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Tome 1, Chapitre 5 « Promesse » Tome 1, Chapitre 5
Je m’éveillai brutalement à cause de la chute que je venais de faire. Emmêlée dans mes draps, j’étais toute tremblante. Je n’osais pas bouger, de peur que mon cauchemar ne prenne plus de substance encore et ne m’entraîne de nouveau avec lui. Recroquevillée sur moi-même à même le sol, enfouie sous les couvertures, je tentais de me calmer, en vain.
    
    Je sentis un liquide chaud couler sur mes doigts. La blessure qu’Étienne m’avait infligée à la main s’était rouverte. Je sentais les marques de mes ongles dans mes paumes. Je réussis à me lever et à sortir dans les coursives puis sur le pont. L’air frais me fit du bien mais ne me calma pas pour autant. Je me dirigeai lentement vers la proue afin de tenter d’y trouver sérénité et solitude. Alors que j’étais appuyée au bastingage depuis de longues minutes, une main sur mon épaule me fit violemment sursauter et je me remis à trembler comme une enfant devant un monstre.
    
    « C’est moi, vous n’avez rien à craindre, me rassura l’héritier des d’Udor d’une voix douce.
    
    — Navrée, ce n'est rien. Juste un…
    
    — …mauvais rêve ? »
    
    J'avais l'impression qu'il lisait dans mes pensées. C'était terriblement troublant et frustrant. Je poussai un léger soupir et massai ma tempe du bout des doigts dans un geste vain pour pour calmer mes nerfs à vif.
    
    « C’est cela, un mauvais rêve.
    
    — Il devait être très effrayant pour vous mettre cet état. »
    
    J’étais si perturbée que seulement quelques brides de ses phrases me parvenaient. Il s’en rendit compte mais ne fit pas un geste, afin de m’éviter une réaction violente. Au bout d’un long moment, mes tremblements cessèrent et il me prit contre lui. Doucement. Juste pour me prouver qu’il était là. Je sentis l’agréable chaleur de son corps s’infiltrer dans le mien et son odeur musquée, marquée d’une fragrance de vanille, parvint à m’apaiser.
    
    Nous passâmes tout le reste de la nuit à discuter. Il ne se moqua pas de moi, tenta même de me rassurer en me disant qu’aucun cauchemar n’avait jamais tué personne. À l’aube, mon sourire et ma bonne humeur firent leur grand retour. Étienne garda un œil sur moi toute la journée. Sentir son regard vrillé sur moi alors que je volais dans les cordages m’apporta une dose de force supplémentaire. Cette sensation acheva de faire s'envoler les brides restantes de mon mauvais rêve. Le troisième jour de notre escale, au petit déjeuner, une idée me vint en tête.
    
    « Mère, puis-je vous demander un service ? Osai-je après quelques minutes de silence.
    
    — Quoi donc ?
    
    — J’aimerais partir explorer un peu les environs aujourd’hui, prendre quelque chose à manger pour ce midi et revenir ce soir. Puis-je ? »
    
    Ma demande bien cavalière ne sembla pas lui plaire. Une jeune femme de bonne famille ne partait pas toute seule à l’aventure, surtout dans un pays étranger.
    
    « Je ne sais pas trop, hésita-t-elle en fronçant les sourcils. Marie-Ange ne pourra pas être avec toi car nous devons aller en ville avec Madame d’Udor, et je ne souhaite pas forcément que tu partes toute seule, c’est beaucoup trop dangereux.
    
    — Si ma présence peut calmer vos inquiétudes, je me porte garant de sa sécurité en partant avec elle, proposa Étienne.
    
    — Et moi de même, se dépêcha d’ajouter son frère.
    
