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Lugre était à son poste comme tous les nonidis soirs. Depuis vingt cycles qu'elle travaillait à l'Observatoire, elle connaissait par cœur les constellations visibles à l’œil nu, au télescope, ou même celles des confins de la galaxie transmises par les engins exploratoires que les astronomes avaient commencé à lancer il y avait plus de six générations. La nuit était plutôt douce et la scientifique somnolait, bercée par les bips réguliers des machines performantes scrutant l'univers.
    Un objet non identifié pénétra dans une des zones d'observation. Lugre se dit que ce devait être une comète et jeta un œil à son moniteur de contrôle, dans l'espoir de voir de jolies couleurs. Ce n'était pas une comète. C'était fait de tiges de métal rayonnant autour d'une sorte de bol. Impossible que ce soit naturel ! Elle pointa tous ses capteurs dessus. De qui — ou de quoi — est-ce que ça pouvait bien venir ?
    La chose semblait avancer sur son erre, elle pouvait avoir été lancée des centaines de cycles auparavant... mais elle semblait en trop bon état pour être vraiment vieille. Dans l'espace il n'y a pas d'usure par frottement et, si vous échappez aux collisions, seuls les rayonnements vous abîment, ainsi que l'écartèlement des températures entre la partie exposée aux étoiles qui vous éclairent et celle qui reste à l'ombre.
    C'était un petit objet et il venait tout juste d'entrer dans le champ des appareils d'observation. Mais Lugre était déjà impatiente d'en savoir plus, elle activa tous les scopes et tous les zooms jusqu'à avoir une image parfaite au dixième de coudée près sur le moniteur principal. Là, elle pu voir distinctement qu'il y avait un dessin sur une plaque entre les tiges de l'engin.
    C'est à ce moment que Maurt entra.
    — C'est l'heure de la relève ! Tu peux aller te coucher.
    — Quoi, déjà ? Mais, tu oublies de me demander s'il y a quelque chose à signaler !
    — Bof, il n'y a jamais rien...
    — Ce soir oui ! Regarde un peu ces drôles de signes !
    Elle lui montra le grand écran. On y voyait ce qui semblait être deux êtres bipédiques, entourés de ronds et de croix.
    — Oh ! Ça sort d'où ce truc ? demanda Maurt. On dirait une stèle funéraire, ou quelque chose du genre. Tu crois qu'il y a leurs cendres dans la partie cylindrique ? Ils devaient s'aimer beaucoup pour être inhumés ensemble.
    — Je ne sais pas. Les ethnologues dorment à cette heure. Tu as raison, je vais aller me coucher aussi et demain, à la première heure, j'appelle la Professeuse Générale de l'Académie pour étudier ça plus en détail. Je suis tellement excitée que je ne sais pas si je vais trouver le sommeil, cela dit.
    — J'ai des somnifères dans mon casier, tu peux en prendre un si tu veux.
    — Tu as ça toi ?
    — Ben oui, avec mes gardes je suis complètement décalé par rapport au jour...
    — Ok, je t'en pique un. Petit veinard qui va avoir de quoi s'occuper cette nuit !
    
