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Tome 1, Chapitre 1 « La Chute de Myrl » Tome 1, Chapitre 1
Au-delà des océans glacés recouvrant l’immensité polaire de l’astre blanc, les sables et la terre s’étendaient jusqu’à des profondeurs méconnues. Ainsi soustraite à la dureté de l’oeil stellaire, une douce quiétude régnait sur ces obscures contrées rocailleuses en ce vieil âge du monde. Elle nourrissait les précieuses contagions de l’esprit qui nous rendaient momentanément princes de nos existences et oublieux de notre fatalité. En sa délicieuse présence, nous nous sentions le coeur allégé d’un mystérieux fardeau, comme délivré de quelques pénibles vérités. Cette tranquillité éphémère rendait grâce à notre insouciance trop tôt envolée et pendant un court instant, presque saisissable, nous nous imaginions heureux, jeunes de nouveau, éternels.
    
    En des cavernes souterraines abritant un lac au miroir d’argent, une âme s’abandonnait à cette atmosphère de quiétude où nul trouble ne semblait avoir d’emprise.
    
    En leur sein, seul le bruit clair de l’eau faisait taire le maître silence de ces lieux austères. Une modeste embarcation voguait lentement à travers l’obscurité inerte, fendant délicatement la surface huileuse de l’étendue noire. Les vents glacés de la lointaine Surface soufflaient dans une voile rapiécée et donnaient vie à une collection de petits fanions d’or et d’ocre. Une lanterne solitaire, dont la pâle flamme éclairait au travers d’un verre teint, se balançait à un mat ébréché et fatigué. Néanmoins, le frêle éclat de cette lumière passagère suffisait à arracher aux ténèbres la silhouette du capitaine, ce curieux personnage qu’une quelconque folie avait mené jusqu’en ces Roches étrangères aux Seigneurs de l’Imperium.
    
    Ce valeureux explorateur, né à l’improviste lors d’un réveil de songes enchantés, n’était ni plus ni moins qu’un garçon à l’orée de la majorité. Chétif par la taille, sa chair maigrichonne épousait les contours nets d’une ossature anguleuse, dont la symétrie se dénaturait le long de ses épaules désaxées. Il portait déjà les stigmates d’un âge de corps et d’esprit désuni par l’expérience. De longues cicatrices écarlates courraient le long de ses bras et serpentaient entre les brûlures brunâtres prodiguées par le noble Enseignement, considéré salutaire par les Seigneurs de l’Imperium. Ses cheveux noirs étaient plaqués en épis sur son crâne légèrement difforme et se parsemaient d’un sel prudemment saupoudré. Les traits enfoncés de son visage le vieillissaient et lui donnaient une attitude naturellement sévère. Son regard, fait de deux pierres d’obsidienne cerclées de mauve, brûlait d’un éclat terrible, l’Imperium, la force de volonté inhérente aux Seigneurs. Adossé contre le mat et la dérive coincée entre les cuisses, il empoignait les rames et accompagnait les vents à la force de ses maigres bras dans l’espoir d’atteindre l’objet de sa quête.
    
    Le jeune garçon, prénommé Myrl par sa défunte mère, avait pour habitude de naviguer sur les eaux les plus obscures de Noxë et cela avec pour seule compagnie le mutisme et les antiques secrets de ces cavernes oubliées. Alors que les autres élèves s’évertuaient à fonder l’oligarchie future après l’Enseignement, Myrl sautait d’un bond dans sa barque et quittait le rivage rocheux jusqu’aux timides lueurs azurées de l’aurore prochaine.
    
    L’atmosphère paisible propre à ces royaumes silencieux s’offrait comme refuge idéal à son esprit si souvent tourmenté par les trop nombreux impératifs de l’avenir incertain. Chaque jour il visitait une nouvelle caverne, une nouvelle crique, un nouveau lac. Il s’émerveillait de ces nombreuses découvertes. Pas plus tard que la journée passée, il avait pu observer un psaki, un poisson de feu rouge, en plein coeur d’une obscurité d’où nulle lumière ne s’échappait. Il s’était aussi perdu dans la contemplation de jardins tapissés d’une herbe blanche que nul n’avait encore souillée ou seulement foulée de son pas malintentionné. Il s’était laissé à accompagner de sa voix enrouée le chant d’un chœur végétal dissimulé sous les eaux d’une crypte méconnue de toute forme animale. Une nuit entière, son esprit avait déchiffré d’anciennes runes gravées sur les ruines d’une cité des jours anciens. Chaque nuit où il embarquait, Noxë ne cessait de l’émerveiller de ses splendeurs.
    
    Aujourd’hui un souffle nouveau alimentait le feu de sa curiosité, autrement plus vivace que la candeur d’âme et l’innocence juvénile ne l’avaient été jusqu’ici. Ce vent étranger et mystique prenait naissance d’un trouble inconnu. Myrl n’aurait su lui donner l’ébauche d’une origine. Comme une voix murmurée dans le creux de son oreille, des mots fantomatiques lui révélaient qu’il découvrirait non loin de ces places d’ombre et de pierre l’Oiseau, cet Esprit de l’Éternité. Celui à l’âme brûlante. Myrl éprouvait l’irrésistible envie de traverser l’obscurité béante de cette ultime caverne que nul n’avait encore arpentée, dans le seul but de mettre au défi cette curieuse intuition murmurée. Il ignorait si une autre rive existait réellement au loin, mais cette petite voix intérieure aux saveurs de miel et de lavande le poussait à poursuivre son oeuvre tant qu’il n’aurait pas encore trouvé cet hypothétique pied-à-terre.
    