    — Pas question Bastien, rétorqua son père. Nous avons des choses à faire nous aussi aujourd’hui. Ma chère Madame de Rohan, je puis vous assurer qu’avec notre fils aîné, votre fille ne craint absolument rien. Elle est entre de bonnes mains. »
    
    L’homme me regarda rapidement, un petit sourire complice peint sur son visage sévère. Je sentis mon cœur se gonfler de reconnaissance. Ma mère soupira puis hocha la tête. Elle pouvait très difficilement me résister dans ce genre de situation et je prenais un plaisir malsain à abuser de mon pouvoir. d’autant plus que douter d’Étienne d’Udor n’était pas dans ses intérêts. Je sentais venir à coup sûr le refrain sur le mariage dans les prochains jours. Mon rapprochement avec l’héritier ne pouvait que lui plaire. Quant à moi, en y réfléchissant, je préférai un mari comme lui, qui saurait me laisser libre, à un plus riche qui m’enfermerait dans sa grande maison.
    
    « Très bien, mais fais attention à toi, céda-t-elle.
    
    — Bien, retrouvons-nous sur le quai dans une heure, imposa mon accompagnateur d’un ton impérieux. Préparez-vous convenablement, évitez le corset. »
    
    J’acquiesçai et partis me changer. J’enfilai une robe ample et confortable, sans serre-taille pour plus de confort et j'accrochai une rapière que j'avais emprunté au capitaine à la gauche d'une épaisse ceinture en cuir. Je pris ensuite un sac en toile dans lequel je jetai de la viande salée et puis m’emparai d’une outre remplie d’eau potable. Une fois au point, j’enfilai des bottes souples, recouvris la tignasse noire d’un foulard blanc et sortis.
    
    Le jeune homme attendait déjà, vêtu d’un ensemble vert foncé et beige, épée à la ceinture. Je lui tendis le sac en toile qu’il mit à son épaule et nous partîmes vers l’ouest. Il nous fallut deux heures pour passer les dernières habitations, et nous nous retrouvâmes dans une forêt, abrités du soleil de plomb. Cela me faisait un bien fou de m'éloigner un peu de ma mère et de profiter du calme d'une promenade. Le silence s’était imposé depuis notre départ, confortable, léger. Nous étions plus occupés à garder notre souffle qu’à réfléchir à un sujet de conversation.
    
    Les chants des oiseaux autour de moi me faisaient oublier mon mauvais pressentiment et les bruits de la nature me détendaient. Il ne m’aurait plus manqué qu’un cheval sur le dos de qui galoper pour que mon bonheur soit parfait. Vers midi, nous arrivâmes aux abords d’un grand lac scintillant. Je poussai un cri de joie et retirai mes vêtements aussi rapidement que s’ils avaient pris feu.
    
    « Puis-je savoir ce que vous êtes en train de faire ? Attaqua mon camarade en se retournant vivement pour ne pas troubler ma nudité de son regard.
    
    — Je vais me rafraîchir un peu ! »
    
    Je lui souris et me jetai avec délice dans l’eau froide qui dénoua mes muscles endoloris par la marche. Je plongeai et refis surface, mes cheveux plaqués contre mon front et mes joues. C’était si agréable que je voulus ne plus jamais ressortir de ce lac.
    
    « Venez ! M’exclamai-je. Cela fait tellement de bien !
    
    — Merci mais je dois avouer que je ne suis pas friand de baignade. Mais je ne doute pas de ses effets bénéfiques. »
    
    Ce qu'il pouvait être rabat-joie tout de même… Je barbotai joyeusement pendant une bonne heure. Lorsque j’arrêtai, ce fut pour venir m’allonger dans l’herbe, laissant les rayons du soleil sécher mon corps. Mon compagnon de route s'éloigna de moi durant ce moment. La retenue bourgeoise, encore une fois, l'empêchait de rester aux côtés d'une demoiselle en tenue d'Eve, et je trouvais son attention réellement appréciable. Il revint quelques minutes plus tard alors que j'avais terminée de remettre mes vêtements.
    
