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Tome 1, Chapitre 2 « Anaëlle » Tome 1, Chapitre 2
L’aube bleue se levait sur Noxë. Lentement, elle bardait la pierre du royaume souterrain de sa froide lumière. Sur les hauteurs des cavernes, des flammes azures naissaient dans des brasiers encore chauds de la veille. Elles étaient frêles et tremblotantes. Leur lueur, bien que timide, éclairait suffisamment pour chasser les ombres et révéler les contours d’un monde vide et insipide. Elle se jouait parfois d’illusions et s’étirait du violet silencieux au jaune rieur en divers recoins rocheux. Peu à peu, leur intensité croissait et le feu roi s’étendit rapidement sur toutes les voûtes rocheuses. Cet incendie quotidien finit par tirer Noxë de sa léthargie et la vie reprit, là où l’Histoire s’était arrêtée.
    
    Anaëlle s’étira de tout son long, lorsque les doux rayons vinrent réchauffer sa délicate courbe végétale. Des perles de rosée, où miroitait la lumière incendiaire, s’étaient formées sur sa tige élancée. Elles imprégnaient aussi ses trois précieuses feuilles, dont les pâles nervures dessinaient de curieuses formes détenant les clés de l’avenir. Dans un gémissement silencieux, la délicieuse créature végétale s’ouvrit, dévoilant une couronne de pétales argentés. Ces petits losanges scintillants se chevauchaient sur trois rangées et encerclaient un cœur d’or. Ce dernier se gorgea de la lumière matinale et se mit à rayonner en chantant une unique note cristalline.
    
    Anaëlle était belle. Elle resplendissait, plus que nulle autre, dans le Grand Jardin. Elle le savait et s’enorgueillissait de cette simple connaissance. Elle s’épanouissait à l’écart, seule. Elle craignait que ses pairs, désavoués par la sainte symétrie de la Nature, ne la blessent ou ne l’enlaidissent. Elle préférait se cantonner à la solitude et de ce fait, à une ignorance volontaire des créatures imparfaite selon l’axe et le centre. Ainsi elle n’avait pour suite que l’herbe immaculée du Jardin, droite et fière d’être le simple et propre reflet de son unique nervure argentée. Cependant ces pousses primitives n’offraient qu’une piètre compagnie. Leurs balbutiements enfantins enrichissaient peu les journées d’Anaëlle et n’en rendaient pas son existence très heureuse.
    
    Un jour, un lemerius vînt à elle. C’était une journée particulièrement lumineuse et un vent inhabituellement fort soufflait. Anaëlle s’en souvenait fort bien. Comment oublier le bonheur de se retrouver confrontée à l’inconnu ? Tout d’abord elle fut extrêmement troublée par cette rencontre. Elle ne comprenait pas comment un lemerius s’était affranchi du joug des Seigneurs de l’Imperium. Cependant, la curiosité et la lassitude de la monotonie l’emportèrent sur ses craintes. Timidement, Anaëlle tenta d’attirer l’attention de la créature, qui s’était assise non loin, harassée par un pénible voyage. La fleur chanta sa plus belle note et laissa son cœur d’or rayonner de mille feux. Le lemerius ne lui accorda pas la moindre attention. Les paupières closes, il semblait endormi. Anaëlle s’en offusqua deux jours durant et fit mine d’ignorer ce grossier invité.
    
    La créature douée de folie s’établit dans le Grand Jardin et la belle d’argent répéta sa chorale à plusieurs reprises, mais toujours sans succès. Le lemerius se construisit une hutte de fortune contre le tronc d’un arbre à l’écorce rouge, non loin de la jolie fleur. Il passait le plus clair de son temps à méditer, le visage impassible. À quoi pensait-il ? Que recherchait-il ? Désireuse d’assouvir sa curiosité, Anaëlle tendit son Imperium végétal vers le lemerius. Elle espérait en apprendre davantage et, peut-être, enfin établir un lien. L’expérience fut éprouvante. Les images furent floues, mais dures. C’était un phénomène étrange. Anaëlle ne parvint pas à leur donner sens, tant elles étaient complexes et désordonnées. Il y avait l’odeur du silence roi et le bruit de la solitude humide. Elle ressentit pleinement la présence d’entités noires et terribles tapis dans des recoins inaccessible aux frêles volontés. Elle discerna les sombres contours de tourments hideux, protubérances monstrueuses nageant à la surface pâteuse de l’esprit mutilé.
    
