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Pélagie est cachée dans les fourrées, elle observe sa proie. Il s’agit d’un rapace tout occupé à dévorer les restes d’une charogne. La chasseresse est heureuse d’avoir une nouvelle espèce dans sa ligne de mire. Elle prépare sa grenade soporifique. Plutôt que la lancer, elle la dégoupille et la fait rouler au sol afin qu’elle libère ses vapeurs à proximité de l’oiseau. Maintenant, il faut attendre. Pélagie se rassoit et contemple l’étendue d’herbe grise devant elle.
    Ce pays est sinistre, les paysages ne sont que des dégradés de noirs et de gris,les animaux ont des pelages sombres pour se fondre dans leur environnement. Il y a bien quelques couleurs mais elles restent ternes, ce sont des bruns ou des bleus, en tout cas, ces couleurs sont très proches du noir. Pélagie vit dans un pays sombre, pourtant elle se considère comme chanceuse car elle est chasseuse d’encre. C’est un métier de patience comportant des risques, cependant, il rapporte bien et il égaye la vie.En effet, elle a pour mission de trouver des couleurs ! Elles se cachent hors de vue : sous terre ou dans le corps des êtres vivants. Les plus sensibles créateurs d’encre ne travaillent qu’à partir de plantes, Pélagie a choisi, elle, le niveau supérieur et elle chasse les animaux pour leur sang.
    Les encres sont primordiales car si le monde extérieur est triste, l’intérieur des habitations est chatoyants de couleurs, cela évite aux hommes de déprimer constamment. Donc les chasseurs jouent un rôle majeur dans la bonne santé de la population. Il est important de savoir que ce n’est pas un métier cruel, il n’y a pas de mise à mort des cobayes des chercheurs d’encre. Il garde le spécimen en vie et il ponctionne un peu de sang de temps à autre. Si vraiment, une couleur est très demandée, le fabricant garde auprès de lui des couples reproducteurs qui offrent la survie de l’espèce et de leur couleur. Attention cependant, si le couple est mal assorti, la couleur peut changer et ne plus correspondre aux demandes des clients.
    Aujourd’hui, Pélagie recherche un animal qu’elle n’a encore jamais testé pour obtenir une nouvelle couleur. Elle a remarqué que beaucoup d’animaux n’étaient pas testés car leur aspect extérieur rebute et les chasseurs ne veulent pas les avoir chez eux. Pour sa part, la femme ne s’arrête pas à ces considérations, c’est pourquoi, elle a visé un vautour ce matin. Maintenant qu’il est endormi, elle se déplace rapidement avec sa cage, elle prend délicatement le volatile et l’installe dans son logement temporaire. Elle s’en retourne avec sa proie dans son laboratoire.
    Le charognard dort toujours. Pélagie l’a posé sur une table en inox, elle prélève un peu de sang. Dans la seringue, le fluide est de couleur vermillon comme pour tout le règne animal. Le secret pour révéler la véritable couleur du sang est de le distiller. Bien que d’important progrès techniques aient vu le jour, Pélagie utilise toujours un alambic de facture ancienne. Il est le seul instrument qui donne une couleur stable et tenace.
    Pour les tests, elle possède un petit alambic qui fonctionne avec des quantités très faibles. Le sang est mis à chauffer, le plasma transformé en vapeur est condensé par refroidissement dans le ballon récepteur. L’odeur du sang qui cuit en indispose beaucoup et fait de cette profession peu répandue avec un nombre d'artisans peu élevé. La couleur se cache dans ce composant qui transporte les globules rouges. Tant qu’ils sont présents, il est impossible de deviner la teinte réelle du plasma. De même, les vapeurs ne permettent pas de prédiction. Il faut attendre le refroidissement total du liquide obtenu. A l’abri de la lumière, il se révèle à mesure que la température descend doucement. Il faut donc de la patience pour attraper l’animal et pour découvrir le coloris inédit de la bête. Il faut savoir que les mélanges entre plasmas distillés ne sont pas possibles car ils ne se conservent, une réaction chimique entre les deux liquides provoque un pourrissement dans l’heure qui suit. Pour de nouvelles teintes, il faut nécessairement trouver d’autres sangs.
