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Tome 1, Chapitre 6 « La Cité de nuit » Tome 1, Chapitre 6

     Ils ont dépassé les alentours de la caverne depuis une dizaine de minutes à peine, quand un bruit éclate dans les bois.
     Rem a décidé de couper par la forêt, plus rapide, plutôt que de faire un détour risquant de bouffer du temps. Le jour est à leur avantage, et lorsqu’Eliote lui a demandé ce qu’ils feraient s’ils n’avaient pas fini avant la nuit tombée, le docteur l’a rassuré, décrétant qu’ils pourraient dormir à la Cité ou, le cas échéant, dans l’ambulance. La prudence de l’homme en noir inspire assez de confiance au plus jeune pour accepter de suivre sans trop questionner.
    Rem a pensivement envisagé la marche à suivre ensuite, profitant du silence inhabituel que lui laissait l’autre homme, de bonne grâce. Il a rarement le temps de réfléchir, quand les questions jetées par Is interrompent son élan ; dans une espèce de soulagement détendu, il se mettait à entrevoir les possibilités de la semaine, les décisions à prendre au cas où des errants se seraient arrêtés dans le bâtiment en son absence. Il s’est même surpris à repenser aux pages du carnet, qu’il n’a pas eu besoin de toucher depuis leur arrivée chez Eliote et Lena.
     Mais voilà, il y a eu ce bruit.
    Aussitôt, Eliote s’arrête et tourne la tête.
    - C'était quoi, ça ?? frémit-il.
    - Des bêtes, probablement. Faites pas attention.
    - Il y a pas de gens, ici, vous êtes sûr ?
    - Ça c’est à vous de me le dire, réplique Rem. Vous êtes là depuis plus longtemps.
     La nervosité d’Eliote devient d’un cran plus prononcée, au point de lentement gagner Rem. Le docteur jette un regard sec en direction de ce que l’homme paraît fixer, un couvert d’arbres comme ils en ont dépassé des dizaines. Il hoche la tête :
    - Pas besoin de traîner dans les deux cas.
    - Hm. Pardon.
    - C’est rien, se surprend à grommeler Rem.
     Le silence donne une impression étrange, lorsqu’il se remet à mener la marche, son manteau noir battant ses flancs à chacun de ses pas sur le sol irrégulier. Eliote ne dit plus rien, regarde les alentours avec attention, sans faire de commentaire. Quand il voit Rem vérifier le magasin de son arme d’un geste sec, il suit tardivement l’initiative, ses mains maladroites devant s’y reprendre à deux fois. Un nouveau son étouffé lui fait lever la tête. Il lui paraît avoir entendu des branches craquer, quelque part vers la gauche. Sa main serre plus fermement la crosse de son arme, mais le docteur ne paraît pas avoir entendu ; il est dans ses pensées. Sa voix finit par s’élever :
    - Désolé.
     Une espèce de sourire amer ponctue cette phrase. Sur le coup de la surprise, Eliote ne sait pas quoi répondre. Le docteur esquisse un bref geste de la main, comme pour se justifier :
    - Je… Je suis un peu sur les nerfs, c’est tout.
    - “Un peu”.
     Le visage de Rem se durcit, jusqu’à ce qu’il entende le léger rire d’Eliote.
    - Mais vous vous foutez de ma gueule ? s’abasourdit-il.
    - Ah non, désolé. Ça m’a surpris, je savais pas quoi dire.
     L’autre se tait, bourru, et Eliote cherche quoi dire pour réparer sa gaffe :
    - C’est pas grave, vous savez.
    - C’est Is… Enfin, non, se reprend-il quand Eliote hausse les sourcils, c’est pas Is, le problème, mais il me met sur les nerfs.
    - J’avais compris. Mais vous lui menez la vie dure.
    - Au moins, il m’a, ironise Rem. Je ne vois pas qui d’autre voudrait de…
     Eliote ne sait pas ce qu’il espérait - une confidence plus poussée, quelque chose de cette espèce, mais Rem n’achève pas, se contentant d’un murmure inaudible et agacé. De nouveau, désœuvré, Eliote tend l’oreille, cherchant à déterminer un retour du bruit. Rien ne se fait entendre sous les pas du docteur ; celui-ci s’est d’ailleurs mis à jouer nerveusement avec le magasin de son arme, chargeant et déchargeant, presque apaisé par le bruit du glissement lisse et efficace.
