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Tome 1, Chapitre 6 « Rencontre avec le Diable » Tome 1, Chapitre 6
Deux jours plus tard, une autre tempête s’abattit sur nous. Les dégâts furent moins importants et nous pûmes continuer sans avoir besoin de faire halte. Cependant, un soir, alors que j’étais en train de m’endormir, Étienne à mes côtés regardant le début du coucher de soleil par le hublot, une l’agitation soudaine sur le pont nous fit sursauter. Le jeune homme se leva, saisit son épée et voulut sortir mais je me redressai dans le lit pour l’arrêter en attrapant son poignet.
    
    « Restez ici, dit-il. Ne vous mettez pas en danger.
    
    — Mais…
    
    — Restez ici et pour une fois dans votre vie obéissez ! »
    
    Il s’en alla, fermant à clef la porte derrière lui. Je devinais aisément que nous étions attaqués. Je me mis debout, attachai ma ceinture au cuir par-dessus ma chemise de nuit et me jetai sur le battant de bois dans l’espoir de le faire céder. Malheureusement, je n’avais pas beaucoup de force et le verrou était solide. Je m’emparai d’une chaise qui se fracassa sans ébranler la cloison. Dernière solution, ce fut au tour d’un des deux fauteuils que je réussis tant bien que mal à soulever en soufflant comme un bœuf. Cette fois ci, le bruit significatif du bois fragilisé se fit entendre. Trois coups d’épaule plus tard, je me précipitai à toute allure dans les coursives.
    
    Le pont dévoila à mon regard innocent l’horreur d’un abordage. Je lançai un rapide coup d’œil au navire collé au nôtre. Le bois était assombri par l’humidité de la mer et de grandes voiles blanches battaient au vent. Flottant fièrement, le pavillon noir me narguait. Des pirates.
    
    La rage monta en moi et je m’élançai dans la bataille, cherchant des personnes qui m’étaient connues, distribuant des coups d’épée à tous les étrangers que je voyais. Mes yeux accrochèrent quelques secondes le regard vide de Romain, transpercé d’une sorte de lance un peu étrange, puis je vis Monsieur et Madame d’Udor aux côtés de ma mère, tous les trois sans vie. Je me fis bousculer, tombai sur le pont. Le sang éclaboussa mes mains, mon visages, s’infiltra dans le coton de mon habit.
    
    Je redressai le visage vers les combattants, le cœur battant à m’en faire exploser la poitrine sous la peur de l’adrénaline. La personne tant recherchée s’imposa à moi. Il était entouré d’une dizaine d’adversaires, se défendant du mieux qu’il pouvait. J’éliminai deux d’entre eux en les frappant en traître pour le rejoindre, collant mon dos au sien. Mon corps se mouvait seul.
    
    « Vous n’obéissez donc jamais ! Hurla-t-il.
    
    — Nous en parlerons plus tard si vous le voulez bien ! »
    
    Au fur et à mesure du combat mes bras devenaient plus lourds, mes gestes plus lents. Beaucoup trop lents. Seule ma rage me faisait tenir et me donnait un semblant d’ascendant sur la série de corps que je faisais s’écrouler sur le pont rouge. Dans un bruit assourdissant un coup de feu retentit dans la fureur de l’abordage. Une douleur lancinante me traversa l'épaule et le choc me projeta presque à terre. Je remarquai le lâche qui venait de me tirer dessus, par derrière. Un sourire narquois décorait son visage déformé par une cruelle démence.
    
    « Pas très courageux comme acte, » crachai-je furieusement.
    
    Je ne me reconnaissais plus, je ne pensais plus. J’étais une autre personne, enivrée par l’odeur métallique qui flottait dans l’air, portée par la seule sensation de tous les dominer. Comme si quelqu’un d’autre avait pris possession de mon corps, que je ne pouvais que voir et entendre sans possibilité d’action.
    
    L'homme s'avança en poussant un rire à faire trembler le plus courageux des soldats. Je voulus le frapper de ma lame mais mes forces m'abandonnèrent à ce moment précis. Mon arme tomba sur le pont avant qu'une gifle ne m'y envoie. Dans les yeux du pirate, je pouvais lire que mes pires cauchemars n'étaient rien comparés à ce qu'il avait en tête. La peur remplaça la haine. Elle me paralysa complètement. Alors que je reculai, il se jeta que moi avec suffisamment de violence pour me clouer sur place sans me laisser la moindre chance de me débattre.
    
