres, non pas du tout. Notre crainte, bien plus futile, en dehors des réalités, c’était de devoir céder sa place à quelqu’un d’autre, d’être moins bien situé pour avoir la chance de les voir débarquer, alors qu’à ce moment précis nous ne voulions pour rien au monde perdre une miette du spectacle qui s’offrait à nos yeux.
    Pourtant le danger se précisait de plus en plus, l’attaque était imminente. Ce n’est que lorsque la soute du vaisseau s’ouvrit et qu’un de ses occupants commença à en descendre, que les voix se turent, que l’émerveillement s’effaça des visages, remplacé par l’effroi, que la foule fût saisi d’un mouvement instinctif d’une panique synchronisée et collective, comme si elle était devenue soudainement une envolée d’oiseaux voulant échapper à l’appétit du chat.
    
    La créature qui en descendait était immense, géante, elle n’avait pas d’yeux, pas de bouche, pas de nez, pas d’oreilles, pas de visage en fait. Le devant de sa tête était lisse, noir, inquiétant, sans expression, reflétant parfois un maelstrom de couleurs vert, rouge et bleu, comme l’aurait fait un miroir irréel dirigé vers les Enfers.
    Le reste de sa tête était rond et blanc comme la neige des glaciers éternels, ses bras et ses jambes faits d’une peau tout aussi blanche que son crâne, étaient boursouflés et un immense tentacule trainait au sol pour remonter et venir disparaître dans son dos difforme et protubérant. Sur sa poitrine nue, elle arborait un tatouage circulaire fait d’une encre bleue, ressemblant à un symbol tribal ou bien à une peinture de guerre. La bête tenait dans sa main droite calleuse et épaisse, une lance en métal proportionnelle à sa taille, dont la hampe était recouverte d’un tissu bleu enroulé. Dans les bourrelets graisseux de son ventre, on devinait ses autres paires de bras, plus petits, cachés.
    Lorsque ses deux pieds immenses atteignirent le sol, qu’elle s’avança en quelques enjambées jusqu’au premier rang en faisant vibrer la terre à chacun de ses pas et qu’elle atteignit une délégation d’enfants tétanisés par la peur, portant des paniers de fleurs en signe de bienvenue, la bête immonde ne fut pas attendrie, n’eut pas la moindre pitié pour les pauvres ères qu’elle commença à piétiner sans leur donner une chance, avec lâcheté, sans le moindre ultimatum.
    
    Alors que les spectateurs tentaient de s’enfuir dans toutes les directions, pris au dépourvu par son attaque surprise, par sa vitesse de déplacement démoniaque, un cri bref de bête démente fit s’envoler les véhicules blindés de nos militaires qui avaient pris place autour de l’étang. Le son horrible sorti d’on ne savait trop où, était si strident, nasillard, grésillant, que nos tympans nous donnèrent l’impression de voler immédiatement en éclat, que nos têtes faillirent exploser, que nous restâmes étourdis, sans défense, alors que la créature continuait son carnage dans la foule, s’acharnait rageusement, nous écrasant à tout va. Elle finit par s’arrêter devant le véhicule qui avait conduit les représentants des Etats-Unis, dignitaires et diplomates, jusqu’au site d'atterrissage et dans lequel ils s’étaient réfugiés, espérant échapper au monstre. Dans le signe sans équivoque d’une déclaration de guerre ouverte, c’est ce véhicule précis, sans le moindre hasard possible, qu’elle choisit pour planter sa lance, pour transpercer ce symbole de la nation, de la terre entière. Sans nul doute maintenant et avec le recul des années, ce javelot dressé tel un étendard, bafouant notre existence piétinée en même temps que la foule, revendiquait l’usurpation par la force d’une propriété, celle de toute notre planète. Puis son crime de guerre accompli, des profondeurs de ses entrailles, l’ennemi poussa de longs cris saccadés que nos scientifiques traduisirent bien plus tard en des mots de défiance lancés dans sa langue, la langue des Ousanasas, peuple sanguinaire et sans pitié qui venait de débarquer d’une planète lointaine, avait fait le long voyage pour nous assaillir, envoyant ses soldats pour nous détruire, nous déclarer une guerre sans règle et sans pitié.
    
