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Tome 1, Chapitre 3 « La tempête » Tome 1, Chapitre 3
Je m’éveillai en sursaut. Ce qui m’avait sorti de ce rêve avait été ce regard. Toujours le même, froid et tranchant comme l’acier, mais parallèlement brûlant d’une passion dévastatrice. Qui était cet homme ? Car c’était assurément un homme. C’était d’ailleurs ma seule certitude en ce moment. Ma camarade, elle, dormait à poings fermés. Je l'entendais ronfler légèrement.
    
    Je me levai doucement et sortis pour aller regarder la mer, m’accoudant au bastingage à la poupe de L’Intrépide. Le peu de marins que je croisais m'adressèrent de respectueux sourires avant de retourner à leur ouvrage. Un vent frais, presque froid, faisait voler mes cheveux et soulevaient les pans de ma longue chemise de nuit blanche. Les dernières brides de mon rêves s’éloignèrent dans l’air iodé. L’eau était calme, son chant brisait le silence de la nuit. Les étoiles étincelaient comme un millier de petites flammes dans le ciel dénué de tout nuage.
    
    J'aimais cette image de l'océan qui s'offrait à moi. J'aurais presque pu imaginer des sirènes sauter auprès du navire en chantant de leurs voix de cristal. Je frissonnai mais n’eus pas le temps de me retourner qu’un châle tomba sur ma tête dans un froissement léger. Je le mis sur mes épaules en tournant le visage vers la personne qui m'avait rejointe.
    
    « Si vous souhaitez en finir, jetez-vous à l’eau, cela ira plus vite que de rester sous ce vent froid, dit Étienne de sa voix toujours neutre. Au pire vous ne risquez qu’une grosse fièvre.
    
    — Merci, bougonnai-je en resserrant le tissu autour de moi.
    
    — Le sommeil vous fuit-il également ? »
    
    Il plongea un regard pénétrant dans le mien. Je pus distinguer quelques cernes sous ses yeux, dissimulés derrière ses lunettes.
    
    « En effet, et je ne sais pourquoi, mentis-je en partie. Un mauvais pressentiment m'habite depuis quelques heures déjà. J’ai cela en horreur, je m’y fies beaucoup trop pour être raisonnable.
    
    — Vous ne semblez pas très terre-à-terre.
    
    — Et vous, vous semblez l’être un peu trop.
    
    — Je dirais plutôt réaliste. »
    
    J’entendis mon interlocuteur s’éloigner et je restai seule. Je l'aurais bien retenu s'il avait été une connaissance, mais je ne pouvais me le permettre. On n'ordonnait pas à plus hiérarchisé que soi. Je me perdis donc de nouveau dans l'admiration de l'océan qui s'étendait sur mes yeux. J’avais toujours rêvé de m’abreuver de ce genre de paysage avec mon père. Je ne pouvais qu’espérer qu’il me regarde et me protège de là où il se trouvait.
    
    Quelques minutes plus tard, j’eus juste le temps de me reculer de deux pas pour éviter qu’une lame aiguisée ne me tranche tout bonnement la gorge. Mon sang se mit à bouillir d'un coup. Mon cœur s'était accéléré sous la peur et je me tournai vers Étienne. Ma voix vibra d'énervement et d'angoisse alors qu'il me pointait de son arme.
    
    « Peut-on savoir ce qu’il vous prend ?
    
    — Je ne connais qu’un moyen d’oublier pour un temps les soucis : un duel. Tenez. À moins que les femmes de votre famille ne sachent pas se battre. »
    
    Il me tendit une rapière avec un léger sourire narquois. Fronçant les sourcils, je m'en saisis, laissant le châle couler de mes épaules sous mon mouvement sec. Je répondis à sa provocation en me mettant en position. Il allait très rapidement comprendre que le combat était une de mes passions, ayant passée le cape du simple caprice depuis quelques années maintenant. Je ne comptais pas me laisser rabaisser de la sorte, même par une personne de son rang. Mon caractère me l'interdisait. Je fixais mon adversaire avec une lueur de défi dans le regard. Il attaqua presque aussitôt. Je dus faire un pas de côté pour esquiver de justesse.
    
