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Tome 1, Chapitre 4 « La valse des émotions » Tome 1, Chapitre 4
Au petit matin, la mer se calma progressivement et je pus me lever sans prendre le risque de tomber sur le riche tapis. La pluie avait cessé et le ciel était de nouveau bien dégagé. Cependant, une ombre entachait ce beau tableau : les dégâts semblaient importants. Un des mâts était sérieusement fissuré, les voiles déchirées et la coque abîmée. Je frissonnai sous la bise froide et sentis quelqu’un m’enlacer par derrière. Ma mère tenta de me réchauffer. Le capitaine nous fit tous venir dans son bureau et prit la parole d’une voix grave :
    
    « Bien, j’ai une mauvaise nouvelle à vous annoncer. Étant donné l’état de L’Intrépide, nous allons devoir rester immobile en mer pendant quelques jours le temps de faire les premières réparations. Ensuite nous serons dans l’obligation de nous arrêter dans le prochain port pour tout remettre à neuf. Je suis navré de ce détour et cet imprévu mais nous n’avons malheureusement pas le choix. »
    
    Durant les deux jours qui suivirent, je me rendis compte qu’un navire immobilisé était une source très faible de distraction. De plus, le soleil et la chaleur cuisaient sur le pont tous les marins qui s’acharnaient pourtant aux réparations. Même dans mes robes les plus simples et mon modeste serre-taille en cuir décoré de fils d'or ; je mourrais de chaud. Je passais mon temps en haut de la vigie à la recherche du moindre souffle d'air frais. L'ennui se combattait souvent à la lassitude. Je n'aurais jamais imaginé qu'un voyage en mer puisse être aussi assommant. Mes fantasmes d'aventures étaient bien loin.
    
    Au bout de ces deux journées interminables, je pris l’initiative de me rendre auprès du capitaine. Ce dernier était penché sur la voile en train d’être recousue et discutait avec un de ses hommes.
    
    « S’il vous plaît Capitaine, puis-je vous aider ? Demandai-je en captant son attention. Je souhaiterais me rendre un peu utile. »
    
    Je vis très clairement une profonde ride lui barrer le front. Il lança une œillade à ma mère qui, à l’ombre d’un mât, acquiesça. Elle n’en pouvait plus de m’entendre soupirer à longueur de temps.
    
    « Si vous y tenez, notre maître charpentier aurait besoin de quelqu’un, mais je doute que cela soit dans vos compétences et surtout de votre rang. »
    
    Il avait dis cela sur le ton de la moquerie et de l'ironie. Parce que j'étais une femme, et de haute extraction, je ne devais pas demander de divertissement autre que la couture et les discussions autour d'une tasse de thé. En effet, ce n'était pas réellement le travail qui m'avait effleuré l'esprit en premier, cependant j’aurais tout fait pour tromper mon ennui. Relevant le visage dans une attitude altière, je lui répondis avec un grand sourire, sachant pertinemment qu'il m'avait proposé cela pour se débarrasser de moi et me faire retourner dans ma cabine.
    
    « Je ne connais rien dans ce domaine mais je veux bien essayer.
    
    — Il s'agit de cet homme, là-bas. »
    
    Ma motivation le surprit, ce qui acheva de me satisfaire. Je me précipitai vers l’homme d’une quarantaine d’année, penché sur des plans à la proue du navire. Je le saluai et lui demandai si je pouvais l’aider. Au départ très réticent, il finit par accepter en soupirant sous mon insistance. Sans doute me prit-il durant la première journée pour une capricieuse qui voulait tromper le temps. Trois autres jours passèrent durant lesquels je commençai à apprendre les bases de son métier. Durant lesquels je me rendis utile en raccrochant les voiles recousues, passant de cordage en cordage telle une acrobate.
    
    J’aimais y rester des heures. Plusieurs fois, Étienne lui-même failli faire une attaque en me surveillant. Je prenais un plaisir malsain à abuser de la compassion de cet ange gardien. Ma peau était devenue légèrement hâlée et mes yeux s’habituèrent aux reflets du soleil sur la mer. Nous finîmes par repartir lors d’un bel après-midi, poussés par un vent tiède. Les journées reprirent un rythme normal. Je changeai cependant ma routine pour passer désormais des heures en compagnie de l’équipage et du charpentier. J'avais réussi à lui prouver ma bonne foi. L’ambiance, plutôt froide lors de notre départ, devenait de plus en plus chaleureuse.
    