     Ses pensées d'habitude si néfastes dans ce genre de circonstances s'accrochent au revolver, se demandant comment un matériel d'une telle facture a pu être fabriqué. Il se figure, avec sa pauvre imagination, une usine, de gros appareils de découpage, peut-être… qu'est-ce qu'il en sait ? C'est toujours mieux que de penser à ce qui vient de se passer.
     Il entend un grognement, quelque part devant lui. Le “rrrrrr” très régulier d'une gorge encombrée. Aussitôt il se redresse, rechargeant maladroitement le flingue. Son cœur s'arrête quand le magasin de l’arme échappe à son geste trop vif et glisse hors de sa portée. Il détermine sa position d'un coup d'œil, mais la bête a le temps de lui barrer le passage. C'est un chien.
    Qu’il hait ces foutus clébards.
    - Eliote, appelle Rem d’une voix frémissante, sans rompre le contact visuel.
     Pas de bruit, derrière. Rem déglutit difficilement et pivote légèrement sur ses appuis, pour se permettre de se retourner une demi-seconde vers l’autre homme. Eliote est immobile. Lui aussi ne peut détacher son regard de l’animal, qu’il braque. Le docteur reporte vite son attention au chien.
    - Tirez, dit Rem.
     Pas de réaction. Une colère saisit le docteur - pourquoi Eliote ne tire pas ?? Est-ce qu’il veut le voir crever ? Il braque l'arme inutile sur le chien, dans l'espoir de l'effrayer, mais flanche vite. La bête a la bave aux lèvres, la langue pendante entre ses crocs affreux, ses pattes se plient. Rem comprend qu'il va bondir et l'évite trop tard, ne pouvant empêcher le poids de l'animal de le percuter violemment, l'entraînant dans sa chute.
    - Eliote !! hurle-t-il.
     L’homme était juste derrière, mais il n’entend plus aucun mouvement, tandis qu’il s’efforce de garder la gueule du chien à l’écart, l’agrippant par la peau du cou. Un mouvement fort du clebs lui fait lâcher prise, et il sent sa truffe fouiller le col remonté de son manteau, prêt à y dégager un passage de ses crocs.
    Plusieurs coups de feu retentissent.
     Rem grimace quand le poids de l'animal s'effondre tout à fait sur lui, l'empêchant de bouger. Il lui faut le secours d'une ombre pour parvenir à se faufiler hors de cette étreinte. Il se relève en titubant, et sent quelqu'un l'enserrer, l’aidant à tenir debout. C’est Eliote, tétanisé, qui le fixe.
    - Ça va ? Vous êtes blessé ? bafouille-t-il, tenant les épaules de Rem pour évaluer son état.
     Rem s’écarte d’un mouvement sec.
    - Qu’est-ce que vous foutiez, putain ?? halète-t-il.
    - J… j’suis désolé, j’ai, j’ai eu peur.
    - Peur ? répète Rem, un sourire exaspéré aux lèvres. Peur ?
    - Écoutez, je…
    - Y a rien à discuter, là.
    Rem va ramasser la recharge d’un geste brusque. Eliote se passe la main sur le visage alors que le docteur se remet en route. Après quelques mètres, voyant qu’il ne le suit pas, Rem se retourne, impatient :
    - Qu’est-ce que vous faites ?
     Eliote se tient immobile, la main sur les rebords de son masque, pour le garder en place. Son autre main laisse reposer son arme contre son flanc, immobile. Il ne fait pas un geste, tête basse ; un instant seulement, il se tourne vers l’arrière. Le docteur le rejoint, ramenant son attention à lui. Il ouvre la bouche pour parler, sans savoir que dire, et c’est finalement Eliote qui prend le premier la parole :
    - Je voulais pas vous… faire ça. Je vous jure que… Je sais que j’aurais dû tirer, mais… mais…
    - Mais quoi ? s’impatiente Rem.
    - J’avais peur de rater.