    Avec la prise du jour, Pélagie obtient un vert kaki. Elle est déçue, cette couleur manque de punch pour plaire à la clientèle. Cependant de petites touches pourraient se perdent dans une composition. Elle choisit d’en faire une petite réserve. Après quoi elle relachera l’oiseau. La fabricante pris le temps de noter l’espèce et les résultats de la distillation. Elle possède plusieurs cahiers remplis de ces rencontres. Mais dernièrement, les couleurs sont très semblables. Sans doute devrait-elle chasser des animaux plus loin d’ici ? Le sentiment d’avoir fait le tour de la faune lui traverse l’esprit. Elle referme son cahier de compte rendu et se prépare pour sortir afin de rendre la liberté au vautour.
    La nuit est tombée lorsque l’oiseau s’envole en criant. Son vol est sublime. La chasseresse s’attarde. Elle pourrait apercevoir un animal nocturne qu’elle n’a pas encore testé. La difficulté c’est aussi de ne pas reproduire les méthodes de travail des collègues. Les méthodes de distillation varient avec le matériel disponible. Les fabricants ne sont pas nombreux et chacun emploie une méthode qui ne ressemble à celles des autres. Le sang donne une nuance de couleur différentes en fonction de la technique de travail. Donc tous testent les animaux sans avoir un coloris identique, d’ailleurs les confrères de Pélagie ont toute une couleur phare, tellement chatoyante que la nuance porte le nom de son fabricant ! Pélagie, elle, n’a pas encore trouvé sa couleur. Elle rêve qu’elle soit inédite, tellement rayonnante que tous se l’arracheraient, lui offrant ainsi une vie paisible pour ses vieux jours !
    
    Quelques jours après sa dernière découverte, Pélagie se rend au marché des teinturiers pour vendre ses couleurs dont le kaki. Le marché est un jour important car au delà de lui procurer des espèces sonnantes et trébuchantes, c’est aussi un temps d’observation. Le fabricants de couleurs surveillent le travail de leur concurrent au cas où LA couleur du moment ferait son apparition. D’ailleurs, les étals donnent la tendance concernant les couleurs qui ont particulièrement la côte pendant une saison. Les indémodables et plus anciennes teintes proposées par les fabricants sont le pourpre, le vert et le orange. Ces couleurs sont obtenues par des animaux courants qui pour des raisons pratiques ont été apprivoisé par les hommes. Le pourpre vient du chien, le vert du rat et le orange du chat. Aujourd’hui en ce jour de marché mensuel, une effervescence anime les badauds et les fidèles acheteurs. Pélagie installe son stand, la curiosité la pique. Elle n’ira faire le tour qu’une fois ses plus gros clients passés. Les premiers clients arrivent.
    - Bonjour Pélagie !
    - Bonjour Marek ! Que vous faut-il aujourd’hui ?
    Marek est un tapissier de renom, il achète ses couleurs à plusieurs fabricants pour ensuite teindre les fils qui réaliseront les tapisseries aux dimensions formidables, très prisées dans tout le pays.
    - J’ai besoin de me réapprovisionner en bleu roi, j’aime particulièrement le vôtre.
    - Si vous souhaitez, j’ai une nouvelle couleur à vous proposer. Elle n’est pas très vive mais dans une de vos compositions, elle pourrait tout à fait relever l’ensemble. C’est un vert foncé avec de légères teintes brunes.
    Tout en décrivant son produit, la vendeuse attrape le flacon, elle verse quelques gouttes de la teinture sur un morceau de tissu de coton et le tend à son visiteur.
    - Il est vrai que c’est assez terne mais associé à d’autres coloris cela pourraient les faire ressortir ! Je vais prendre un flacon pour essayer. Contre toutes attentes cela pourrait être le Vert Pélagie, non ? , suggère Marek
    - Oh que non ! Si je donne mon nom à une couleur c’est qu’elle sera lumineuse et scintillante. Si je veux mettre la main dessus, je vais devoir quitter la région et partir en exploration.
    - Quand comptez vous nous abandonner ? se récrie le tapissier
    - Dans les semaines à venir, je pense. N’ayez crainte, je prends votre commande pour que vous fassiez un stock conséquent avant mon départ ! Cela me chagrinerait de stopper le tissage de l’oeuvre en cours !
    A ces mots, Marek sourit avant de passer commande pour les couleurs essentielles qu’il achète à Pélagie. Avant qu’il ne parte, la fabricante l’interroge :
    - Au fait savez-vous qui fait des émules sur le marché ce matin ? Une nouvelle couleur est apparue ?
    - Ah oui ! Maître Fergal dispose d’un rose sublime ! Tenez je lui en ai pris une bonne quantité !
    Marek tendit le flacon de liquide à la commerçante. Pélagie blêmit devant l’intensité du rose fushia qu’elle avait entre les mains. Il détone dans sa main et tranche très bien avec le monde terne extérieur.
