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Lionel avait toujours vécu dans les grandes villes et de ce fait, jamais il n’avait observé un tel spectacle auparavant. Au-delà de la mer verte qui se déployait devant ses yeux, dont les vagues étaient en réalité des reliefs collinaires couverts de forêts et de prairies, l’horizon s’étendait en une longue ligne ondulée. Les mégadomaines permettaient rarement de le percevoir et seulement de manière morcelée ; ici, il était continu. L’astre solaire, jaune et aveuglant, le surplombait, auréolé d’orange et de gris. Au-dessus de leurs têtes, le ciel était déjà noir et certaines étoiles commençaient à apparaitre. L’astre disparaitrait dans quelques minutes et laisserait le paysage se recouvrir de ténèbres, du moins jusqu’à ce que des centaines de lumières artificielles qui s’allumeraient tour à tour ne vinssent les interrompre. Seulement quelques centaines ici.
     — C’est un beau coucher de soleil, souffla Yasmina, allongée dans l’herbe près de lui.
     Lionel ne lui jeta pas même un coup d’œil, les yeux rivés vers ce spectacle éphémère. Encore quelques minutes et ce serait fini.
     — Je n’en ai jamais vu de pareil, affirma-t-il d’une voix distraite. Les nuages qui surplombent la mégapôle masquent l’essentiel du ciel.
     Yasmina hocha la tête, pensive.
     — Moi non plus. C’est étrange non ? Ça arrive tous les jours, pourtant. Nous devrions en être blasés.
     Nous devrions en être blasés… Les gens qui vivaient ici l’étaient certainement mais pas eux. Eux n’avaient pas l’occasion de les contempler. Sans doute était-ce pour cette raison que la vieille Jalyn les avait emmenés là en vacances – des vacances.
    Lionel avait presque oublié ce que cela signifiait avec les années. Loin était le temps où il s’y rendait en compagnie de sa famille… Il jugea préférable de ne plus y penser. Jalyn l’avait déjà tiré de la rue et de la misère et jamais il ne saurait la remercier assez pour cela, et malgré tout elle prenait encore sur elle pour leur offrir ces instants, à lui et à son amie, loin de la grisaille de la ville et la morosité de leurs vies.
     — Tu sais, ce qu’a dit Jalyn… j’ai beau trouvé ses paroles idiotes et idéalistes, elles ne cessent de me tarauder l’esprit. Pas toi ?
     Lionel plissa les yeux suite aux paroles de son amie. Il partageait son sentiment. Jalyn croyait en eux, en lui surtout, en leurs capacités à créer un monde meilleur et à préserver ce qu’il en restait de bon, et elle s’était montrée attristée devant le désespoir et la résignation qu’ils lui avaient retourné. Eux n’attendaient rien de l’avenir. Ils ne voyaient pas ce qu’il y avait à préserver, leur peuple avait déjà tant détruit – et surtout, ils ne croyaient même plus cela possible. Leur civilisation était perdue et déclinait inexorablement vers sa fin programmée par nul autre qu’elle-même. Pourtant, ces certitudes se heurtaient à la beauté du paysage devant eux, épuré et exempt des traces laissés par les leurs, comme une preuve criante de leur erreur. Rares étaient les habitations qui se calaient entre les arbres et elles passaient quasiment inaperçues entre ces derniers. Ainsi, ils se rendaient compte qu’il restait encore quelque chose, quelques îlots de par le monde – ils l’avaient toujours su sans en avoir conscience mais ces faits s’étaient réduits à l’état de mythes dans leurs esprits. Cela suffisait-il pourtant à espérer un autre destin ? Cela valait-il réellement la peine de se battre, comme la vieille dame l’avait dit ?
     Il soupira et s’allongea à son tour dans l’herbe. Il croisa les bras derrière la tête.
     — Si. Nous aurions été à Kéréone, la question ne se serait pas posée mais en un tel endroit, devant un tel paysage, je me dis que peut-être… il reste quand même quelque chose. Je pense que cela finira par disparaitre mais je ne peux m’empêcher de me demander…
     — Le Projet ? devina Yasmina en tournant ses yeux vers lui.
     L’astre disparut totalement. Ne resta plus que le halo de lumière qui l’accompagnait et qui finirait par s’estomper. L’obscurité grandissante ne les gênait pas ; cela leur changeait de la lumière artificielle constante.
     Lionel réfléchit quelques secondes puis acquiesça. Les mégapôles étaient trop étendues et la population trop nombreuse pour être en mesure d’espérer un retour en arrière possible. Mais sur une autre planète… s’ils n’y répétaient pas les mêmes erreurs et qu’ils y œuvraient de manière intelligente, peut-être y avait-il un espoir de s’en sortir ? Jusque-là, ce Projet lui avait toujours paru fou et illusoire mais la vue devant lui lui soufflait le contraire. Des personnes parvenaient à maintenir de tels îlots intacts, cela devait être répétable à plus grande échelle, n’est-ce pas ?
     — Je ne sais pas pourquoi elle me pousse à l’intégrer… et encore moins pourquoi j’y réfléchis sérieusement, avoua-t-il, un peu dépité. Tu crois… tu crois vraiment que ce serait possible ? Une vie… loin de celle que nous avons toujours connue ?
     — Je ne sais pas, répondit la jeune femme, distraite. Je suppose que cela ne coûte rien d’y penser ? Ce n’est pas comme si nous avions grand-chose à y perdre, en fin de compte.
     — C’est vrai…
     Ils se turent et reprirent leur contemplation du ciel en même temps qu’ils rejoignaient leurs pensées. Un sentiment surprenant, qu’il n’avait plus ressenti depuis des années, commençait à naitre en lui ; l’espoir. Ou plutôt, le désir d’espérer et non plus de se laisser ballotter par une vie qui l’insatisfaisait et rendait la mort presque accueillante, comme une douce délivrance. Le désir d’entrevoir des perspectives comme il n’avait osé jusque-là et qu’il se mettait désormais à imaginer. C’était amusant de constater que ces réflexions intervenaient dans un coucher de soleil, au crépuscule du jour ; la symbolique lui aurait prêté un tout autre sens. Ou peut-être pas : peut-être était-ce une page qui se fermait pour une nouvelle. Celle-ci ne serait peut-être pas si différente de la précédente mais cette fois, il effectuerait quelques pas pour tenter de s’extraire de sa triste histoire. Comme l’avait dit Yasmina, il ne lui restait presque plus rien à perdre.
     — Je crois que je vais essayer, assena-t-il soudain, la voix plus ferme que son propre esprit, troublé. Je vais essayer d’intégrer le Projet. Je n’ai pas grand espoir mais je tenterai le coup. Qui sait ? Nous pourrions être surpris.
     Un sourire en coin redressa les commissures des lèvres de la jeune femme.
     — Tu as sans doute raison. Je devrais peut-être faire pareil.
     Il tourna la tête pour lui adresser un faible sourire. Il n’avait presque personne à part elle, alors risquer de se retrouver séparé d’elle… Il y a peu de chances que l’un de nous y parvienne, de toute façon. Ses traits s’adoucirent, presque sereins – chose assez rare pour être notée même de lui-même. Cela devenait un besoin rien que pour eux-mêmes, se créer un but qu’ils avaient cessé d’entrevoir depuis longtemps. Il ferma les yeux. Cela en vaudrait peut-être la peine.
    Juste pour avoir l’envie d’y croire, au moins.

Texte publié par Ploum, 12 août 2019 à 17h48
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