     Le docteur s’interrompt, stupéfait, lui laissant le temps d’ajouter :
    - Je tire pas super bien. Lena m’a appris, mais… c’est pas perfectionné. J’aurais pu vous atteindre, j’ai juste pris le temps de…
     Une espèce de sifflement continu échappe au docteur, tandis que sa main s’appuie à l’épaule de l’autre homme et qu’il se penche en avant ; Eliote comprend tardivement qu’il est seulement en train de rire. Il entend avec étonnement ses propres ricanements, qui lui échappent. Il n’aime pas qu’on se moque de lui, mais la situation est tellement invraisemblable, et les gloussements de Rem communicatifs, qu’en quelques secondes, ils ont un fou rire qui retentit étrangement dans le bois, près de la bestiole effondrée.
    - Qu’est-ce qu’on en fait ? reprend d’ailleurs Eliote, après avoir brièvement passé sa main sous le masque pour se sécher les yeux.
    - J’sais pas. Vous voulez la bouffer, vous ?
    - Ça risque pas de bousiller la chaîne alimentaire de manger un truc qui voulait vous manger ? plaisante Eliote.
    - M’en parlez pas, ça va me faire vomir… elle en était pas loin… !
    - Ben considérez-vous heureux de toujours porter ce truc, remarque Eliote en agitant un pan noir du manteau de Rem. Ça fait un style de vieil anar qui s’assume pas, mais apparemment ça protège bien.
    - Vieil anar qui s’assume pas ? relève Rem, grinçant.
     Un silence suit cette réplique. Les deux hommes vérifient brièvement leurs affaires, Rem examine le chien en silence - Eliote reste à l’écart pour surveiller les alentours. Après un hochement de tête, le docteur se relève. L’autre homme lui fait un mouvement interrogateur vers l’animal, mais il décline ; inutile de s’en encombrer, d’autant que, les forces de la vie l’ayant quitté, sa chair est bien plus maigre qu’on pourrait le croire.
    - On devrait y aller, décide Rem.
     Ils ont encore du chemin ; ils le passent en silence, plus attentifs à ce qui les cerne, sans oser encore échanger un mot, gênés par tout et chaque indice les alertant. C’est lorsqu’ils laissent la forêt derrière pour se mettre en marche sur une route de campagne, que leur conversation reprend ; les onomatopées deviennent des morceaux de banalités, les banalités quelques phrases plus poussées. Ils évitent encore d’évoquer ce qui est arrivé plus tôt, Eliote par gêne et Rem par désintérêt. Ce dernier finit quand même par articuler, pensif :
    - C’est marrant, pendant un moment, j’ai cru que vous m’en feriez une à la Argos.
    - Vous avez entendu parler d’Argos, vous ? s’étonne Eliote.
    - Ben oui, je vis pas dans une grotte. Enfin, maintenant, si, mais…
     Un bref rire salue la pique.
    - Je sais pas. Je pensais pas que vous seriez du genre à vous intéresser à ça.
    - Je m’y suis pas intéressé. Tout le monde en parlait, c’est tout. Après, tout ce que je sais de lui, c’est que c’est un type un peu âgé, - Foster, c’est ça, son prénom ?
     - Oui, c’est ça.
     - Voilà, Foster Argos, qui travaillait sur vingt milliards de thèses. Et quand on lui parlait des problèmes de climat et de ce genre d’urgences, il réagissait pas du tout. Disparaître quand on a besoin de nous… un coup à la Argos, quoi.
    - Après, il a quand même fait des trucs pas mal, proteste Eliote. J’avais lu un journal qui estimait que ses recherches pouvaient nous donner trente ans d’avance sur notre évolution intellectuelle s’il les poursuivait, et que même s’il mourrait avant, il avait donné des instructions à ses proches pour poursuivre.
    - C’est sûr, fait Rem, n’écoutant que d’une oreille. Je me demande comment on est passé de se faire agresser par un clebs à des discussions humanistes.
    - Je ne sais pas si on peut appeler ça une discussion humaniste, sourit ironiquement Eliote. Ce gars était dans ses papiers, mais l’humanité, il n’en avait rien à battre. Il n’a rien fait quand la guerre commençait à se déclarer.