    
***

    
    — Professeuse Générale Plitou ? Ici Lugre, de l'Observatoire de l'Espace. Nous avons découvert cette nuit une série d'inscriptions sur laquelle nous voudrions que vous jetiez un œil... Oui, dans l'espace !... D'accord, je vous y retrouve.
    L'aube colorait l'horizon de couleurs vertes quand l'astronome s'installa sur la banquette du restaurant situé sur les toits du campus. Elle accueillit avec chaleur la spécialiste d'ethnologie qui arriva à peine quelques instants plus tard. Elles bavardèrent autour d'un copieux petit déjeuner.
    — Il va y avoir du boulot ! conclut Plitou en se frottant les mains. Je contacte le Directoire au plus vite pour me faire détacher chez vous. J'espère être là en début d'après-midi.
    — Parfait ! Nous aurons peut-être des renseignements plus précis d'ici là.
    Effectivement, quand Plitou se présenta, les deux femmes purent travailler sur une représentation agrandie de l'image.
    — Qu'est-ce que vous en pensez ? demanda Lugre.
    — Ce n'est absolument pas un témoignage funéraire ! Ces êtres sont debout et bien vivants. Il y a manifestement un individu mâle et un individu femelle. Ils ne portent pas de vêtements, sans-doute fait-il chaud sur leur planète, ou alors ils sont très bien armés contre le froid. C'est certainement une espèce à sang chaud.
    — Wa, vous déduisez ça comme ça !
    — Élémentaire, ma chère. Ils ont l'air d'avoir une enveloppe corporelle d'une seule couleur claire, peut-être est-ce une fourrure rase, avec une crinière sur le crâne. Définitivement, je pense qu'ils sont naturellement équipés pour vivre dans le froid. Il faudra prévoir de bonnes combinaisons quand vous irez là-bas !
    — Vous pensez qu'on ira ? Mais on ne sait même pas d'où vient cette inscription !
    — Les ronds, en bas, on dirait les planètes d'un système stellaire, non ?
    — Certes. Le gros cercle, ça doit être l'étoile, et donc si ce trait incurvé a une signification, ils sont soit de la troisième planète, soit de la sixième.
    — La sixième est barrée, fit remarquer Plitou, c'est sans-doute leur planète taboue.
    — Taboue ?
    — Sacrée, où il est interdit de poser le pied. Soit elle abrite leur système religieux, soit c'est une nécropole. Ou peut-être une quarantaine. Ce dessin est probablement un appel à l'aide de la part d'un peuple en proie à une épidémie dévastatrice.
    — Mince ! Il faut qu'on aille leur porter secours !
    — Alors, avez-vous un moyen de trouver cette configuration de système stellaire ?
    — Je vais lancer toutes mes machines dans la recherche, d'ici demain on devrait en avoir le cœur net !
    — Et moi je vais prévenir le Directoire. Il serait bon qu'une équipe parte sans tarder avec pas mal de médics à bord.
    La Professeuse prit congé mais Lugre resta encore un moment à observer l'image. Ils n'avaient pas l'air très différent des gens de Forma, sa planète. Elle trouvait tout de même ça bizarre qu'ils aient la même couleur tous les deux, ici les mâles étaient en général dans des tons marron et les femelles plutôt vert-bleu. Ou bien ils n'avaient représenté que les contours de leurs corps à cause de la technique rudimentaire employée ? Et l'absence de tout autre être vivant, était-elle due à un manque de place sur la plaque, ou bien étaient-ils la dernière espèce de leur planète ? Qu'est-ce que l'équipe d'astros et de médics envoyés là-bas allaient découvrir ? Des paysages désolés et des individus terrés dans un coin, menacés par cette étoile manifestement en train d'exploser esquissée à l'arrière-plan ?
    Allons, ils ne devaient pas être complètement abrutis s'ils avaient été capable de lancer cette balise spatiale pour appeler à l'aide. Lugre se rendit compte qu'elle était en train de se créer des préjugés toute seule. Il fallait qu'elle pense à autre chose désormais, tant qu'elle n'aurait pas d'autres informations.
    Justement, Maurt arrivait pour prendre la relève. Elle lui raconta avec le plus de neutralité possible ce qu'elle et Plitou avaient découvert pendant qu'il dormait.
    — Hey mais c'est génial ça ! Tu imagines si on est sélectionnés pour être membres d'équipages ?
    — Au nom de quoi ?
    — Ben parce que c'est quand-même nous qui l'avons découverte cette plaque ! Enfin surtout toi...
    — Mais quelle serait ma place à bord ?
    — Navigatrice, allez, tu connais l'espace par cœur ! Et puis moi, je pourrais être pilote : j'ai mon brevet ! Au pire je ferais la cuisine...
    Lugre riait encore lorsqu'elle quitta l'observatoire. Sacré Maurt !
    