    - Il est magnifique ! Vous a-t-il dit comment il l’a obtenu ?
    - Non il refuse fermement de dévoiler cette information. Bien qu’il sache que son matériel lui est propre et influe beaucoup sur le résultat. Je crois qui craint le vol !, grince Marek, le monde des chasseurs de couleurs est impitoyable !
    Pélagie sourit faiblement. Encore une belle trouvaille pour Fergal ! Sa résolution de partir s’ancre plus fermement dans son esprit. Marek le tapissier pose sa main sur son bras :
    - Ne vous en faites pas je sais que vous nous offrirez une très belle couleur, Pélagie ! Je passerai chez vous prendre ma commande ! Au revoir
    Il la salue de la main avant de se perdre dans la foule de badauds. Elle le regarde se fondre dans la masse, dépitée devant les nouvelles prouesses de Fergal. Si elle doit avoir un rival, c’est bien lui. Ils utilisent des méthodes de distillation totalement différentes. Les alambics contre les centrifugeuses dernier cri… Deux univers qui s’affrontent. L’opposant de Pélagie gagne du temps avec son matériel, en terme de qualité: ils sont sur un pied d’égalité. La femme réfléchit, peut-être que Fergal fait venir des animaux à lui grâce à sa riche famille, ainsi il a de nouvelles couleurs plus fréquemment que ses confrères.
    
    Deux semaines plus tard, Marek était venu récupérer sa commande chez Pélagie. Dans ce laps de temps, la fabricante de couleurs avait préparé son départ, ainsi lorsque son ami passa, atelier, élevage et espace de vie étaient vide. Il l’avait interrogé :
    - ça y est, vous partez ?
    - Oui, mon itinéraire est prêt et il me tarde de me mettre en route.
    - Qu’avez-vous fait de vos animaux ?
    - Les plus domestiqués je les ai confiés à mon frère. Il en prendra soin pour moi, Il n’y a que Torok que j’emmène avec moi. C’est le meilleur compagnon de voyage qui soit.
    Marek réfléchit un moment. Avant d’annoncer :
    - Pélagie je m’inquiète de vous savoir seule sur des routes inconnues et j’aimerai découvrir votre métier de façon plus complète. Acceptez que je vous accompagne !
    La femme était restée interdite devant cette proposition. Elle ne répondit pas tout de suite.
    - Vous êtes sûr de vouloir vous lancer de ce périple dont je ne connais pas la destination finale ni la durée ? Et vos travaux en cours ?
    - Honnêtement, j’ai mûri cette décision dès mon retour du marché et je suis sur. J’ai pris les mesures nécessaires pour que mon affaire tourne en mon absence. D’ailleurs, je suis venu en charrette pour nous offrir un déplacement plus rapide, qui plus est, nul besoin de faire un détour par chez moi car mes affaires sont dans la carriole. Alors partons !
    Sidérée, Pélagie avait regardé Marek avant de hocher la tête.Un compagnon de voyage avec qui l’on peut discuter c’est agréable. Ils avaient levé le camp dans les minutes qui suivirent leur accord.
    Voilà une semaine que les deux comparses traversent le pays avec Torok. Ils ont pris la direction du nord. Pélagie souhaite découvrir des animaux des grands plaines froides d’Enilaroc. C’est cette partie du pays qu’elle connaît le moins, elle espère donc y découvrir des animaux singuliers possédant de belles couleurs. Pour gagner du temps, les voyageurs ne font de halte que la nuit et pour manger, Pélagie souhaite commencer la chasse qu’une fois sur place. Ils parcourent le paysage triste: en avançant la végétations change sans que la couleur ne se manifeste pour autant, si les bouleaux sont progressivement remplacés par des conifères, les arbres restent noirs. La poussière du chemin est gris acier. Seul le bleu du ciel tranche les jours où il est dégagé. Le pays atteint le summum de l’inhospitalité lorsque les nuages bouchent le ciel. Ses habitants afin d’échapper à la déprime s’enferment dans leur demeures colorées et ne sortent qu’en cas d’absolue nécessité.
