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(Nouvelle basée sur l’univers de Lovecraft)
    
    Francis Maskottchen martelait sur le clavier de son ordinateur. Le signal wifi peinait à traverser les épaisseurs de mur qui séparaient son antre de la maison familiale. À l’aide du pouce et du majeur, il frotta ses yeux desséchés par les ténèbres. Pour la troisième fois aujourd’hui, le message, qu’il tentait d’envoyer, n’arrivait pas à destination sur le topic du forum.
    
    Le jeune homme se jeta en arrière dans un grognement indescriptible. Par réflexe, il chercha l’horloge du regard : elle n’avait plus de piles, ce qui augmenta son irritation. Il se dirigea alors vers le congélateur pour en extraire un paquet de takoyaki*. Manger le calmerait peut-être.
    
    Avec nonchalance, il fourra le contenu dans un bol qu’il enfonça dans les entrailles du micro-onde. Sur le plan de travail, le liquide violet d’une canette Welsh’s, goût raisin, transpirait dans un gobelet en plastique. Son oreille se mit à siffler ; il la gratta en claquant la langue. Le verre en main, il s’affala sur le divan éventré.
    
    D’un geste brusque, il frappa sur le bouton de sa console et posa les pieds sur sa table bancale. La réparation précaire de son père l’avait à peine renforcée. Il lui faudrait y remédier ou il serait éternellement déconcentré. Il souffla : tout semblait vouloir l’énerver. Et la page sur son écran qui chargeait encore...
    
    Bip !
    
    Le minuteur de l’appareil s’arrêta. Une odeur de friture s’échappa, lorsqu’il sortit son assiette fumante. Il versa du ketchup à côté d’une montagne de calamars panés. Son ventre faisait d’ignobles gargouillis. Du lait tourbillonnait dans son café en un maelström chtonien, emportant cuillère et sucre. Il bazarda la brique vide dans les limbes de son évier, avant de retourner à ses activités prosaïques.
    
    Francis avait colonisé les combles du garage parental dans une volonté d’indépendance, et depuis ces derniers avaient insisté pour qu’il se fasse lui-même à manger. Grâce à de nombreuses négociations, il était parvenu à garder le privilège de la machine à laver. Sa mère avait fini par craquer : elle lavait et repassait son linge par un rituel inconnu de son père. Qu’espéraient-ils ? Qu’il soit autonome alors qu’ils refusaient de se débarrasser des cartons débordants de vieilleries ?
    
    Ce monolithe titanesque occupait une partie de la pièce. Il y avait d’ailleurs ajouté son propre amas chaotique. Une fouille approfondie lui permit de déterrer un livre poussiéreux. La couverture fripée, d’étranges symboles, il semblait avoir les dimensions idéales pour lui servir de cale-pied. L’odeur fétide de la moisissure vint lui piquer les narines. Sa vision se brouilla et le livre lui glissa des mains. Un instant, il avait cru voir un visage déformé par l’horreur.
    
    Du coin de l’œil, il s’aperçut de l’envoi de son message en le ramassant. Enfin ! Maskottchen jubila. Dans une fièvre indicible, il visualisait la tête déconfite de son interlocutrice, quand elle découvrirait sa réponse. Il riait tout en s’agenouillant pour déposer l’ouvrage sous le pied de la table. La paume à plat, il testa la stabilité par une pression insistante. Elle ne bougeait plus. Un murmure assourdissant l’agaçait ; il appuya sur son tympan pour le faire taire.
    
    Bip !
    
    Francis enfourna une bouchée d’encornet farci, puis avala une gorgée de bière. Sa répartie cinglante avait sonné le glas du piètre appendice qui prétendait être un homme. Trop faible pour riposter, il devait sans doute se dissimuler dans l’ombre comme une chose informe. Ou bien cette satanée bande passante ramait une nouvelle fois ? Un cliquetis attira son regard sur l’horloge immobile. Les piles n’étaient toujours pas changées.
    
    Alors qu’il savourait sa victoire en observant la photographie dédicacée de son idole, l’icône se mit en surbrillance. L’insensé avait réagi : il n’avait peur de rien ! Maskottchen savait même qu’il avait signé son arrêt de mort. Toute la communauté l’enterrait sous un amoncellement de messages. Et pourtant, il persistait. S’il se jetait du haut d’un pont, il rendrait une faveur au monde.
    
    L’inconscient avait blasphémé et le topic ne cessait de grossir. Avoir la stupidité de remettre en question les performances du grand Abdul al-Hazred relevait du suicide organisé. En tant que prophète prestidigitateur, lui seul pouvait arriver au bout de l’Appel de Cthulhu. D’autres avaient essayé, mais avaient lamentablement échoué.
    
    Francis invectiva le néant dans une démence furieuse, à la vue du nom qu’il honnissait : le comte d’Erlette. Quel pseudonyme grotesque ? Encore un Français arrogant ! S’il s’imaginait qu’il pourrait battre al-Hazred, il se trompait. Aucune preuve ne démontrait qu’il était plus précis ou plus rapide. Plus vantard ? Sans aucun doute !
    
    Avachi sur son siège, le jeune homme détendit sa nuque raide. Dans son mouvement, il aperçut le livre qu’il feuillait depuis que son père avait réparé la table basse. C’était vraiment un ramassis d’idioties ! Qui était l’abruti à l’origine de cette répugnante abomination ? Un bourdonnement incessant crispait chacun de ses muscles. Il gratta son cou. Sans répit. Avec exaspération. Jusqu’à remplacer la douleur par une seconde, plus contrôlée.
    
    Bip !
    
    Maskottchen lança, avec une rage non contenue, son bol de céréales Froot Loops contre l’horloge. Elle s’écrasa au sol, l’intérieur vide. Ses parents refusaient de tirer un câble afin qu’il ait une meilleure connexion. Et comme si ça ne suffisait pas, son père avait découvert son secret à propos du linge : sa mère était incapable de tenir sa langue. Soudain, le clignotement du forum l’appela.
    
    Il exultait. L’humiliation de sa proie avait quelque chose de jouissif. Elle regretterait sa venue au monde. Son incitation assassine avait été entendue, et d’autres l’avaient rejoint. Tous lui expliquaient qu’elle ferait mieux de retourner dans la cuisine. Sa vraie place. Qu’elle s’étouffe avec sa… Pourvu qu’elle la boucle ! Il se la figurait en train de pleurnicher et se tailler les veines. Pathétique ! Une euphorie grisante le gagnait à l’idée d’avoir un tel pouvoir. Il voulait la mettre à genoux. La faire supplier. La conduire à la folie !
    
    Francis ne tolérait plus le gouffre abyssal de l’ignorance des incultes. Soit ils savaient qu’il avait raison, soit ils se taisaient ! Il avait une soif cannibale, celle d’anéantir tous ses opposants ! Et ce fichu sifflement suraigu qui persistait... Insupportable !
    
    À s’en taper la tête contre les murs… Bang ! Bang ! Bang !
    
    *takoyaki : beignet de poulpe

Texte publié par L.E.Nixen, 14 juillet 2019 à 00h59
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