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- Votre Divinité, nous serons en vue de Port Sanor d’ici deux heures.
    
    J’acquiesçai d’un mouvement presque imperceptible, trop occupée à lever les yeux au ciel. Je savais bien que les Matras avaient exigé de me préparer bien trop tôt : deux heures à lutter dans ma tenue d’apparat sur le pont de notre navire prendraient très rapidement des airs d’éternité. Sans compter que mes aides s’étaient montrées bien zélées dans le nouage de mon corset qui m’étouffait plus qu’à l’accoutumée. À moins que ce ne fût à cause de la chaleur des épaisseurs successives, et trop nombreuses à mon goût, des étoffes qui formaient robe, bustier, et j’ignorais combien de dessous et jupons... Ou le voile, coincé sous le visage de la déesse, drapé trop serré... Affublée ainsi du masque doré qui ne me quittait plus depuis qu’Ëya m’avait choisie, de ma tenue étriquée, de ses doubles manches brodées de pierreries, j’avais la grâce d’une statue de bronze chahutée par la houle. Je soupçonnais d’ailleurs les Matras de m’avoir vêtu si tôt dans l’unique espoir de me voir garder ma cabine jusqu’à notre arrivée. Ce n’était toutefois nullement dans mes projets et je louai, sans doute pour la première fois depuis qu’il m’avait échu, le haut bâton d’Ëya qui me permettait de garder un semblant d’équilibre pour traverser le pont et rallier le bastingage.
    
    Le vent faisait claquer les voiles et décoiffait aussi bien les matelots que les membres de ma garde. Malgré tout, je n’en percevais rien de plus qu’un vague sifflement. Il y avait tant d’années que je n’avais pas retiré mon fardeau pour sentir la caresse du vent ou du soleil ! Depuis que Vanëkan n’était plus à mon service en vérité. Il me manquait tant...
    
     - Son départ était une nécessité. C’était la seule manière de lui éviter les sanctions des Matras...
    
    J’en avais parfaitement conscience et je l’avais accepté depuis longtemps. Toutefois, revenir ainsi à Port Sanor ne pouvait que me pousser à penser à mon ancien Protecteur.
    
    Ce n’était que la deuxième fois que je me déplaçais jusqu’à la cité balnéaire. La seule fois où je m’étais tant éloignée du Grand Sanctuaire étant la tournée d’intronisation, durant laquelle Vanëkan m’avait escortée. J’étais si petite à l’époque qu’il avait dû me porter pour distinguer l’étrange citadelle par dessus le bastingage. Et j’avais dû déclarer qu’il s’agissait d’une demande de la déesse pour que les Matras ne le sanctionnassent pas pour ce geste qu’elles jugeaient déplacé. D’un autre côté, quel geste, attention, mot, attitude n’était pas déplacé aux yeux de ces vieilles rabat-joie ? Uniquement ce qui émanait d’elles, sans doute...
    
    Je fis glisser mes doigts gantés sur la rambarde avec un soupir. Le bois avait l’air rugueux, vieilli par les années, le soleil et le sel, pourtant d’ici il était aussi doux, satiné, que le reste du monde. Je vivais dans un cocon d’étoffes dont seul Vanëkan avait eût un jour la clef. L’envie me prit un bref instant de retirer l’un de mes gants, puis mon esprit se lança de lui même dans les longues remontrances qui suivraient ce simple geste et j’abandonnai en levant à nouveau les yeux au ciel. Il y avait bien un avantage au voile et au masque qui couvraient sans cesse mon faciès : je pouvais grimacer, soupirer, grommeler autant que je le voulais, seule Ëya le remarquerait. Or la déesse était aussi indulgente que les Matras sévères. Une chance, après tout, puisque c’était avec la première que je partagerais corps et esprit tout au long de ma vie.
    