    Heureusement, Pélagie et Marek ont le droit à une semaine de temps ensoleillé. C’est la première fois, qu’ils passent un temps aussi long ensemble, ils se sont vite rendu compte que leur bonne entente n’est pas qu’une façade, ils ont rapidement dépassé le stade de la cordialité pour approfondir leur amitié. Marek est un homme agréable, il raconte beaucoup d'anecdotes sur son métier et sur sa vie. Pélagie découvre un homme cultivé et curieux. De son côté, elle partage son amour de son métier et la raison de ce choix de carrière. Son compagnon est fasciné par son parcours atypique. A la fin de cette semaine de voyage, ils atteignent les plaines froides du pays. Pélagie commence son observation de la faune de cette contrée. Elle choisit d’établir un campement un peu plus loin en plein coeur de la plaine non loin de la forêt qui enserre un vaste plateau. Pour rejoindre les abords des frondaisons, les chasseurs poursuivent leur voyage deux jours durant. Pendant qu’ils progressent, Torok part devant explorer ce nouvel environnement. En dehors de l’attachement qui lie Pélagie et le chien, la chasseresse a choisi de l’emmener avec elle afin de profiter des talents de pisteur de son animal.
    Une fois satisfait de l’emplacement trouvé, Marek et Pélagie montèrent leur camp, composé de deux tentes. La première leur sert d’espace de vie et la seconde de laboratoire. Les tentes installées dos aux arbres sont abritées du vent qui souffle de la plaine. Le contraste entre les hautes herbes d’un gris pâle et le noir profond de la forêt est saisissant. Les deux compagnons se sont entendus pour que l’ouverture de leur logement de fortune se fasse face à la plaine lumineuse en comparaison de la forêt. Bien qu’habitué à la noirceur du paysage, la sylve est inquiétante. Ni Pélagie, ni Marek ne sont du coin, ils ignorent quelles bêtes s’y cachent. Il vaut mieux être prudent. Le tapissier se lance dans la construction d’un foyer pour le feu pendant que Pélagie part en quête de son chien au pelage bleu nuit. Il se fond parfaitement dans l’obscurité dans le bois. Son compagnon lui enjoint de se montrer prudente.
    
    Pélagie siffle en bordure des arbres, elle attend quelques temps. Torok ne se montre pas. Elle se lance alors à la recherche de son chien. Elle se faufile entre les arbres sans distinguer de sentiers, la nature n’a pas été dérangée par les activités humaines à première vue. Il ne faut pas longtemps pour qu’elle constate que sans torche, elle n’ira pas bien loin. La densité et l’âge vénérable de la forêt ont pour effet de bloquer la lumière. C’est un environnement hostile et lugubre, normal que personne ne se soit donné la peine de baliser le chemin ou tracer des sentes dans cette partie du pays. Malgré son malaise, Pélagie est certaine de dénicher de nouvelles couleurs inédites grâce aux animaux de la région. Elle marche pendant une bonne demi-heure avant de se résigner. Torok retrouvera le camp sans souci. Elle rebrousse chemin en essayant de découvrir des traces de pattes, sans grand succès. Il lui faut plus de lumière !
    A son retour, au campement, elle tombe nez-à-,nez avec un Marek hilare. Ses sourcils se lèvent en signe d’interrogation. C’est alors qu’elle aperçoit Torok, couché près du petit feu qui flambe dans le foyer.
    - Il est intelligent ce chien, il est arrivé un bon quart d’heure après ton départ.
    - Espèce de filou; murmure la créatrice de couleurs, vu l’hostilité de notre lieu de recherches, je suis contente que l’on puisse avoir l’aide de Torok, il devrait nous épargner des chasses infructueuses. En tout cas, je reconnais que le terrain n’est pas très engageant. Je suis heureuse de vous avoir à mes côtés.
    
    
    
    Marek sourit :
    - C’est ce qui a motivé ma participation à ce voyage. Bien que tu disposes d’une bonne expérience, un territoire inconnu c’est plein de surprises, bonnes ou mauvaises. Comme on ne sait sur quoi on va tomber, il vaut mieux être deux pour affronter l’inconnu.
    - Tu as bien raison, Marek. Je n’avais pas pris conscience de tout cela en préparant ce périple. Ce n’est qu’au fur et à mesure que nous nous enfoncions dans le nord d’Enilaroc que j’ai réalisé la folie que représente une expédition comme celle-ci en solo.
    - J’ai entendu pas mal de récits d’expédition en solo qui se sont soldées par des échecs voire des disparitions. Donc je n’étais pas serein de savoir l’un de mes fournisseurs de lancer dans une telle entreprise seule, explique le tisserand.
    - Je propose que nous prenions une bonne nuit de repos et demain nous ferons une première reconnaissance.