    - Vraiment ? À quoi ça sert, alors, d’avoir un type avec des compétences pareilles s’il sait même pas où sont les priorités ? C’est écœurant…
    - Il paraît qu’il est mort.
    - Ça m’étonne pas. Ça nous aura bien servi qu’il grattouille des papiers au lieu de suivre ce qu’il se passe dans le monde.
    - On dit que son fils est mort, aussi. Il aurait pu poursuivre ses recherches, mais il est mort.
    - Brillant.
     De nouveau, le silence. La route s’endort dans le creux de longues grilles, délimitant l’accès aux rails de vieux trains de campagne. On lit encore sur des affiches, accrochées aux barrières, des avertissements d’anciennes casernes, écrits en rouge. Des appels aux armes, des copies de lois édictées datant probablement de 35 ou 36 - çà et là, à moitié recouverts, des plans et des indications grossiers. Le souvenir de leurs couleurs brillantes s’attarde dans les esprits des deux hommes, s’opposant à leur terne actuel, amené par le temps, les brises et la poussière. Les vieilles menaces, les cris de ralliements, la haine s’opposant dans tous les camps, paraissent des enfantillages stupides et lointains, et toute leur angoisse reléguée à une terre disparue sous les bombardements.
     Rem s’en détourne le premier, pour poursuivre le chemin. Eliote ne parvient plus à lui faire dire un mot.
    La première vue qu'Eliote a de la Cité le fait sourire, de fatigue, de moquerie, un peu. Effectivement, ils n'ont pas grand chose d'une cité, ce bâtiment digne d'une usine de voitures, ce long couloir de barricades qui semble faire le tour d'un espace plus grand qu'un cimetière, ce terrain désert où le bitume endommagé les force à veiller sur leurs pas. N'empêche, lorsqu'ils franchissent le seuil du bâtiment, que Rem achève un rapide tour de vérification, tout à sa fatigue de la matinée, qu’il referme avec un lourd cadenas les portes coulissantes en tôle de l'entrée, entourées de chaînes, et lorsqu'ils peuvent enfin poser leurs sacs sur le sol poussiéreux du vaste hall désert, Eliote admire avec stupéfaction l'étrange nouveauté qui s'offre à lui.
    
    oOo
    
    Il convient de reprendre ces deux hommes sur un point. Puisque cette histoire continuera sans qu’ils le sachent, il faudrait qu’au moins ceux qui liront ce qui leur arrive comprennent. Foster Argos était tout ce qu’ils ont dépeint.
    Mais c’était aussi, en lui-même, un homme fluet, à la voix douce et délicate, qui vous regardait droit dans les yeux quand vous lui parliez, et qui, lorsqu’il recevait, n’oubliait jamais d’offrir à ses invités un verre de ce soda maison qu’il faisait pendant son temps libre, entre autres activités manuelles. C’était un homme avec une femme, la professeure Justine Legrand, et deux enfants, déjà presque en âge de voler de leurs propres ailes, qui servaient la table, vouvoyaient les invités et paraissaient gentils à tous ceux qu’ils avaient reçu. Des humeurs d’Argos, il transparaissait peu au quotidien, mis à part ses rires et ses pleurs. La seule chose qui pouvait animer ses prunelles éteintes comme une bougie soufflée était d’évoquer ses recherches, ses grandes idées, ses prévisions. C’était ça qui faisait qu’un jour différait d’un autre et que, tout compte fait, la vie avait un cours à suivre. Il appelait ça ses investissements à court terme. Quand il en achevait un, il en esquissait immédiatement un autre, pour ne pas sombrer dans l’oisiveté.
    
     Ses projets n’étaient pas la première idée entreprise par une personne désoeuvrée. Ils consistaient en de grands plans de fabrication, des esquisses de travaux tous plus ambitieux les uns que les autres, mais que sa famille le voyait concilier avec fierté. Il n’était jamais tout à fait inoccupé, même dans ses moments de pause. Toujours les idées se creusaient, et il cueillait sur la première expression ou le premier élément singulier venu de quoi nourrir son oeuvre, sa fabrication en l’occurrence. Il améliorait des logiciels, concevait des fantassins formidables pour les réserves militaires, passait donner quelques conférences quand on le lui proposait, sans jamais manquer d’échanger un mot avec les jeunes gens qui l’interpellaient.