    Mon cri de terreur se perdit dans le brouhaha environnant. Mon cœur se mit à battre de plus en plus fort au moment où l'animal grondant commençait à arracher mon vêtement. Alors que ma poitrine se trouvait découverte, tout geste venant de mon agresseur cessa. Au-dessus de mon visage, je ne voyais que le sien, transperçait par une lame dont la pointe se retrouva à quelques centimètres de mon œil. Le corps inerte me tomba dessus. Je m'en défis avec rapidité.
    
    Étienne m'aida à me mettre debout et me serra contre lui, visiblement prêt à continuer de se battre afin de me protéger. Cependant, alors qu’une pluie froide commençait à tomber, je fus forcée d'admettre que les pirates restaient les seuls survivants à bord. Ils nous encerclèrent et un homme arriva vers nous. De taille moyenne, un mètre soixante dix environ, ses cheveux étaient bruns, sa peau bronzée et son regard gris faisait froid dans le dos. Il devait être âgé d'une trentaine d'année. Un sourire mauvais complétait son visage viril et décoré d'une barbe mal rasée.
    
    Je sentis l’emprise d’Étienne se resserrer sur moi alors que le démon s'avançait vers nous. Il me sortit définitivement de ce que j'aurais encore pu considérer comme un mauvais rêve. Tout ce qui m'entourait me brisa complètement. Je ne pus retenir un cri qui résonna dans mes oreilles comme une chanson funèbre. Je pris ma tête entre mes mains et me mis à genoux. Je venais de tuer des hommes. Tout ce sang qui m’entourait, qui s’inscrivait jusque dans mes poumons à cause de l’odeur, me donnait envie de vomir.
    
    Mon camarade tenta de me calmer mais je secouai frénétiquement la tête, refusant de lever le nez. Je fixai mes genoux où le tissu rougissait de plus en plus. Mes larmes coulaient sans que je puisse les arrêter et mes tremblements devenaient de plus en plus incontrôlables.
    
    « Willémina bon sang regardez moi ! S’époumona pour la dixième fois Étienne.
    
    — NON ! C’est ma faute !
    
    — Ce n’est pas de votre faute, regardez moi ! Willémina ! »
    
    Je serrais mon crâne tellement fort que mes ongles s’y enfonçaient. J’étais terrifiée, pétrifiée, enfermée au fond de moi-même sans parvenir à refaire surface.
    
    « Je suis un monstre ! Hurlai-je à m’en broyer les cordes vocales.
    
    — Non ! Ce sont eux les monstres, vous n’avez fait que vous défendre ! Willémina je vous en supplie revenez vers moi ! Ne vous laissez pas emporter par ce que vous venez de faire ! »
    
    Je sentis un léger contact sur mon épaule intacte et me jetai dans les bras du jeune homme qui les referma sur moi presque brutalement, me serrant avec un force incroyable. J’entendais son rythme cardiaque rapide, sa respiration et son odeur masculine calmèrent mon hystérie. Une légère caresse sur ma nuque fit cesser mes sanglots et je relevai timidement mon petit museau vers le visage du jeune homme. Il me souriait d’un air rassurant. Une bulle se créait doucement autour de nous, nous protégeant du reste du monde.
    
    « Pardonnez-moi, murmura-t-il tristement. Je vous avais juré de vous protéger, de ne jamais vous mettre dans une situation dans laquelle vous seriez obligé de tirer l’épée.
    
    — Vous n’y pouvez rien, ne vous en voulez pas.
    
    — Comme c’est attendrissant, ricana l’homme brun, nous ramenant violemment à la réalité. Voulez-vous bien vous relever mes chers amis, nous allons en finir avec… »
    
    Il se stoppa, apparemment en pleine réflexion, puis fronça les sourcils, affichant un sourire encore plus inquiétant. Cela fut très loin de me rassurer et à l'entente de sa nouvelle décision, je regrettai de ne pas avoir été tuée.
    
    « À la cale, attachez-les comme il faut. J'ai d'autres projets pour eux, ils vont faire un petit bout de voyage en notre compagnie.
    
    — Mais capitaine ! »
    
    Le pauvre garçon qui ajouta ce commentaire se vit décapité par le « capitaine » d’un coup sec de son sabre dégoûtant de rouge. Le geste emprunt uniquement d'un mépris sans nom me retourna l'estomac. Je ne concevais pas que l'on puisse prendre la vie de quelqu'un d'un mouvement aussi froid. C'était pourtant ce que je venais de faire, ce qui me rendis encore plus malade.
    
    « Amenez les à la cale, c’est un ordre. »
    
    Lorsqu’il parlait, j’avais l’impression de me retrouver face à un démon. Étienne se releva, me gardant contre lui et menaçant du regard quiconque aurait l’audace de me toucher. Un homme s’empara de nos armes puis nous menaça de la sienne. Une fois dans la cale, notre guide à la chevelure rousse nous attacha les chevilles à des chaînes fixées aux murs avant de nous laisser.
    