    
    Le lendemain, dans l’aube grise, les coéquipiers sont sur le pied de guerre pour cette première journée. Ils se sont équipés de lampes frontales et bâtons de marche. Torok montre le chemin. La première heure s’écoule dans le silence, chacun fait attention à son environnement à l'affût des pistes de chasse de prédateurs. Pélagie souhaite attraper des prédateurs en priorité, ils donnent généralement des couleurs vives. C’est la récompense après les efforts fournis pour les capturer. Alors que Marek et Pélagie se trouvent loin dans la forêt, Torok lève le museau et hume l’air après quoi, il part comme une flèche. Les chasseurs se lance à sa poursuite. La maîtresse du chien sait qu’il l’attendra à proximité de la bête qu’il a levé mais, elle est impatiente de découvrir cet animal sans doute méconnu. Quelques mètres plus loin, Torok s’arrête, il se tapit dans un buisson proche et attend. Devant son abri, un animal est entrain de manger, il n’a pas senti le chien. Pélagie le rejoint la première, aussi silencieuse qu’une ombre. Marek a ralenti et n’ose s’approcher de peur de faire fuir celui qui festoie. Pélagie observe l’animal. Elle ignore de quelle espèce, il s’agit mais, elle le classe parmi les félins après examen. Il est de taille moyenne, les poils longs, des oreilles de chat avec des petites touffes sur la pointe des oreilles et une queue courte. Son pelage est tacheté gris et bleu. Pélagie admire l’animal. Il est beau. Elle attrape rapidement son fusil et sa fléchette de soporifique. Elle vise et tire, l’action ne lui prend que quelques secondes. Le félin n’a pas eu le temps de comprendre ce qui lui arrive. Il sursaute lorsque la flèche l’atteint dans l’arrière-train et décampe abandonnant son repas. Vu la dose injectée, il ne va pas aller bien loin. Marek s’approche enfin de leur planque.
    - Tu connais cet animal ?, demande-t-il
    - Non, il ressemble à un très grand chat, d’ailleurs, il feule de la même manière. J’ignore comment s’appelle son espèce. Allons-y, lance la chasseresse dans un souffle.
    Les comparses s’avancent doucement dans la direction dans laquelle le chat géant a bondi. Ils le retrouvent quelques mètres plus loin, profondément endormi. Pélagie vérifie qu’il dort et que le soporifique ne perturbe pas les signes vitaux de l’animal. Elle caresse sa fourrure dense, que c’est doux ! Une seringue apparaît dans sa main et elle effectue un prélèvement dans la patte du lynx. Elle remplit trois tubes par sécurité. Une fois son prélèvement effectué, elle s’assure que le sang coagule bien. Son travail touche à sa fin, il ne lui reste qu’à placer une balise sur l’animal afin qu’elle le retrouve si elle obtient une belle couleur. c’est un nouveau système que Pélagie utilise dans le but de laisser les animaux en liberté. Il y a peu de chance que ce gros chat se laisse domestiquer.
    - C’est bon ! Il se réveillera dans quelques heures ! Rentrons !, déclare la chef de l’expédition
    - C’est un bon début, remarque Marek le tisserand
    - Oui, maintenant je suis impatiente de découvrir la couleur qui se cache dans ce sang. Allez Torok ramène nous au camp.
    Le chien, resté à distance de la proie de sa maîtresse, surgit devant eux et se met en route tout en surveillant l’animal endormi.
    Deux heures plus tard, les amis sont de retour à leur campement. Pélagie file directement sous la tente où son alambic a été installé. Marek, qui souhaite voir le procédé de distillation se glisse derrière elle. C’est un processus assez simple bien que relativement long. Il se détourne pour aller s’occuper du repas pendant que Pélagie consigne cet essai dans son carnet. Deux heures plus tard, repus et reposés, ils découvrent la couleur obtenue. Pélagie s’émerveille :
    - Oh quelle couleur chatoyante !
    - En effet, c’est un très beau orange vif ! A ajouter dans ton catalogue sans hésiter.
    - Tu en as déjà vu de semblable? s’informe la femme
    - J’ai vu des couleurs proches mais pas aussi vives. Il tire sur le jaune je pense que c’est ce qui lui donne cette luminosité ! Est-ce que je peux le tester sur un tissu afin de voir comment il se stabilise au séchage ?
    - Bien sur, n’hésites pas à tester chacune des couleurs que nous découvrirons. C’est un bon indicateur pour moi, annonce-t-elle avec un clin d’oeil.
    Pélagie propose de retrouver l’animal dans quelques jours, pour pouvoir faire un stock de cette nouvelle couleur. Il vaut mieux attendre un peu entre deux soporifiques afin de ne pas empoisonner l’animal. Pour ce soir, elle veut tenter de découvrir la faune nocturne. L’équipe se repose donc le reste de la journée pour être en forme pour la chasse.