    Une vague un peu plus haute que les autres porta quelques éclaboussures jusqu’à moi, semant de petites taches grises sur l’étoffe blanche. Je dus faire appel à ma mémoire pour raviver odeur et saveur si particulières de l’océan, souvenir que je tenais de mon premier séjour à Port Sanor, riche en découvertes sensorielles. Nous avions eu un temps superbe et chaud tout du long de ma visite, aussi Vanëkan avait-il profité d’une nuit très douce pour m’entraîner dans une énième fugue. Je me demandais parfois à quoi mon enfance aurait ressemblé sous la garde d’un Protecteur autre que lui...
    
    Nous avions abandonné masque, voile et tenue de cérémonie dans les appartements sacrés et j’avais grimpé en robe de nuit sur le dos de Vanëkan pour escalader la façade du bâtiment, du balcon jusqu’à la grand rue en dessous. Puis il avait galopé sur les pavés, moi assise sur ses épaules. Je n’avais pas eu besoin d’atteindre la plage pour savourer l’odeur saline de l’air marin, mais j’avais eu plus d’une fois l’occasion de la deviner lors de la tournée. En revanche, c’était la première fois que la côte était aussi proche, nous permettant une escapade sans trop de risques. Je me souvenais encore de la chaleur du sable sous mes pieds nus, de son crissement à chacun de mes pas, de ses chatouilles lorsqu’il glissait entre mes doigts. La citadelle entière avait été bâtie en sable, élevée par l'askène renégat Omrak à l’époque où il célébrait encore la grandeur de sa mère Ëya, mais il y était si rigide alors qu’ici, sur la plage, il ressemblait à un liquide étrange.
    
    J’avais longuement jouée sur la berge, ramassé une poignée de coquillages dentelés, bosselés, lustrés que Vanëkan avait glissé dans sa tunique pour s’assurer que je retrouverais ces trésors une fois rentrés. Il m’avait ensuite poussée à m’avancer sur la bande de sable mouillé, à laisser les vagues lécher mes orteils. J’avais été terrifiée à l’idée de rentrer avec le bas de ma robe mouillé, mais encouragée par mon Protecteur et emportée par l’allégresse qui m’avait saisie à jouer dans les vagues, j’avais fini complètement trempée, me baignant avec l’aide de Vanëkan qui avait tout juste eu le temps de retirer bottes, chausses et tunique avant de me rattraper. Il avait passé une éternité à tenter de m’apprendre à nager, cependant, entravée par mon vêtement, les résultats n’avaient guère été probants. Ce n’était pas cela le plus important, après tout. Le plaisir de dériver dans l’eau salée, sa saveur si étrange sur mes lèvres, sa brûlure dans mon nez et mes yeux lorsque qu’une vague sanctionnait mon audace... Ces souvenirs avaient bien plus d’importance pour moi que d’apprendre à nager quand on ne m’autorisait jamais entrer dans plus profond qu’une baignoire.
    
    J’avais fait cette nuit-là la meilleure des fugues et je n’avais accepté de rentrer que lorsque la fraîcheur m’avait fait claquer des dents. Puis nous avions gloussé pendant des heures tandis que Vanëkan s’acharnait à essorer ma robe ou essuyer toutes les traces humides que j’avais semées dans mes appartements. Une chance qu’aucune Matra ne nous ait entendus sinon mon Protecteur aurait eu des ennuis bien plus tôt !
    
    Oui, Port Sanor avait une place toute particulière dans mon cœur, dans ces souvenirs de Vanëkan que je chérissais. Et j’étais fébrile à l’idée de retrouver ses hautes tours ocres, ses clochers de nacres, la mélodie de ses vagues, les rires joyeux de ses habitants... Je levai les yeux à l’avertissement lancé à travers le navire et me remémorai alors la raison de ma venue. L’allégresse de la tournée d’intronisation était bien loin, effacée par des jours ô combien plus sombres. Disparus également les hautes tours, les clochers, les contreforts du Sanctuaire local, jusqu’aux premières habitations qui l’entouraient. L’attentat des fidèles d’Aös avait défiguré à jamais l’écrin de mes souvenirs.
    
    

Texte publié par Serenya, 31 juillet 2019 à 19h33
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