    Et le jour où tout s’est effondré, c’est naturellement qu’on s’est tourné vers lui.
    Oh non, la politique, ce n’était pas son fort, disait-on. Il n’avait pas le tempérament d’un sociologue non plus - surprenant, pour une personne aussi dispersée dans ses créations. Ses inventions et ses déductions relevaient quand même du génie. Il s’était fait un renom en participant activement au développement de plusieurs stations à l’étranger, au point de devenir, malgré son âge avancé et sa nature timide, un chercheur considérablement renommé dans le pays, surpassant simultanément un grand nombre de ses prédécesseurs et de ceux qui prétendaient marcher sur ses pas. Parler, au nom de tous les hommes de science, de ce à quoi cette nouvelle catastrophe planétaire exposait l’humanité, trouver des solutions et organiser des réunions d’urgence pour maintenir l’équilibre en place, n’était à côté de tout ce qu’il avait fait auparavant qu’une formalité. On le savait discret, mais il entreprit quand même de calmer le jeu. Argos était un pacifiste, dont le nom sonnait dans toutes les oreilles, et qui ne manquait donc pas d’amener dans ses pétitions ceux que sa sincérité avait convaincu.
    Mais un jour, à la télévision, alors que lui-même déjeunait avec sa famille, une femme politique haineuse entreprit de le démonter, point par point, sur le plateau d’une grande émission. Les premières minutes à elles seules pouvaient passer pour une simple démonstration de haine sans fondement, mais ensuite, l’argument fatidique était tombé : avec ses fantassins militaires, il pouvait bien dire ce qu’il voulait, mais Argos s’enrichissait sur le dos de ceux qui s’apprêtaient à combattre. Un pacifiste ? C’était un hypocrite. Et il ne pouvait rien faire pour le nier, il jouissait toujours de cet argent pour lequel il avait fabriqué ces unités armées.
    Le public s’était tu. Certains avaient applaudi, le présentateur avait hoché la tête. Silence radio, ensuite. On attendait une réponse, probablement. Une négation, une contre-attaque.
    On raconta qu’il s’était assis sur une chaise et n’en avait pas bougé pendant des heures. Il avait oublié de manger jusqu’au bord du malaise. Il avait, ensuite, repris un cours de vie acceptable, d’un point de vue global, mais presque végétatif, quand on y regardait bien. Il ne sortait plus, restait couché. Il ne touchait à ses carnets de note que pour y éclater en sanglots. Des traces de la morve grisâtre qui y a coulé subsistent encore dans le coin de la page 27 d’un d’entre eux.
     Foster Argos avait sombré.
    
    oOo
    
     Eliote se réveille au clang soudain du métal contre la roche. Il se redresse, s’étire, maudissant le froid et son dos courbaturé qui ne lui renvoie qu’une douleur infime et une crispation au niveau des omoplates.
    - Bien dormi ? entend-il.
     Rem est près d’un débarras. Il ne porte pas son vieux manteau, roulé en boule près d’Eliote ; il frotte de deux coups secs la poussière accrochée à sa chemise, et darde un oeil livide vers l’homme à terre.
    - Ça va, bâille Eliote. Je suis désolé, j’étais crevé, je me suis pas senti dormir. Il est quelle heure ?
    - Il fait encore jour, dit sobrement Rem, mais on ferait mieux de bouger.
    - Vous avez trouvé ce que vous cherchiez ?
    - Pas encore. Pour l’instant, je ramasse juste des munitions qu’on a laissées là. Y avait aussi les conserves, mais on nous les a prises. En même temps j’espérais pas trop les récupérer.
     Il ramasse ses affaires et revêt son manteau.
    - Votre masque, les filtres, ça va ? ajoute-t-il.
    - Non, justement, j’ai eu un peu de mal à respirer. Je pensais pas que… enfin…
    - OK, bon, ça tombe bien, il nous en reste. Je vous laisse voir dans les sacs, juste là, moi je vais monter sur le toit.
    - Je pourrais vous rejoindre ?
    - Si vous voulez, mais on sera pas là pour admirer le panorama, faudra redescendre vite.