    A la tombée de la nuit, ils sont prêts au départ. Le soleil disparaît peu à peu, la forêt s’assombrit, Marek souffle:
    - J’ignorais que ton métier demandait tant de courage. Avec la nuit, ce lieu n’a rien de rassurant.
    - Ne t’en fais pas Marek, je ne suis pas beaucoup plus enthousiaste que toi devant cette bouche noire qui va nous avaler. J’admets que cette contrée me donne froid dans le dos, il y a longtemps que je n’ai pas eu autant d’appréhension en allant à la chasse. Si vraiment tu ne le sens pas, tu peux m’attendre ici !
    Le tisserand secoue la tête :
    - L’idée que tu sois seule avec Torok la dedans me cause plus d’angoisses donc haut les coeurs et allons-y !
    A ces mots, l’homme s’avance bravement vers les arbres. La chasse est lancée. La lampe sur le front, les deux compagnons ne bénéficient que d’un halo de courte portée pour voir où ils mettent les pieds. Le vent se lève et pour ajouter à l’ambiance lugubre de l’expédition, il siffle dans le bois. Les frissons qui parcourent Pélagie ne sont pas dû au froid, elle respire profondément, elle ne veut qu’un nouveau spécimen à tester. Plus vite, ils le trouveront, plus tôt, ils retrouveront l’abri de leur tente.
    Malheureusement, la chance n’est pas avec eux ce soir. Après deux heures de marche, Pélagie n’a aperçu que des oiseaux qu’elle n’a pas pu identifié faute de lumière suffisante, et encore moins attraper.
    - Tu veux continuer ? lui demande Marek
    - Ce que l’on peut faire c’est repartir vers le campement en faisant un arc de cercle pour voir une autre portion de la forêt au lieu de simplement faire demi-tour.
    - D’accord, essayons ainsi.
    Elle siffle, Torok se montre rapidement. Leur nouvel itinéraire sera probablement long mais, il offre une chance de ne pas rentrer bredouille. Le groupe oblique donc au sud est. Il progresse lentement. Petit à petit, les arbres s’espacent et la noirceur se fait moins lourde.
    - Dans le noir, il est dur de se repérer, je n’ai pas le sentiment que nous nous soyons resté aux abords du boi ce soir., souffle la professionnelle
    - Ce n’est pas grave, rien ne dit que nous ne trouverons pas une proie intéressante dans la plaine. De toute manière, vu l’environnement, je pense que la chasse sera plus aisée de jour., déclare l’apprenti chasseur
    Un petit rire secoue sa compagne.
    - C’est possible que tu aies raison sur ce coup. En temps normal, je te répondrais que tu te trompes…
    - Je pense essentiellement à notre moral quand je te suggère de chasser en journée.
    - J’admets que cette partie d’Enilorac est très inhospitalière. C’est difficile pour le moral, c’est pourquoi, je suis ravie que tu m’aies accompagné Marek.
    Peu après ces mots, ils atteignirent la plaine. Tous deux inspirèrent profondément, libérés du sentiment oppressant induit par les bois. Ils ne leur restent plus qu’à retrouver le campement. Torok le guide avec empressement. Le chien semble aussi pressé de rentrer. Il leur faut encore deux heures pour être enfin en vue de leurs tentes. Inconsciemment, l’équipe accélèrent le pas. Envie de lumière et de chaleur.
    Pélagie et Marek aperçoivent enfin les formes sombres des tentes quand Torok, un peu plus loin devant, s’arrête brusquement en grondant. La chasseresse cherche à percer les ténèbres pour trouver la créature qui a mis son chien en alerte. Ses yeux ne perçoivent après quelques minutes une masse mouvante à quelques pas de leur camp. La femme est ébahie devant la taille de l’animal ! Elle reprend ses esprits et s’élance avant que son compagnon n’ait eu le temps de la retenir. “Il faut absolument chasser l’indésirable avant qu’il n'abîme mon matériel de distillation” songe Pélagie. La voyant s’élancer, Torok charge à son tour malgré son instinct, il doit secourir sa maitresse !
    Marek, pétrifié, ne réagit que lorsqu’il entend Pélagie hurler. Il court dans la plaine maudissant son manque de réactivité. Il atteint les tentes hors d’haleine, le visiteur est parti. Pélagie est étendue par terre, blessée. L’homme en proie à une grande inquiétude fouille le camp à la recherche de fagots pour faire du feu. Ça y est, la flambée est lancée, Marek constate les dégâts. Pélagie est allongée par terre, elle a perdu du sang. De profondes entailles balafrent son dos. Quelque soit cet animal, il est imposant. Le tisserand met de l’eau à chauffer pour nettoyer la plaie.