    
***

    
    Cela prit quelques lunaisons pour que le projet soit mis sur pied. Le temps que les politiques comprennent l'intérêt d'une expédition coûteuse en direction d'une lointaine planète abritant une vie dont on ne savait pas grand-chose. Le temps aussi que les astronomes comparent chaque recoin du ciel avec l'alignement de sphères représenté sur la plaque dont ils avaient capté l'image, et trouvent la correspondance parfaite. C'était plus loin que ce que les responsables d'État avaient imaginé, si bien qu'ils traînèrent encore des pieds un certain temps, jusqu'à ce que les organisations caritatives menacent de jeter l'anathème sur le Directoire pour non assistance à planète en danger.
    Finalement, les choses se firent selon le pressentiment de Maurt : il fut intégré dans l'équipe de pilotage, Lugre comme navigatrice, et Plitou les accompagna en tant que responsable diplomatique et chargée de l'étude des mœurs des êtres extra-formaïques qu'ils allaient rencontrer. Les autres occupants du vaisseau « L'Endurant » étaient les personnes les plus compétentes dans leurs domaine respectifs : rien n'avait été laissé au hasard, même le cuisinier (n'en déplaise à Maurt).
    Du voyage proprement dit, il n'y a pas grand-chose à dire : quelques prises de bec vite désamorcées par les agents de l'équipe de médiation, de la lassitude à propos des menus malgré le talent du cuisinier, de belles nébuleuses traversées et deux ou trois supernovæ qui gonflèrent le cœur de toutes celles et ceux qui étaient de quart ces soirs-là.
    