    La Passion Noire.
    
    — Sont-ce là les esquisses de la folie des lemerius ? se demanda-t-elle terrifiée.
    
    Anaëlle ne s’en sortit pas indemne. L’empreinte empoisonné du souvenir avait pénétré son âme végétale et y sévissait. Sa beauté se flétrit pendant plusieurs jours, jusqu’à ce que l’essence du mystérieux venin se consume d’elle-même. Néanmoins, Anaëlle ne retrouva jamais toute sa splendeur d’autrefois. Ses trois feuilles frémissaient à la moindre brise et son cœur d’or ne rayonnait plus du même éclat. Il s’était terni, comme l’aura scintillante de ses pétales d’argent. Une peur faite d’ombre et de néant flasque et noir l’habitait désormais.
    
    La beauté disparue d’Anaëlle attira l’attention du lemerius. Il s’agenouilla et caressa délicatement la tige rugueuse du bout de son doigt calleux. Tétanisée, la fleur demeura silencieuse. L’inconnu fit vibrer doucement son Imperium. Il en résulta une note laiteuse et ronde, très agréable à l’oreille. Anaëlle s’émerveilla qu’une telle beauté puisse naître de cet esprit brisé. Elle répondit une toute petite note cristalline et son cœur d’or luisit faiblement.
    
    — Bonjour à toi, belle fleur, murmura le lemerius.
    
    Sa voix, empreinte d’une vieille mélancolie, était douce et belle, comme Anaëlle. Toutefois, elle dissimulait dans son triste timbre une lassitude de l’existence. Son visage arborait un sourire factice, derrière lequel un sincère chagrin versait des larmes noires.
    
    — Comment t’appelles-tu ?
    
    Anaëlle chanta une nouvelle fois, avec davantage d’assurance.
    
    — C’est un joli prénom.
    
    Ainsi, ces deux êtres, que tout séparait, conversèrent longuement et se lièrent d’amitié. Ils apprirent beaucoup l’un de l’autre. Anaëlle enseigna au lemerius tout ce qu’elle connaissait du monde végétal. Quant à lui, il lui décrivit le monde. Par gentillesse et affection, il dissimula les vérités les plus cruelles et préféra évoquer seulement le beau et le sublime. La belle végétale le comprit dès les premiers instants, mais ne lui en tînt nul rigueur. Bien au contraire cette maladroite délicatesse la toucha et rosit quelques uns de ces royales pétales.
    
    Par nature nul s’échappait aux fatalités de Noxë. Et même le plus petit être ne pourrait s’y substituer. La folie des lemerius était l’une d’elles. Elle garantissait une funeste destinée à ceux qui osaient l’appréhender.
    
    Une nuit, le lemerius perdit la raison. La Passion Noire l’avait submergé. Sa volonté n’était plus que cendre et poussière voletant au gré de vents fols et noirs. Les paroles ineptes qui sortaient de sa bouche n’avaient pas le moindre sens. Elles n’étaient qu’un assemblage de syllabes incohérent. La fleur essaya de raisonner son précieux ami, mais elle demeura impuissante. Au contraire, elle aggrava la situation. Le lemerius se tourna vers elle, ses yeux de feu grands ouverts, les traits déformés par un rictus dément. Il s’agenouilla, comme au temps de leur rencontre, et approcha une main tremblante. Une peur primaire étouffa l’âme d’Anaëlle. Elle devinait l’issue, la terrible issue. Enracinée, elle était condamnée. Dans un espoir vain, elle jeta son Imperium vers le lemerius, mais sa force de volonté se heurta durement à la terrible Passion Noire. Elle était grande et terrifiante. Anaëlle la vit trôner sur les ruines de conscience et de raison. Ses immondes protubérances ténébreuses les brisaient, encore et encore.
    
    La main du lemerius s’approcha un peu plus. La fleur pria pour son salut. Ridicule. Quel dieu s’intéresserait au sort d’une misérable et orgueilleuse créature comme elle ? Les doigts fous saisirent la tige. Ils la brisèrent.
    
    Il y eut un glas vibrant et tout devint noir.

Texte publié par Elmyser, 25 juillet 2019 à 08h54
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