    Mon estomac grondant, j'avalai notre frugal repas, puis nous repartîmes vers le port. Alors que l’après-midi était bien avancé, nous fûmes stoppés par quatre hommes de taille imposante. Leurs armes pointées sur nous m’informa rapidement de leurs intentions malgré la barrière de la langue. Dans la seconde, Étienne s’imposa devant moi, offrant son corps comme protection. La peur me tétanisa sur place.
    
    « Ne bougez pas, ordonna-t-il.
    
    — Fuyons…
    
    — Ils nous rattraperons. »
    
    Le plus menaçant d'entre eux s’élança sur moi après avoir percuté mon compagnon avec violence. Je réussis à l’éviter maladroitement avant de porter ma main à ma rapière. L’héritier des d’Udor débuta son combat mais l’homme avait jeté toute son attention sur moi. Au moins, mon compagnon occupait les trois autres.
    
    Loin d’être rapide, l'homme possédait une force brute impressionnante. S'il me frappait ne serait-ce qu'une seule fois, cela en serait fini de moi. Avec la puissance dont il disposait, il serait bien capable de me couper en deux. En définitif, j’étais donc beaucoup plus en position de défense que d’attaque. Il fallait cependant que je trouve un moyen de l’atteindre, sinon j'allais me faire tuer. Mais je manquais encore cruellement d’expérience et je n’y parvins pas. J’avais beau me démener comme une diablesse, aucune de mes attaques ne le touchaient, ni même ne l’effleuraient. La peur, moteur de chacun de mes mouvements, avortait la plupart de mes tentatives.
    
    Ma main droite commençait à me faire souffrir et il ne me fallut qu’un seul instant d’inattention pour que l’homme prenne le dessus sur moi. Tout se passa très vite. Il se trouvait face à moi, sa lame se dirigeant droit sur ma poitrine. Je savais que je n’avais pas le choix. Mais je ne fis aucun geste. Immobile. Je vis juste, dans la noirceur de la nuit qui s’était peu à peu installée, le bandit devant moi tomber lourdement à terre. Son sang chaud avait aspergé mon visage et mon buste. Il commençait à traverser le tissu, qui se collait à ma peau.
    
    J’avais le souffle coupé. Je tentai d’absorber le plus d’air possible. Mon corps était pris de violents tremblements que je ne parvenais pas à stopper. Mes yeux étaient rivés sur le corps sans vie de l’homme.
    
    « Vous allez bien ? Demanda Étienne en nettoyant son épée. Vous devriez être plus prudente, je ne serais pas toujours là pour vous sauver la vie. »
    
    Mon silence l’interpella et il fronça les sourcils, s’agenouillant face à moi. Je plongeai mon regard effrayé dans le sien, calme et serein. Je n’avais pas bougé pour une bonne raison : j’étais restée paralysée, pétrifiée de terreur et d’horreur.
    
    « Que vous arrive-t-il ?
    
    — Je suis… Désolée mais… Je ne pourrais jamais tuer un homme je…
    
    — Prendre la vie de quelqu’un est une chose plus que difficile et je vous comprends, me coupa-t-il.
    
    — Vous m’avez sauvé. Et j’ai été inutile. Encore une fois.
    
    — Venez, rentrons, votre mère va s’inquiéter. Mais avant… »
    
    Il saisit mon foulard pour essuyer mes joues rouges.
    
    « Allons-y, plus tôt nous serons à bord, plus tôt je serais rassuré. »
    
    Le reste du retour se déroula dans le même silence que l’aller, sauf que cette fois-ci, mon cœur était prisonnier d’un étau de peur et de culpabilité. Une fois à bord de L’Intrépide, je mangeai rapidement puis montai en haut de la vigie. Romain me sourit et nous passâmes la nuit ensemble, à discuter.
    
    Durant la fin de la semaine, je ne sortis pas de ma chambre. Marie-Ange et ma mère cessèrent de me poser des questions dès le deuxième jour. Le matin du départ, je ne mis même pas le nez dehors, plongée dans mes pensées. Je restai prostrée contre le mur, assise sur mon lit, cachée sous le drap, mes jambes repliées contre ma poitrine. Trois jours de plus s’écoulèrent comme cela.
    