    
***

    
    Lorsque l'Endurant arriva en vue de la planète qu'ils avaient baptisée Sexta, dans le système solaire d'où venait la balise, Plitou fit envoyer une sonde à la recherche de monuments funéraires. Tout l'équipage se rassembla pour accueillir l'engin à son retour et en analyser les données.
    — Alors ? demanda Maurt, impatient.
    — J'ai de mauvaises nouvelles, répondit Lugre. L'atmosphère de cette planète est constituée uniquement de dihydrogène, d'hélium, d'un chouia de méthane et de résidus toxiques : aucun gaz respirable par nous ! Si nous rencontrons les extra-formaïques nous n'aurons rien en commun avec eux ! Les échanges ne seront sans doute pas possibles.
    — Il y a autre chose à observer, intervint Plitou. Je ne vois aucune trace de stèle, cairn ou tumulus. On ne dirait pas que c'est une planète funéraire. J'ai peut-être mal interprété l'image. Haut les cœurs, mes amis ! Peut-être que cette planète est taboue car son air ne convient pas au E.-F. !
    — Dites, reprit Maurt. Vous avez vu ces anneaux au niveau de l'équateur ? Ce ne serait pas juste ça, la barre sur le dessin ?
    Plitou s'en alla en haussant les épaules tandis que Lugre réprimait un fou rire.
    — Bon, déclara la navigatrice une fois qu'elle eut recouvré son sérieux, cap sur Tertia à présent ! Voyons si ses habitants ressemblent au dessin qu'ils nous ont envoyé, et s'il est encore temps de les sauver.
    À l'approche de la planète qui les avait appelés, ils découvrirent qu'elle avait un satellite rond et blanc, sur lequel ils firent halte le temps de réparer leur carlingue, qui avait révélé une faille. Ils avaient essuyé plusieurs pluies d'astéroïdes pendant le trajet, les égratignures étaient prévisibles... il fallait juste prendre le temps de bien les réparer avant de tenter une entrée dans l'atmosphère, au risque de finir en étoile filante !
    L'air de Tertia se révéla respirable pour eux. Quand tout fut opérationnel, ils décolèrent de la lune et filèrent vers cette planète bleue qui effectuait sa lente danse sous leurs yeux. L'Endurant encaissa le choc vaillamment, la température à l'intérieur monta légèrement quand ils franchirent la zone fatidique. Certains membres de l'équipage ne s'en aperçurent même pas. Ils passèrent à travers un nuage de vapeur d'eau puis découvrirent une terre verdoyante sous leurs réacteurs. Le vaisseau se posa en douceur à l'orée d'un amas de végétation touffue.
    Lugre, Maurt et Plitou avaient gagné l'honneur de mettre le pied les premiers sur ce sol inconnu. Ils avaient ceint un appareil de transcodage à leur taille pour être sûrs de pouvoir communiquer avec n'importe quel être vivant.
    La navigatrice se pencha pour tâter la terre.
    — Regardez-moi cet humus gras et noir ! On doit pouvoir faire pousser n'importe quoi par ici ! Si le message qui nous a fait venir concernait une famine, ce n'est certainement pas de cette partie du globe qu'il provient !
    — Il faut que nous parvenions à rencontrer quelqu'un pour en savoir plus, conclut Plitou.
    — Là ! cria Maurt. Dans les broussailles, quelque chose bouge !
    Un individu à l'enveloppe extérieure lisse et noire se dirigeait vers eux. Loin de ressembler aux spécimens du dessin, il était porté par six pattes longues et fines, et son corps était fait de sections ovoïdes. Il n'avait pas le moindre poil et pas de crinière non plus : à la place il arborait deux antennes au sommet du crâne, faisant contrepoint à ses mandibules.
    — Paix, créature ! dit Plitou en levant une main.
    — Créature vous-même, répondit l'insecte. En voilà des manières !
    — Pardonnez-moi, nous sommes des étrangers venant de Forma, de l’autre côté de l’espace, nous ne connaissons pas les usages locaux.
    — Ah ? Ça fait loin ! Qu'est-ce qui vous amène ?
    — Un appel de détresse provenant de votre planète. Sans doute lancé par une espèce en voie de disparition.
    — Oh, il y en a un paquet ici, des espèces en voie de disparition ! Il y a du poison partout, dans le sol, dans l'eau, sur la nourriture... J'ai même entendu dire qu'il y en avait dans l'air à certains endroits. Vous savez à quoi ils ressemblent, ceux que vous cherchez ?
    — Ils ont à peu près la même allure que nous mais avec une touffe sur la tête en plus et probablement pas la même couleur.
    — Bizarre, je ne connais aucun bipède. Venez, il y a des sages dans ma colonie, ils pourront sûrement vous en dire plus.
    — Merci bien. Au fait, nous ne nous sommes pas présentés. Je suis Plitou, voici Lugre et Maurt. Et vous ?
    — Appelez-moi fourmi si vous voulez, nous n'avons pas de nom dans mon espèce, seulement des signatures olfactives.
    — Oh, comme c'est poétique !
    — Laissez-moi deviner, vous êtes ethnologue, vous, n'est-ce pas ?
    — Vous connaissez ce métier ? Vous en avez ?
    — Oui, oui, je vous présenterai vos homologues...
    Tandis qu'ils gravissaient la butte qui menait à la fourmilière, Lugre avisa des silhouettes marchant debout dans le lointain.
    — Et ceux-là, fourmi ? Ils ressemblent à ceux que nous cherchons.
    — Quoi, les humains ? Mais ils sont immenses ! Je ne pense pas qu'ils aient besoin d'aide, ils ont étendu leur empire sur toute la surface de la terre. Ou alors si, de l'aide pour leur remettre la tête à l'endroit, parce qu'ils font vraiment n'importe quoi ! Ce sont eux qui répandent du poison partout ! Mais vous ne pourrez pas leur parler, ils ne vous verront même pas.
    — Maurt ? Avons-nous fait une erreur quelque part ?
    — Il semble que oui, ma Lugre. Nous avons juste oublié de vérifier les échelles...

Texte publié par Lilitor, 21 juillet 2019 à 23h20
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