    Cette caverne, antre de la familière quiétude, comportait une particularité de forme et d’espace. Myrl peinait à se le figurer par de simples mots. Elle ne ressemblait en rien à tout autre lieu qu’il avait connu jusqu’alors. L’air y était plus lourd qu’à l’ordinaire et les ténèbres s’y faisaient plus épaisses, presque étouffantes au regard comme au cœur. Il y avait là une vérité invisible aux être de conscience, trop terrifiés à l’idée d’arpenter certains sentiers de la connaissance des Âges. Néanmoins quelques rares esprits, ceux que l’on appelle les Sages selon la tradition, parvenaient à percevoir des échos où ne tourbillonnaient aujourd’hui que des questions sans réponses.
    
    En toute vérité, cette grotte détenait une rareté que bon nombre s’emploie à ignorer, soit par contrainte et à regrets, soit par peur de se découvrir sous une lumière trop vive. Il y pesait le regard le plus ancien.
    
    Soumis à un destin tissé d’une main adroite, le garçon continuait de ramer. À mesure qu’il avançait, l’effort devenait étrangement moins pénible et la barque accélérait toujours davantage. Un semblant de doute germa dans l’esprit de Myrl, mais aveuglé par un désir parfumé d’orgueil il poursuivit son exercice avec la même ardeur au coeur. Bientôt, il n’eut plus besoin de ramer et un tonnerre grandissant chassa toute quiétude de la bienheureuse caverne. Il arriva que son esprit chasse enfin la folle léthargie qui l’engluait et soudain pris d’une folle panique, Myrl tenta de faire demi-tour. Cependant la force du courant était devenue trop forte. Nulle berge à bâbord ou à tribord, seulement les parois glissantes et acérées de la caverne. Les regrets étaient amers. Il se savait désormais condamné à une périlleuse chute.
    
    L’attente ne fut guère longue. La fin se refusait à toute patience. Alors que la barque s’approchait en bordure du précipice, se cognant de rocher en rocher dans la tourmente des rapides, les pupilles mauves de Myrl s’écarquillèrent soudainement de surprise. Le garçon resta ébahi devant la splendeur de sa vision. Cette gigantesque et mortelle cascade était la porte d’une oasis de végétation oubliée des Âges. Sur cette terre vierge d’être s’épanouissait un vaste champ de fleurs fluorescentes dont l’harmonie des couleurs et des notes dépassait en beauté tout fruit possible de son imagination. Des arbres à écorce rouge, créatures tentaculaires boisées légendaires, en peuplaient les bordures, leurs feuilles rondes brillants d’un bleu azuré. Un nuage onduleux de lucioles butinait le nectar des plantes et en assurait l’abondante descendance dans des contrées plus reculées encore.
    
    La barque se brisa dans un craquement sec et violent et Myrl se retrouva catapulté par-dessus bord. Arraché à sa contemplation, il sentit une peur primaire et animale assiéger son esprit. Des fragments de mémoire déferlèrent dans son esprit, véritable torrent d’émotion où écumaient les regrets. Il tomba ainsi des chutes, le cœur battant, le souffle coupé. Son hurlement fut noyé par le tonnerre des tombes d’eau qui s’écrasaient en contre-bas. Il se voyait mourir comme un spectateur lointain voletant sous forme spectrale.
    
    Un éclair de feu explosa à ses côtés et un cri retentit. Les yeux embués de larmes, Myrl vit des flammes sang et azur informes l’enlacer et le porter jusqu’au pré blanc du sanctuaire. Il toucha terre avec douceur au milieu de hautes herbes nervées d’or. Sa respiration restait lourde et difficile après cette grande frayeur. Il en tremblait toujours. Il manqua à plusieurs reprises de s’effondrer sous ses jambes cotonneuses. Toutefois, l’usage d’une technique de respiration apprise à l’Enseignement lui permit de retrouver la pleine possession de ses moyens après quelques instants. Curieusement, le chant de la végétation s’était tu tout autour de lui. Le silence faisait état de loi imposé par une puissante volonté. Seul le tonnerre des chutes sauvages perdurait. En prenant appui contre un arbre à l’écorce rouge, Myrl regarda aux alentours, la respiration encore soutenue. L’art prodigué par l’Enseignement avait ses limites. Son esprit restait assailli de questions hurlantes et de visions éblouissantes.
    
    — Il était là ! pensa-t-il. L’Oiseau. Il est venu à moi. M’a sauvé.
    
    Il chercha les flammes si soudainement apparues, l’oeil à l’affût de la moindre étincelle. Son coeur battait fort. Où se cachait cet inopiné feu salvateur ? Un long moment s’écoula dans ce silence figé jusqu’à ce que le chant végétal reprenne le murmure de son envoûtante mélodie. Les fleurs ondulèrent à nouveau sous une délicate brise et entonnèrent leurs harmonies.
    
    — Envolé...
    
    Myrl tomba alors à genoux.
    
    Il pleura.
    
    Ses larmes roulèrent à la manière des fugaces rêves.
    S’y reflétaient leurs présents trop éphémères.
    

Texte publié par Elmyser, 24 juillet 2019 à 20h59
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