    L’assaillant ne pu vomir d’avantage de borborygmes, ou faire plus de victimes. Trop confiant, son attention s’était soudainement relâchée et nous ignorant complètement l’espace d’un instant propice, il était occupé à accomplir une sorte de rituel dont le sens nous échappe encore aujourd’hui, s’évertuant à dérouler maladroitement d’une de ses grosses mains à la préhension inadaptée aux tâches nécessitant précision et dextérité, l’étoffe bleue emmêlée à l’autre extrémité de sa lance. Nos fiers militaires n’écoutant que leur courage, profitèrent de ce moment d'inattention pour riposter et faire feu de toute leur puissance, le touchant à plusieurs reprises de leurs projectiles. De petites plaies rouges perlèrent sur sa peau transpercée, se recroquevillant sur ses os accompagné par le bruit d’un vent violent soufflant sur nous en effluves putrides. La bête finit par vaciller, ses jambes immenses ne la retenant plus. Surprise par la violence de notre riposte, remettant en cause sa toute puissance d’ennemi pourtant colossale, elle hésita de longue secondes avant de s’effondrer vers l’avant en tentant de lancer une dernière attaque sonore. J’eu à peine le temps de me réfugier dans un trou alors que la créature tombait sur moi, foudroyée par l’efficacité de notre arsenal. Les sauveteurs mirent dix jours entiers à me dégager des plis de sa chair flasque et ce n’est que bien plus tard, lorsque je sortis enfin de convalescence, qu’un autre survivant plus chanceux, me narra ce qu’il se passa ensuite.
    
    Pendant que j’étais coincé, aveuglé sous l’ennemi, une autre des créatures était sortie, cette fois juchée sur un engin de destruction massive, un tank à chenille à la propulsion solaire, mortellement efficace. J’en ressent encore les vibrations aujourd’hui, j’entend encore les cris étouffés de la foule paniquée, effrayée par tant de barbarie, les râles d’agonie, les bruits sourds que la machine de guerre faisait, alors que ses roues crantées labouraient le sol et la forêt alentour, roulant sans vergogne sur les spectateurs, s’acharnant sur les victimes déjà au sol, défonçant nos lignes de défenses pour aller secourir son congénère abattu.
    Cette fois, c’est notre vaillante aviation qui a riposté, détruisants l’ennemi pendant que le reste de l’armée qui s’était regroupée au sol prenait d’assaut l’intérieur du vaisseau, tuant les deux derniers géants, créatures hideuses, avant qu’ils ne puissent perpétrer un nouveau massacre.
    
    Demain, c’est la journée de la vengeance, la journée d’une riposte cinglante que nous préparons depuis dix longues années. Durant ce temps de répit accordé involontairement par les extraterrestres belliqueux, nous n’avons eu de cesse d’étudier leur vaisseau, de percer à jour leur plan d’invasion, d’accélérer nos programmes spatiaux, d’améliorer nos capacités de déplacement dans l’hyperespace, d’acquérir des armes bien plus puissantes qu’eux, et surtout de découvrir leur planète d’origine et la frapper avant qu’ils ne se décident à revenir.
    
    Grâce à leur ordinateur de bord, nous l’avons trouvé, elle aussi petite planète bleue accompagnée d’une minuscule lune grise, perdue de l’autre côté d’une galaxie qu’ils surnomment voie lactée, éclairée par un soleil, phare guidant nos vaisseaux intergalactiques vengeurs vers leur destruction, vers la fin de la race vile et belliqueuse des Ousanasas. Ce nom, un nom d’une créature à l’égo démesuré, tant il est imbu de lui-même, nous lui avons donné après avoir trouvés les lettres USA NASA écrites un peu partout sur les parois de leur vaisseau et tatouées de bleu jusque dans leur chair blanche et boursouflée.
    
    Chez nous, race des Baritiens aux six bras de la galaxie B38312, le U se prononce OU.
    

Texte publié par Erval, 13 août 2019 à 20h46
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