    « Vous êtes rapide, dit-il alors que l’arme avait effleuré ma joue droite pour y laisser une légère éraflure. Mais cela ne suffira pas pour me vaincre, je le crains fort. »
    
    Et il se jeta de nouveau sur moi sans ménagement. Ses coups étaient souples, d’une rapidité mais surtout d’une précision effrayante. J’avais du mal à me défendre, alors attaquer n’était pas dans mes options. Mon adversaire ne possédait pas une force physique exceptionnelle, mais il analysait chacun de mes mouvements, attaquant sans faiblir et avec stratégie. Mon vêtement ample me dérangeait dans mes mouvements, m'entravait à chaque geste. Je n’étais pas en position de force.
    
    La nuit s’écoula dans le bruit des deux armes et les murmures des matelots de surveillance qui s’étaient rassemblés autour de nous. Alors que le ciel se teintait de rouge, annonçant l’aube, je me retrouvai sur les fesses pour la énième fois, essayant de reprendre mon souffle. Mon épaule était mise à nue par le tissu déchiré.
    
    Je levais les yeux vers l’homme. Son visage était toujours aussi impassible, il ne montrait aucun signe de fatigue alors que mon visage en sueur était entouré de mèches rebelles. Il n’était même pas essoufflé. Mais ce ne furent pas ces détails qui me frappèrent le plus. Je fus estomaquée de constater que je n’avais pas réussi à le toucher ne serait-ce qu’une seule fois. Il n’avait pas la moindre égratignure ou même pas un pli qui en déformait ses habits comme ils auraient dû l'être après un combat.
    
    « Vous devriez faire soigner cette blessure. »
    
    Sa voix était toujours aussi froide alors qu'il regardait ma joue. Je venais tout bonnement de me ridiculiser. Je ne valais pas grand chose dans l'art du combat. Je n'avais ni la force ni la vigueur d'un homme et ma volonté seule ne suffisait pas.
    
    « Vous êtes plutôt douée, mais si vous misez tout sur votre grâce, ne vous étonnez pas de perdre ainsi. Vous êtes certes très belle, c’est un fait, mais cela ne vous servira à rien une fois morte. »
    
    Je restai silencieuse, baissant le nez sous le regard sévère de l’héritier des d’Udor. Il remarqua sans doute ma tristesse et ma gêne face à ma faiblesse car il m’aida à me relever et me conduisit chez le médecin de bord. Ce dernier examina l'égratignure et y passa un baume gras qui sentait fort. Je pris le temps d'enfiler une robe paprika puis nous rejoignîmes nos familles pour le petit déjeuner. Heureusement, j'avais la chance d'échapper durant ce voyage au corps baleiné. La voix sèche de Madame d’Udor claqua dans l’air comme un fouet à notre arrivée.
    
    « Mon cher fils, j’ai appris que tu avais blessé Willémina de Rohan cette nuit. Nous ne t'avons pas éduqué à la manière d'un rustre.
    
    — Ce n’était pas de sa faute, dis-je pour le défendre. J'ai demandé à faire ce duel, ne le blâmez pas pour une erreur venant de moi seule s’il vous plaît. »
    
    C’était en partie ma faute en effet. Marie-Ange prit ma main sous la table et me sourit. Elle savait bien entendu que je n’étais pas celle qui avait engagée le combat. Ma mère me lança un regard en biais et je mangeai rapidement avant d’aller m’allonger dans ma cabine où Charline s’affairait. Elle cessa ses activités au bout d’une heure, s’assit sur un des deux fauteuils et tricota silencieusement. Cette fois, épuisée par ma nuit, je m'endormis d'un sommeil lourd et réparateur.
    
    
****************

    
    Deux semaines s'écoulèrent calmement. Chaque nuit, je retrouvais celui qui était devenu un ami pour quelques passes d'armes. La journée, Pauline m'entraînait dans ses jeux. Ma mère restait souvent avec Bastien et Madame d’Udor et ils discutaient sur le pont ou dans une des cabines lorsque le temps était trop froid. Charline, qui avait peu de travail, en profitait pour broder ou tricoter. Marie-Ange quant à elle passait tout son temps avec le capitaine Landreau, curieuse comme elle était. L’équipage était très gentil avec nous.
    