    Trois jours durant lesquels je ne mangeai presque pas. Un soir, alors que tout me monde dînait, j’entendis la porte s’ouvrir et je sentis quelqu’un s’asseoir près de moi. Rien ne se passa pendant de longues minutes, jusqu’à ce que le visiteur ne me prenne dans ses bras et ne me soulève. Le drap glissa, me permettant de voir son visage encore plus sévère qu’à l’accoutumée. Mais il s’adoucit en voyant ma mine abattue.
    
    « Cette fois-ci je peux réellement dire que je sais ce que vous ressentez, murmura le jeune homme. Et ce sentiment de peur que vous avez au fond de vous, ce sentiment… de faiblesse, j’ai ressenti le même il y a de cela quelques années, lorsque mon maître d’arme était encore en vie. Je pensais que je n’avais aucune chance de lui arriver ne serait-ce qu’à la cheville, et je le pense encore.
    
    Vous me trouvez fort, mais il y a sur cette terre des hommes qui le sont plus que moi. Vous n’avez rien vu du monde, vous êtes plus innocente qu’un agneau, et je vous promets sur l’honneur de ma famille que je ferais tout pour que vous gardiez en vous cette innocence. Je veux vous éviter de voir tous les malheurs que les hommes sont capables d’engendrer. Je jure de ne jamais vous mettre dans une situation où vous seriez forcée de prendre une vie. »
    
    Durant sa tirade, j’avais senti mes yeux me piquer, et je me mis à pleurer à grosses larmes. Il me serra contre lui doucement, ses doigts jouant doucement avec mes cheveux et sur la peau nacrée de ma nuque. Alors que je me calmai, je m’aperçus que la manche du vêtement du jeune homme était plus foncée que le reste du tissu. Du sang…
    
    Il ne me fallut que ça pour que je m’éloigne de lui, prise de spasmes, terrorisée. Étienne s’en étonna, mais il ne mit pas longtemps à comprendre ma réaction. Il banda sa blessure et s’approcha lentement de moi, à quatre pattes pour ne pas m’effrayer d’avantage. Je m’étais tassée dans un coin de la chambre, le souffle saccadé. Il arriva à mon niveau mais ne fit pas un geste, se contentant de me forcer à garder un contact visuel.
    
    « Cette simple accroche avec ces bandits a eu plus d’impacts sur vous que ce que je craignais. »
    
    Je pris ma tête entre mes mains pour éclater en sanglot, me jetant dans les bras ouverts face à moi. Je serais convulsivement la chemise entre mes doigts, enfouissant mon nez dans son cou à l’odeur de sel. Étienne resta avec moi toute la nuit pour me consoler, ainsi que les deux jours qui suivirent aussi. Marie-Ange finit par déménager dans la cabine qu'il partageait avant avec Pauline et Bastien. Il me forçait à manger et à boire régulièrement, il me parlait de son enfance, de son maître qu’il semblait aimer comme un second père. Il était mort à l’âge de quarante-cinq ans, emporté par la peste. Cette perte avait été très dure pour le jeune homme qui gardait au fond de lui une plaie qui ne se refermerait jamais.
    
    Il me parla également des quelques voyages qu’il avait fait, des connaissances qu’il avait dans beaucoup de pays. Il était extrêmement cultivé, plus que je n’aurais pu l’imagine. Ses connaissances n’avaient d’égal que sa patiente envers moi. À chacune de mes crises d’angoisse, il attendait que je refasse surface, que je le regarde droit dans les yeux. Ensuite seulement il mettait une main sur mon épaule pour s’assurer qu’il pouvait me toucher puis il me prenait contre lui en caressant ma nuque. Il avait découvert que ce simple geste me calmait immédiatement.

Texte publié par Loune, 16 juillet 2019 à 09h37
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