     Eliote va fouiller les vieux sacs de supermarché qui s’empilent dans le débarras. Il y découvre des objets cassés, des casques, des bouteilles en verre éclatées, des fonds de nourriture périmée qui se sont accrochés aux bords, des boîtes de munitions vides et divers vêtements, mais nulle trace de filtre. Il hésite un long moment à appeler Rem pour lui dire qu’il ne trouve rien, jusqu’à repérer, blotti derrière une pile de pneus, un autre lot de sacs. Là il dégote enfin ce qu’il cherche, mais aussi un carnet de belle facture. Une bonne dizaine de pages ont été arrachées, mais sa couverture est solide et ornée de dessins d’yeux. Peut-être que ça amusera Thibault d’y gribouiller quelque chose, songe-t-il en le glissant dans son sac. Encore devrait-il en parler à Rem, savoir si ça ne le dérange pas qu’il le prenne.
    Il ne lui reste qu’à rejoindre le docteur. En suivant le chemin qu’il l’a vu parcourir avant de disparaître, il repère une volée de marches. Il grimpe les paliers et tombe sur lui au moment où il sort d’une salle adjacente avec une clé à molette.
    - La serrure merde un peu, dit Rem, répondant à sa question muette, désignant la porte de son arme. Ça a été ? Vous avez ce qu’il vous faut ?
    Eliote hoche la tête.
    - J’ai aussi trouvé un carnet, vous… ?
    Rem y attarde le regard et plisse les yeux. Il tend la main, et aussitôt Eliote lui donne l’objet, qu’il tourne entre ses doigts avant d’en ouvrir la page de garde, d’un geste sec. Rien n’y est écrit ; il hoche la tête, désigne Eliote du menton :
    - Vous en voulez ?
    - Ouais, si ça vous dérange pas, enfin…
    - C’est bon, dit l’homme en le lui rendant, gardez-le.
     Rem force ensuite sur la serrure, qui proteste en un long gémissement aigu. Quand il parvient à ouvrir la porte du toit, il extirpe son masque qu’il avait bloqué sous son aisselle, pour l’enfiler, invitant l’autre homme à en faire de même. Il sort en le laissant se débrouiller, et Eliote le rejoint. Pour vite s'immobiliser, stupéfait, près de la barrière de sécurité.
    Sous ses yeux s'étend un amoncellement de déchets, sur environ vingt mètres de large pour peut-être plus de cinquante de long. Voilà ce que les hauts murs du supposé cimetière dissimulaient en fait à sa vue. Parmi ces objets disséminés, il voit des armes tordues, des appareils démontés vomissant leurs pièces sur le sol d'un brun sale à peine visible et, près de grillages, des voitures abîmées, bonnes pour la casse. Rem tourne le dos à ce paysage désolé, occupé à farfouiller dans un étroit local électrique qui ne doit plus fonctionner depuis des lustres. Il en ressort une bouteille fermée hermétiquement, un sourire aux lèvres, au moment où Eliote l'interpelle :
    - C’est à vous, tout ça ?
    - Ça ? Non, pas du tout. On sait pas d’où ça vient. Y a même deux ou trois choses qu'on a déposées. Enfin, “déposées”, façon de parler… balancées du toit, plutôt.
    - Faudrait aller y jeter un oeil.
    Rem a un haussement de sourcils éloquent.
    - Non, évitez, dit-il. J’imagine qu’il doit y avoir des trucs intéressants qui traînent, qui sait, mais moi je fous pas les pieds dans ce merdier. Is non plus.
    Eliote acquiesce sans trop l'écouter, absorbé par le panorama. Ce sont ces voitures, surtout, dans le tas, des vieux modèles dont l'état n'explique pas qu'on les ait laissé là. En voyant une forme passer derrière la vitre de l'une d'elles, Eliote frémit.
    - Qu'est-ce que c'était ?
    - De quoi ?
    - Y a un truc qui a bougé, là-bas.
    - Sans doute. Je vous dis, je vous recommande pas d'y aller, ça grouille de saloperies.
    - Quel genre de saloperies ? s’inquiète Eliote, reconsidérant soudain cette corne d’abondance plus si prometteuse.
