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Tome 1, Chapitre 1 « Le départ » Tome 1, Chapitre 1
Je sens que ma tête est lourde. Je sens que l’eau coule sur mes épaules. Je sens que mes yeux me brûlent et que mes muscles sont tendus. Je ne suis pas bien. Je tente de me détendre sous cette cascade mais je n’y parviens pas. Mon œil est clos, l’autre est crevé. Mes cheveux blonds comme les blés ont été coupés par ceux qui m’ont trouvé et soigné. Je tente de me calmer dans un long soupir mais cela ne fonctionne pas. Mon frère a toujours su comment s’y prendre avec moi. Comment effacer mes peines et faire s’envoler mes doutes. Comment me remettre à ma place lorsque c’était nécessaire et m’encourager lorsque j’en avais besoin. Sans lui, je me sens perdu.
    
    L’éclat de rire retentit dans toute la taverne alors que le puissant guerrier à la chevelure d’or se redressait de son siège. Il leva sa chope en direction du plafond comme s’il voulait toucher le ciel. Dans un rot tonitruant, il relança les rires de ses camarades attablés avec lui. Seul son frère n’était pas de la partie. C’était pourtant son anniversaire ! Il aurait dû être là ! Enfin, le jeune homme blond n’en prit pas trop ombrage, il était accompagné de beaux éphèbes et de pulpeuses demoiselles, tout était pour le mieux. On chantait ses louanges, on lui offrait à boire et à manger, on le vénérait comme le Dieu qu’il était. Comme le Dieu que sa mère avait voulu faire de lui. Son « don royal » comme elle l’avait nommé. Tarannon.
    
    Je sais que j’ai été stupide et éloigné de toute réalité. J’ai pris pour argent comptait l’admiration de mes paires et les paroles de celle qui m’a donné la vie. À force de me répéter sans cesse que j’étais son don, sa lumière et que j’allais éclairer le monde, j’ai cru pouvoir le faire par ma simple présence et un entraînement rude. C’était bien beau de m’avoir élevé jusqu’à mes douze ans mais en quittant le village et en me laissant à mon père, elle ne m’a pas fait de cadeau. Les combats lui manquaient trop. Moi, je ne connaissais rien du monde. Je ne connaissais que les fêtes, les chants, la défense de notre petit village et les cuisses de mes conquêtes. Je n’étais Rien et pourtant je me prenais pour Tout.
    
    Après une nouvelle défense héroïque, le jeune homme s’en retourna dans la maison du chef de son village. Son armure luisante de boue et sa hache tachée de sang prouvaient une nouvelle fois sa valeur : il était le meilleur des siens et personne ne remettaient en doute cette vérité absolue. Malgré le mauvais temps, la pluie, le vent et l’orage, il savait qu’il aurait droit à une belle récompense. Il se laverait dans un bain chaud, en bonne compagnie, sans doute avec Rána et Arafinwë. Le premier était un jeune magicien du village, la seconde la fille aînée de leur chef. Il se sentait toujours bien entourée avec eux deux. L’affection qu’il leur portait était bien loin de l’amusement qu’il ressentait avec tous les autres : des liens s’étaient forgés entre eux trois et ils ne formaient plus qu’une unité.
    
    Une unité qui me brise encore aujourd’hui. Nous partagions une âme pour trois corps, j’en suis encore aujourd’hui persuadé ; C’était tellement loin de ce que les gens appellent l’amour. Ils ne savent pas de quoi ils parlent. Dans un petit village de paysans et de guerriers encore moins. Les mariages sont arrangés à la convenance de chacun sans trop prendre en compte les sentiments. Je suis loin de m’opposer à cela, moi-même je pense que c’est une bonne chose. Mais avec Rána et Arafinwë, c’était tellement différent. Tellement plus intense, tellement plus ardent. Et tellement plus douloureux de les perdre tous les deux.
    