    Mes combats avec Étienne avaient toujours lieu en pleine nuit mais nombres de matelots se bousculaient à présent pour nous voir, profitant de ce moment pour se divertir. Je m’améliorais mais pas assez vite à mon goût. Mon professeur me battait toujours aussi facilement. Je n’étais pas orgueilleuse mais cela avait quelque chose de vexant. Au bout d’une semaine, en plein duel, toute ma frustration ressortie d’un coup et je tranchai l’air devant moi dans un geste dangereux.
    Le visage d’Étienne se crispa en une seconde et il contra violemment, frappant sa lame contre mes doigts. Le sang gicla sur ma joue et mon arme tomba sur le pont dans un bruit métallique alors qu'un cri aiguë sortait de ma gorge. Toutes les personnes présentes retinrent leur souffle devant l’agressivité qu’avait pris notre combat. Ma respiration était saccadée, j’avais du mal à rester debout.
    
    « Je peux savoir ce qui vous a pris ? Demanda mon adversaire d’un ton sec et colérique. J'aurais pu vous tuer !
    
    — Vous vous seriez très mal contrôlé en ce cas, » grondai-je sans pouvoir m’en empêcher.
    
    Je reçus ces reproches comme un coup de poing. Je finis par m’écrouler à genou et laisser couler mes larmes en un torrent de rage, serrant convulsivement ma main blessée contre ma petite poitrine. Étienne s’agenouilla et son regard tranchant se radoucit face à l’intensité de mes sanglots. Il m’attrapa par les épaules et m’enlaça doucement, comme si le manteau de la nuit brisait l'interdiction, la retenue dans laquelle nous avions grandi toutes ces années. J’enfouis mon visage dans son cou pour continuer de pleurer comme une enfant, évacuant ma colère.
    
    « Je comprends vos sentiments. »
    
    Un silence s'en suivit. Je ne pouvais pas le croire. Lui savait tout faire. Il était un fils prodige, aussi doué avec une lame qu'avec les mots.
    
    « Je ne les comprends pas, je vous l'accorde, mais je peux essayer.
    
    — Je suis navrante. »
    
    Il soupira lourdement et attendit que je me calme. Alors que le soleil se levait, il me souleva avec douceur et m’amena voir le médecin de bord.
    
    « Je vous vois souvent ces temps-ci Mademoiselle, » rigola le trentenaire.
    
    Il n’avait pas tort. Depuis que je valsais dans les cordages et que je travaillais le bois, je me blessais souvent. Il arrosa la plaie d’alcool et je dus réprimer un gémissement de douleur. Ensuite, j’eus droit à un bandage qui m’empêchait de me servir de mes cinq doigts tellement il était épais et serré. La journée allait être très longue... Les deux familles et le capitaine nous attendaient dans la salle à manger, mais ma mère faillit s’évanouir en voyant mon état.
    
    « Les séances d’entraînement sont trop dangereuses, je t’interdis de continuer, est-ce clair ? Imposa-t-elle durement.
    
    — Mais Mère ! »
    
    Son regard noir me serra le cœur et je ne pus que répondre d'une voix sourde, en baissant les yeux sur mes genoux :
    
    « Oui Mère, parfaitement clair. »
    
    Je pris un bol de lait et une tranche de pain avec de la confiture, mais ne pus rien avaler. Je sentis quelque chose me frapper sous la table et le regard insistant de l’héritier des d’Udor face à moi m’incita quand même à manger un peu. En effet, comme je l’avais pensé, la journée fut plus pénible que jamais.
    
    Voir les matelots qui s’agitaient dans les cordages fut une véritable torture. Je ne m’étais pas rendue compte à quel point cette activité m’était devenue vitale. D’ailleurs, je ne me voyais plus autre part que sur un navire, les cheveux au vent, le soleil chaud tapant sur mes bras, l’air salé me guidant vers l’inconnu du monde. Je restai prostrée dans mon coin pendant des heures, assise sur le bastingage à la proue de L’Intrépide. Pauline arriva en plein après-midi et me proposa un cache-cache pour me faire bouger un peu.
    