    - Le genre de saloperies qu'on trouve dans des décharges après une guerre. Allez, on descend.
     Eliote le suit avec prudence dans l’espèce de fin chemin délimité par une barrière couverte entourant la déchèterie. Il y a à peine la place de s’y faufiler, l’un derrière l’autre, et Eliote se demande où cela va aboutir, jusqu’à ce qu’ils atterrissent dans un vaste terrain dont le sol est constitué de terre effritée. Il s’étend à perte de vue, et au bout de quelques dizaines de mètres, le bâtiment et l’amoncellement qu’ils laissent derrière eux s’éloignent sans que le désert fasse mine de s’achever. Eliote se demande où ça va se terminer, jusqu’à ce que Rem lui tapote l’épaule et lui désigne en souriant un véhicule blanc, au pied d’un arbre. Eliote accélère le pas pour s’en approcher, abasourdi :
    - C’est une ambulance ??
     - Exact. À peine écaillée. Un miracle, hein ?
     - Je pensais pas que vous auriez pu sauver une bagnole… Il y a de la place ?
     - Là, il n’y a que les deux sièges à l’avant. On peut ajouter le troisième et le lit à l’arrière, si on dégage les boîtes que j’y ai mises. Il y a moyen de caler six ou sept personnes. Mettez les sacs dedans, on y va.
    
    Quand Eliote et Rem rentrent au hameau, le soir commence à peine à tomber. Ils mettent l’ambulance en sûreté avant de retourner, d’un pas lourd et fatigué, vers la maison. L’homme blond fait signe d’attendre au docteur et frappe cinq coups à la porte ; derrière le battant, quelqu’un en fait de même. Thibault ouvre, un grand sourire aux lèvres, et se précipite pour enlacer son père alors que Rem referme derrière eux.
    Il leur faut le temps de se changer, de ranger leurs trouvailles et de somnoler, l’un sur le canapé, l’autre tête entre ses bras sur la table de la cuisine, avant que Lena pointe le bout de son nez.
    - B’soir, lâche Rem.
    - Vous venez d’arriver ? On a vu l’ambulance, dehors.
    - Il y a dix minutes. Vous étiez où ?
    - Je m’occupais de la bagnole.
    Il se redresse et s’étire, il semble déjà prêt à rejoindre son lit. En entrouvrant l’œil, il remarque enfin :
    - Is n’est pas là ?
    - Non, mais il arrive, il est dehors.
     Le visage de Rem se décompose - “Dehors ?” - il se lève d’un bond et sort. Il le retrouve comme il le craignait, près de l’ambulance. Is se contente d’un geste nerveux accompagné d’un regard en coin, mais le voyant arriver à grands pas rageurs, il s’écarte, inquiet :
    - T’es pas allé fouiller là-dedans, toi, hein ? attaque Rem.
    - Quoi ? Non !
    - Mens pas !
    - J’mens pas ! Pourquoi j’aurais fait ça ?
     - Les notes, dans la boîte à gants, ça te dit rien ??
     Is s’éclaire :
    - Ah mais non, ne vous en faites pas, je lis pas ça sans votre permission.
    - T’as intérêt. De toute façon, je vais brûler ces merdes, ça m’apprendra à t’écouter…
    - C’est juste trois pages de carnet de bord, c’est rien…
    - Donc tu les as lues ?!
    - Mais, non ! C’est pas parce que je me rappelle que je les ai lues ? C’est moi qui vous avais conseillé d’écrire quand vous vous sentiez pas bien, et vous l’avez fait, vous avez fini par arrêter et vous avez arraché les pages pour les mettre là-dedans, c’est tout. C’est tout ce que je sais, je vous ai vu faire. Mais je lis pas vos trucs.
    - C’est bon, coupe Rem, visiblement soulagé malgré l’agacement. Parle moins fort. Et leur en parle pas.
    Is acquiesce, livide. Le docteur sourcille :
    - Il t’est arrivé quoi, encore ?
    - Rien.
    - T’as fait des trucs dans mon dos, c’est ça ?
    - Non.
    - C’est ça… On rentre, je suis fatigué.
    

Texte publié par Malike, 11 août 2019 à 11h39
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