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C’est ce soir là que l’étranger est arrivé dans notre bonne petite ville, mené jusqu’à nos portes par la dernière diligence en provenance de la capitale.
    Ses vêtements de voyage couverts de poussière, son chapeau plein de crasse rivé sur son crâne, sa dégaine patibulaire de mauvais garçon, son Smith et Wesson à grosse crosse blanche rangé dans un holster de gaucher, il a longtemps hésité à faire son entrée dans le saloon, à se décider à se mélanger aux autres convives, à venir y partager l’ambiance festive de bons citoyens venus se débarrasser là, à grandes lampées de whisky, de leurs soucis du quotidien, de la fatigue d’une journée harassante, et des derniers dollars qui leurs brûlaient encore les poches.
    Sur le piano, un air entraînant du sud, l’invitait pourtant à se poser à l’intérieur et à profiter de l’instant présent.
    
    Ce n’est qu’après avoir enfin poussé les portes et exposé son visage à la lumière vacillante des lampes que nous avons pour la première fois commencé à nous dire que quelque chose ne tournait pas rond chez lui.
    
    « Tu montes à l’étage, mon p’tit sucre ? lui avait immédiatement lancée une des filles de joies de l’étage.
    - T’vois pas qu’il est timide ? » avait constatée sa voisine, l’air goguenard.
    
    Et lui n’avait rien répondu. Il n’avait même pas daigné leur accorder un regard, le moindre geste de refus.
    
    Torturé par quelque chose à l’intérieur de lui, blanc comme un linge, il transpirait à grosses gouttes, tremblait de tout son être, semblait nous rejoindre à contre-coeur, ne s'intéressait à aucun d’entre-nous, comme si l’anxiété qu’il semblait ressentir, cette peur panique qui ne lâchait pas, prédominait sur son envie de boire, sa faim et tout le reste.
    
    Le pas traînant, il a d’abord soigneusement évité la table des trois autres voyageurs, déjà attablés là, affamés par leur récent périple, la gorge déséchée par le vent du désert, pour rejoindre les ombres du banc qui fait l’angle sous l’escalier et à bout de force, s’y affaler. De lui, on ne voyait plus que sa paire de bottes à éperons, souvenir d’un temps passé où il devait encore posséder son propre cheval.
    
    Les yeux inquiets de ses voisins immédiats, les joueurs bruyant d’une table de poker, se sont posés un temps sur lui, mais ont bien vite constatés qu’immobile, amorphe, cet étranger ne présentait pas le moindre danger et qu’insignifiant voyageur visiblement désoeuvré, il n’avait finalement aucun intérêt.
    
    Alors tout le monde l’a ignoré jusqu’à l’oublier. Même la serveuse pourtant avenante, le dédaignait jusqu’à éviter de l’inclure dans sa tournée régulière, son grand plateau à la main, distribuant chopes de bières et verres aux alcools forts à des clients survoltés.
    Moi-même, un temps soupçonneux, j’avais quitté sa place des yeux, pour m'intéresser à la partition suivante, que je maîtrisais peu.
    
    Et puis alors que j’entamais le refrain, tout à coup, un cri puissant, puis le rire d’un dément a surpassé celui des convives et de la musique de mon instrument. Immédiatement nous avons tous fait silence, tournés nos regards vers l’étranger. Ses bottes avaient disparues et on ne distinguait plus rien de lui que les borborygmes qu’il produisait maintenant depuis sa cachette.
    
    A ce moment là nous pensions sans nul doute tous avoir à faire à un fou, mais nous étions loin de pouvoir imaginer ce qui aurait pu tourmenter l’homme jusqu’à le mettre dans cet état.
    
    Sans hésitation, sous les ordres du barman, Jeff, le gorille tout en muscle chargé d’assurer la protection des lieux contre les débordements habituels, a pris sa direction, bien décidé à le mettre dehors et il l’aurait sans doute fait, si l’étranger n’avait pas commencé à se fendre en excuses pathétiques et réussi à convaincre notre videur de pouvoir parler au patron.
    
    Alors le boss, invité à prendre en main l’affaire, devant la détresse dans laquelle le pauvre homme semblait être, les arguments selon lesquels il se serait assoupi et qu’il n’aurait fait là qu’un simple cauchemar l’ayant conduit à le mettre dans tous ses états, finit par être à son tour convaincu que l’étranger n’était pas un mauvais bougre et qu’il méritait une seconde chance. Alors il l’autorisa à rester aux simples conditions de ne plus recommencer, de consommer un whisky, et de dormir non pas dans la salle commune mais dans une des douillettes chambres de l’établissement.
    
    A cette dernière requête, l’étranger commença par vouloir parlementer, invoqua le fait de devoir rester pour pouvoir garder un oeil sur les autres, que c’était pour le bien de tous. Mais cela renforça l’impression qu’il n’avait plus tous ses esprits, qu’il était parano. Alors on le délesta discrètement de son arme, lui fit rapidement régler sa note et le supplément pour désagréments occasionnés qui allait avec, et on l’invita à gagner au plus vite l’étage pour prendre du repos sous la bonne garde de Jeff, qui disparu avec lui.
    
    Enfin débarrassé du malaisant personnage, pas tout à fait des nôtres, loin d’être intégré, son anxiété communicative qui avait commencé à s'immiscer en chacun d’entre-nous retomba d’un cran et une ambiance festive recommença progressivement à nous gagner jusqu’à battre son plein, les verres tournant de plus belle et moi m'évertuant à sortir du vieux piano et de mes doigts engourdis mes plus entrainantes mélodies.
    
    Personne n’aurait pu deviner ce qui se passa par la suite, et ce que l’étranger redoutait, cette panique que nous allions connaître, cette incompréhension et le mal qui allait nous contaminer.
    
    Soudain dans la salle commune du salon, la luminosité tourna au vert, un vert couleur d’émeraude qu’il ne m’avait jamais été donné de voir qu’une seule fois dans ma vie jusque là, lorsque John, un vieil ami prospecteur, avait festoyé avec la sienne, découverte au détour d’un filon, avant d’en finir ivre mort, littéralement.
    Des rayons de cette lumière irréelle nous touchèrent et nous en fûmes immédiatement affectés par un mal insidieux qui nous transforma irrémédiablement en ce que nous sommes aujourd’hui, voyageurs étrangers plus tout à fait humains, vaisseaux menés par un envahisseur déterminé, en quête de nouvelles villes à conquérir.
    
    A leur table, les trois voyageurs, nos géniteurs, leurs torses difformes et décharnés révélés de dessous leurs redingotes, dardaient de leurs rayons lumineux intenses et verts, nos êtres, nous transformants à notre tour en colons.
    
    Et cet étranger impuissant, seul humain jusque là immunisé, de hameaux en hameaux, de villes en villes, cherchait en vain jusqu’à la folie, un moyen de combattre ce mal tout en se faisant passer pour l’un des leurs, l’un des nôtres.

Texte publié par Erval, 13 août 2019 à 19h51
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