    - Pélagie, tu m’entends ? Tiens bon, je m’occupe de toi !
    La chasseresse respire difficilement mais elle répond d’une voix faible:
    - J’ai mal, je crois que … je lui ai fait peur.
    - Chut ! Peu importe, je vais te soigner au mieux, l’essentiel est de ne pas t’agiter.
    Marek trempe un morceau de tissu et l’applique fermement sur les stries ensanglantées. Pélagie se mord les lèvres afin de retenir le cri qui lui emplit la poitrine.
    - La plaie est propre ! Il faut que je te bande le dos. Après ça, tu pourras essayer de te lever.
    - Tu te débrouilles plutôt bien comme médecin, souffle la patiente
    Marek lui tend la main et l’aide à se lever. Les quelques pas jusqu’à la tente sont un supplice pour Pélagie. Son compagnon a remis un peu d’ordre dans leur logement de fortune, l’alambic a laissé sa place à la couche.
    - J’ai trouvé de quoi soulager ta douleur, dit Marek en tendant un verre d’eau et un cachet, tu devrais dormir sans tarder.
    Marek la veille jusqu’à ce qu’elle sombre dans un profond sommeil. Il est inquiet, il va falloir beaucoup de temps pour qu’une telle blessure guérisse. Tout en remettant la deuxième tente sur pied, il réfléchit, il lui faudrait un médecin, les soins apportés ce soir sont trop peu suffisant. Dès demain, il se mettra en quête du village le plus proche.
    
    Quelques heures de sommeil, plus tard, Marek se mit en route. Pélagie a passé une nuit agitée. Elle se repose encore, en espérant que le retour de son ami ne tarde pas trop. Pélagie est contrariée par l’arrêt de la chasse pour blessure. Elle aurait voulu rattraper le lynx pour avoir plus d’orange. Elle n’a rien d’autre donc toute cette expédition ne pourrait être qu’une perte de temps si, elle ne peut obtenir une belle couleur. L’esprit flou assommé par les médicaments, une idée germe dans sa tête lorsqu’elle aperçoit la bassine d’eau saturée de sang. Son sang. Elle se lève tant bien que mal, la douleur lui vrille le dos, elle se dirige vers l’alambic. Elle remplit le récipient péniblement. L’eau se répand par terre mais, il y en a suffisamment pour lancer la distillation. Cet effort l’a épuisé, elle se rallonge et s’endort.
    Marek la réveille quelques heures plus tard. Il est en compagnie d’une femme âgée.
    - Pélagie, voici, Norma. Elle va regarder ta plaie.
    Le médecin est déjà au travail et retire doucement le bandage de fortune. Les griffures sont profondes. Elle les reconnait :
    - Vous vous êtes fait attaquer par un ours ? Vous avez eu une sacrée chance de vous en tirer vivante ! La blessure est propre, un peu enflammé sur les bords, ce qui est normal. Vous vous en doutez je pense mais, interdiction de bouger plus que nécessaire. D’ailleurs, puisque vous avez une charrette, j’aimerai vous ramener au village. C’est dangereux de rester sur le territoire d’un ours. Vous guérirez plus vite dans un peu plus de confort.
    Marek regarde attentivement la chasseresse des couleurs. Curieusement, elle n’a pas l’air si déçue de devoir stopper le travail pour une période indéterminée. Il ne s’attendait pas à cette réaction.
    - Pélagie, c’est la fin de la chasse ça ira ?
    Un sourire illumine son visage et elle répond :
    - J’ai la couleur de Pélagie, l’expédition n’est pas veine.
    Intrigué, le tisserand souhaite poser des questions et découvrir cette couleur, seulement, il voit bien que son amie ne lui dira rien. Pélagie accepte de s’installer dans le village, Norma les invite chez elle ainsi elle surveillera facilement la convalescence de sa patiente.