    Ils s’étaient rassemblés tous les trois pour discuter, peu avant l’aube. Ils savaient que quelque chose de terrible allait se produire. Tous les trois avaient un mauvais pressentiment. Mais ils n’avaient eu d’autre choix que de répondre aux ordres du Seigneur de leurs terres. Il avait appelé au combat contre une horde d’ennemis dont eux-même ne connaissaient rien. Tarannon avant effacé ses craintes d’un revers de la main, superbement drapé dans sa cape rouge et dans son assurance. Il était le meilleur, il allait tous les tuer et encore une fois remporter une victoire brillante ! Il serait peut-être même reconnu par le Seigneur comme un excellent guerrier, gagnerait en notoriété et obtiendrait de plus belles récompenses encore.
    
    Toutes ses assurances volèrent en éclat. Pourtant tout avait bien débuté. Les ennemis ressemblaient à des humain, peu ou proue, et tombaient sous les coups de hache du puissant guerrier. Il menait ses hommes sous le commandement du Seigneur. Il avait laissé ses deux compagnons en arrière, avec les mages et les archers. Lui-même semblait à sa place sur le champ de bataille. Mais rapidement, il se rendit compte que rien n’allait. Qu’ils étaient trop forts. Que ses hommes tombaient.
    
    La panique s’empara de lui. Il y perdit un œil. Il se rendit compte que la vérité dans laquelle il avait baigné durant des années ne valait rien face à la violence et à la puanteur de la vraie guerre. Il ne faisait que défendre un petit village contre trois bandits, ce n’était pas cela qui faisait de lui un vraie soldat. Il se rendit compte des limites de sa puissance alors que ses hommes se faisaient massacrer, comme le reste de l’armée. La terreur remplaça la peur. Malgré ses blessures, il fit demi-tour dans l’espoir de sauver sa vie en laissant ses frères et sœurs d’armes se faire massacrer autour de lui. Il fuit le combat, les entrailles tétanisées par l’affreuse perspective de mourir.
    
    Je me rends compte aujourd’hui que j’ai tout laissé derrière moi. Je crois que je me suis évanouis dans la forêt non loin de la plaine où combattaient encore mes camarades. j’ai perdu ma couronne, ma lumière et mes illusions. Je ne suis qu’un homme blessé, qui a ouvert les yeux trop tard, qui a fuit devant le danger, devant la mort, alors qu’il aurait dû rester avec les siens. J’ai perdu mon village, les deux tiers de mon être et j’ignore même où se trouve mon frère. Des villageois d’un village éloigné du mien m’ont trouvé, reconnu, soigné. Mais aussi chassé, en apprenant que j’étais à la base de l’effondrement de la bataille qui aurait pu sauver toute la contrée de nouvelles attaques ennemis. Ma fuite avait achevé mes hommes, qui s’étaient fait tuer. Puis ceux de derrière avaient suivi jusqu’à une cuisante défaite. Égoïstement, j’en viens à me dire que je préfère que Rána et Arafinwë soient morts plutôt qu’ils me détestent.
    
    Aujourd’hui, il me faut faire un choix : continuer à me voiler la face et refaire les mêmes erreurs ailleurs ou cesser de vivre dans le rêve dressé par les paroles de ma mère et devenir celui dont elle parlait. Je ne sais pas encore. Je doute. De moi, du monde, de tout. Je sais que je suis bon. Je sais que je peux devenir le meilleur mais mon entraînement ne suffira pas. Être un peu plus humble me permet de voir mes erreurs. Je dois voyager, voir le monde, rencontrer des gens, apprendre plus pour revenir, conquérant, chez moi et ne pas courber l’échine de honte devant mon frère et mes âmes sœurs.
    
    Je me lève difficilement. Mes blessures ne sont pas totalement remises, en particulier celle qui a faillit me tuer, au niveau du ventre. Si l’ouverture avait été plus profonde de quelques centimètres, je me serais vidé comme un poisson. Je remets rapidement mon armure, ma cape rouge déchirée et j’attache ma hache dans mon dos. Je rejoins mon cheval et ma mule, que j’ai acheté au village qui m’a aidé à un prix déraisonnable, et je pars. Les quelques liens que j’ai en ces lieux ne se casseront pas avec la distance et le temps. Du moins je l’espère.

Texte publié par Loune, 18 juin 2019 à 08h50
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