    Le silence s’installa. Le lieu était plongée dans l’obscurité, la seule ouverture venant du plafond et permettant d’accéder au pont. Les rayons de la lune ne parvenaient même pas jusqu'à nous. Un petit bruit près de moi m’indiqua la présence d’un rat. Je n’y fis pas plus attention que cela, intriguée par ce qui se passait dehors. Mes sens étaient affûtés alors que j'aurais dû être épuisée. Mais je voulais savoir ce qui se déroulait à l'extérieur, pour me raccrocher à quelque chose et occulter la souffrance et la peur qui me tenaillaient plus fortement encore que les chaînes.
    
    Les matelots allaient et venaient, transportant sans doute des coffres pleins de vêtements, de cartes, des tonneaux de nourriture et bien entendu le pavillon français qui pourrait toujours leur être utile. Un long moment plus tard, un crépitement me fit monter les larmes aux yeux. L’Intrépide n’était plus. J’imaginais le magnifique vaisseau en train de brûler sur la mer, perçant l’obscurité de la nuit des hautes flammes qui le rongeaient.
    
    Le navire reprit sa route et le capitaine descendit nous voir, accompagné d’un jeune garçon au visage timide et au regard fuyant. Le plus âgé lança un regard en direction de ma jeune poitrine que l'on devinait à travers le vêtement devenu transparent avant de prendre la parole d'un ton cynique.
    
    « Bien le bonsoir chers invités. Je me présente, je suis Erwan, le capitaine du Jinete Negro, pirate de mon état.
    
    — Assassin vous voulez dire ! »
    
    Je n'avais pas pu m'en empêcher. Malgré mes joues rougies par son regard perçant et la peur qui me paralysait les membres, ma rage était plus forte et parlait pour moi. Sans doute aurais-je eu mieux fait de me taire, mais j’en étais incapable. L'injustice de la situation me poussait à agir contre mon instinct de survie.
    
    « Willémina, calmez-vous s’il vous plaît.
    
    — Tu ferais bien d’écouter ton chevalier servant. Sinon tu vas finir au fond de l’eau pour nourrir les requins. Et il serait dommage de perdre une si douce présence. Mes hommes m'en voudraient beaucoup de ne pas leur avoir cédé créature si tentatrice avant de la tuer. »
    
    Même ces mots, qui avaient pourtant de quoi me glacer le sang, sur le moment ne me procurèrent qu'une sourde rage. Sans que je ne sache comment ni pourquoi, une sorte de nouvelle force me poussait à ne pas me taire. Et un sourire provocateur naquit sur mes lèvres abîmées, me donnant un air aussi dément que celui de l'homme avec ma joue éclaboussée de sang.
    
    « Vous ne feriez pas cela.
    
    — Ne me poussez pas à bout jeune demoiselle, me menaça-t-il.
    
    — Si vous ne nous avez pas déjà tué, c’est bien qu’il y a une raison non ? À moins que vous ayez pour habitudes d'exploiter vos prisonniers, ou alors l'envie d'abuser de nous plus.. intimement ?
    
    — Willémina ! »
    
    La gifle partit juste après le cri de mon camarade, ma joue droite s’enflamma sous la douleur mais je n’en avais cure. J'avais dis ce que je pensais, le cœur gonflé de haine envers le pirate face à moi. L’adrénaline envahissait de nouveau tout mon corps. Mon souffle court se répercuta sur les murs en bois de la cale durant la seconde de silence qui suivie.
    
    « Vous avez raison j’ai effectivement autre chose en tête pour vous. Comme vous êtes de noble sang, je pourrais tirer un très bon prix de vous.
    
    — Un très bon…pardon ? »
    
    Son sourire s’agrandit sous la crainte soudaine qui transperçait de ma voix et de mon regard. La fureur retombait doucement alors que la peur revenait.
    
    « Mais je parle du Maroc très chère, et de son fabuleux marché aux esclaves. Le voyage sera un peu long mais je ne doute pas que vous serez de très bonne compagnie, n'est-ce pas ? »
    
    Mon cœur s’arrêta de battre et un ricanement hautain franchit les lèvres du capitaine. Je ne lui répondis pas, trop saisie d'horreur. Le cauchemar ne semblait pas pouvoir être pire désormais. Toute rébellion avait disparu de mon corps et de mon esprit.
    
    « Je vous laisse, Paul vous apportera à manger si vous le méritez. Bonne nuit, si vous parvenez à dormir. »

Texte publié par Loune, 30 juillet 2019 à 09h00
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