    
    La convalescence de Pélagie devait durer plusieurs semaines. Dans le petit village, Marek en profita pour reprendre son travail et teindre des fils de broderie dans le bel orange offert par le lynx. Il réalisa une petite broderie en souvenir de cette périlleuse expédition. Norma leur raconta un peu la vie dans cette partie du pays peu peuplé. Les habitants étaient majoritairement des chasseurs, ils traquaient les animaux pour leur fourrure. D’ailleurs, certains vinrent voir la créatrice de couleurs pour lui proposer le sang de l’animal. En temps normal, il servait dans la cuisine mais tous étaient curieux de découvrir la couleur qui se cachait dans le corps de tel ou tel animal. Dès que la cicatrisation fut en bonne voie, Pélagie s’activa donnant un coup de main ça et là et surtout en reprenant sa recherche frénétique de couleurs bien qu’elle tienne déjà sa perle. La contribution des autres chasseurs lui permit de découvrir un noir profond, un pourpre lumineux et un bleu cyan. Ces trois coloris prirent la tête de son catalogue grâce à leur rareté. Un jour Marek entra dans son laboratoire un sourire en coin :
    - Je suis vraiment heureux que tu aies si bien récupéré !
    - Moi aussi, l’accueil que nous avons reçu dans ce village y est pour beaucoup !
    - Si tu te sens d’attaque sans doute devrions nous repartir ?
    Pélagie affiche une mine ennuyée.
    - Pour être honnête, depuis quelques jours je me demande si je ne vais pas m’établir ici. Construire un atelier dans le village. Maintenant que j’ai trouvé mes couleurs vedettes, il serait dommage que je ne puisse pas m’en procurer facilement.
    - Je suis un peu surpris mais c’est logique. Je suppose que nous allons nous dire au revoir alors. Je n’ai pas ce qu’il faut pour travailler convenablement ici. Je reconnais que je suis triste de devoir te laisser et faire ce retour seul.
    Marek sourit à son amie car de fait ils étaient devenus très bons amis tous les deux. La présence silencieuse et rayonnante de Pélagie lui manquerait bien vite. Elle coupe ses réflexions en lui annonçant :
    - Ne t’en fais pas nous n’allons pas nous quitter si brusquement. Je vais repasser en ville avec toi pour vendre mes nouveaux produits et récupérer les animaux que j’ai laissé en pension. Et nous nous reverrons lors des foires !
    - Sachant que tu es là, je viendrais faire retraite de temps en temps chez toi, promit Marek
    - J’ai discuté avec certaines personnes et il y a une maison à l’abandon que je peux investir et retaper. Le charpentier est d’accord pour faire le gros oeuvre pendant que je chemine avec toi. Et afin de ne pas rentrer seule nous partons avec Norma et quelques uns qui profiteront de la capitale pour faire des emplettes. Quand comptes-tu partir ?
    Marek réfléchit:
    - A la fin de la semaine si tout le monde est d’accord.
    Pélagie opina. Elle avait trouvé un nouveau lieu où elle se sentait bien. Ce changement d’air lui faisait un bien fou.
    - Je suis ravie que tu es partagé cette expérience avec moi, Marek ! Et sans ton aide, je n’aurais pas survécu à ma blessure
    Le tisserand prit la chasseresse dans les bras et la pressa contre son coeur. Il se dirigea vers la porte avant de s’arrêter pour demander :
    - Et la couleur Pélagie, quelle est-elle ?
    - Je la dévoilerai au marché !
    - Je peux savoir comment tu l’as obtenu?
    - Non, cette couleur restera secrète quant à sa provenance et son processus de fabrication ! Par contre je t’en fournirai autant que tu le souhaite car je sais qu’elle embellira toutes tes toiles déjà magnifiques.
    
    Quelques jours plus tard, le groupe de voyageurs se mit en route. Près d’un mois de route les attendaient. Ils cheminèrent tranquillement profitant d’un temps clément. Ils parvinrent à la capitale deux jours avant le marché. Le groupe s’égaya dans la grande ville sans tarder après de chaleureux au revoir adressés au tisserand.
    Marek revit Pélagie, deux jours plus tard, derrière son stand au marché. Une impressionnante foule s'agglutinait devant son étal. Il patienta pour accéder au présentoir, il resta estomaqué devant la couleur de Pélagie. Son amie l’interpella :
    - Marek ! J’ai le plaisir de te présenter l’or de Pélagie, dit elle en lui tendant deux grands flacons rempli d’or liquide et chatoyant
    - Quelle magnifique couleur ! Te voilà riche !
    Marek avait raison, Pélagie devint une créatrice de couleurs renommée grâce à son or qui illumina l'intérieur de ce pays morne. Elle eut vite de quoi vivre paisible ses vieux jours venus ! Personne ne sut jamais comment elle obtint cet or de Pélagie !
    

Texte publié par Cora Elzéar, 19 juillet 2019 à 10h05
© tous droits réservés.
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