    « Si tu veux, avec plaisir.
    
    — C’est toi qui comptes alors ! »
    
    La fin de la journée se déroula au rythme de nos parties, ce qui m’occupa bien l’esprit. À la nuit tombée, après le dîner, j’enfilai ma chemise de nuit, enlevai mon bandage, mis un léger châle sur mes épaules et sortis sur le pont. Je saluai les quelques marins de quart et montai sur le mât central, m’asseyant seule sur le rondin de bois à côté des voiles qui ondulaient doucement. Le ciel était dépourvu de tout nuage, laissant les étoiles se frayer un chemin dans son immensité. La pleine lune éclairait d’une lumière argentée la mer, cette dernière semblant être décorée d’un milliard de pierres précieuses. Je sentis une présence à mes côtés mais n’eus pas besoin de tourner la tête pour savoir qui s’était.
    
    « - Vous semblez heureuse. Vos yeux pétillent. Peut-on savoir la raison de cette humeur soudainement bonne ? Interrogea le jeune homme.
    
    — Je ne sais pas moi-même. »
    
    Ce qui était en partie vrai. Un intense sentiment de paix m’envahissait lentement. Je me trouvais à la place qui était la mienne dans ce monde, j’en étais persuadée. Pour la première fois depuis de nombreuses années, je me sentais réellement chez moi. Étonnant alors que mon père n’avait cessé de me répéter qu’un navire n’était jamais vraiment nulle part chez lui. Étienne sentis ma sérénité et en rit doucement avant de me laisser, me conseillant tout de même de ne pas attraper froid.
    
    Deux jours plus tard, nous arrivâmes en vue d’un port espagnol dont le nom m’avait échappé. Je ne souhaitais qu'une chose : aller me dégourdir un peu les jambes. Car même si j’adorais plus que tout être sur un navire, courir ne me ferait pas de mal, et à Pauline non plus vu la façon dont elle trottinait déjà à mes côtés. Le capitaine nous annonça que nous en avions pour environ une semaine d’arrêt, le temps d’achever toutes les réparations. En milieu d’après-midi, nous étions enfin à terre et la fillette galopait autour de nous, excitée comme une puce. Je pressentais une semaine agréable lorsque ma mère eu l’idée qui allait déjà gâcher ma première journée, me la révélant comme si elle venait de m'annoncer qu'on allait manger le plus succulent des gâteaux comme dessert :
    
    « Willémina, vu que tes chemises de nuit sont dans un état déplorable et que tu déchires tous les jours une nouvelle robe, nous allons nous arrêter chez le tailleur ! »
    
    Marie-Ange gloussa devant mon air horrifié et Charline leva les yeux au ciel. Les d’Udor partirent ensemble dans une direction tandis que les deux femmes et ma traîtresse d’amie m’entraînaient vers le centre-ville. Il nous fallut une bonne marche pour dépasser les tavernes et les maisons closes. Enfin nous entrâmes dans une boutique élégante et un homme très grand et très mince, pour ne pas dire maigre, s’avança vers nous avec un grand sourire et des gestes ridiculement exubérants.
    
    Il nous salua puis nous demanda ce qu’il nous fallait. Ma mère lui répondit en espagnol, langue qu’elle avait apprise durant son enfance et toujours aimé. Aussitôt, deux couturières vinrent prendre mes mesures puis commencèrent à coudre trois nouveaux vêtements. En attendant, un thé nous fut servi et je discutai avec mon amie, faisant abstraction de mon envie de m'en aller de cet endroit qui m’horripilait. Il faisait nuit depuis un moment lorsque nous remontâmes à bord de L’Intrépide, chargées comme des mules. J’étais épuisé. Une heure plus tard, je dormais à poings fermés
    
    Autour de moi, tout n’est que sang, flamme et souffrance. Je ne sais pas où je suis mais je suis terrorisée, incapable de faire un pas, même lorsqu’une centaine de rats courent entre mes jambes pour s’enfuir de cet enfer. Devant moi, je vois le corps de Romain transpercé par un sabre, puis celui du capitaine Landreau, et enfin celui de….

Texte publié par Loune, 2 juillet 2019 à 02h09
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