    Quand le soleil se couchait, je me plaisais à monter dans la vigie pour apprécier le spectacle malgré l'avis contraire de ma gouvernante qui trouvait cela beaucoup trop dangereux. Romain, le hunier, appréciait ma présence et nous avions de longues conversations sur sa vie de marin. Un soir, alors que je fixais le ciel de mon poste d’observation, mon compagnon de vigie se pencha brusquement au-dessus de moi. En-dehors de cet espace plus proche du ciel que de la mer, il ne se serait pas permis un geste comme cela envers une demoiselle de mon rang. Mais ici, il savait que je n'en avais cure. Et de toute manière l'espace était si petit que nous n'avions pas réellement le choix.
    
    « Que se passe-t-il ? Demandai-je.
    
    — Vous voyez les gros nuages au loin ?
    
    — Oui, le temps va se gâter, n’est-ce pas ?
    
    — En effet. Vous devriez descendre Mademoiselle, je vais prévenir le capitaine. »
    
    Je lui obéis sans commenter. L’air devint rapidement lourd et une chaleur torride commença peu à peu à s’installer sur le navire. Je sentais le tissu riche de ma robe coller ma peau humide de sueur. Les matelots, conscients de la proximité de la tempête, s’activaient autour de moi. Au bout d'un long moment, je sentis Bastien me tirer en arrière jusque dans le bureau du capitaine duquel Romain ressortait. Les deux familles y étaient réunies et l’homme imposant nous fit face. Son visage grave ne m'indiquait rien de bon.
    
    « Une tempête arrive, elle sera sur nous dans quelques heures. Le temps de son passage, je vous demanderai de rester dans vos cabines. »
    
    Nous acquiesçâmes et nous mîmes à table sans lui. Mais mon estomac était noué, et une fois dans la petite chambre, je me changeai et me couchai. Charline sortit après avoir plié mes habits sur un des fauteuils tandis que Marie-Ange enfilait sa chemise de nuit. Elle saisit son livre et s’installa près du petit hublot.
    
    Vers le milieu de la nuit, un violent mouvement du navire me fit chuter de mon lit. Cela me réveilla radicalement et mon estomac se retourna sous le roulis du bâtiment. J’eus juste le temps d’ouvrir le hublot pour rendre mon dîner qui plongea dans la mer en furie. Malgré ce temps à décorner les bœufs qui aurait dû me retenir dans cette petite pièce sécurisée, je ne pus m'empêcher vouloir être spectatrice de cette formidable colère aquatique.
    
    « Angel, reste ici.
    
    — Wil reviens ! »
    
    Trop tard, je me précipitai dehors en prenant soin de bien refermer la porte et filai dans les coursives jusqu’au pont où l’agitation la plus chaotique régnait. L’équipage courait en tout sens sous mes yeux. Le vent déchirait les voiles que les hommes repliaient et menaçait d’arracher le mât central. La pluie glaciale fouettait mes joues rouges et transperçait ma chemise de nuit. Mes pieds nus glissaient sur le bois détrempé. Je me retrouvai totalement perdue au milieu de ce capharnaüm alors que le ruban retenant mes cheveux cédait sous une bourrasque.
    
    Un mouvement sur ma droite attira mon regard malgré les mèches noirs qui gênaient la vue. La jeune fille disparut, emportée par une vague. Je m’élançai vers elle et réussis à l’attraper par la taille dans un élan de courage que je regrettai presque immédiatement.
    
    « Pauline ! Accroches-toi à moi ! » Hurlai-je par-dessus le tonnerre.
    
    Elle s’agrippa à mon cou comme une possédée et je voulus l’amener à l’abri, mais une nouvelle lame nous entraîna. Et dans cette infernale agitation, personne ne nous remarqua. Alors que nous passions par-dessus le bastingage sur lequel je me cognai l’épaule brutalement, je sentis une étreinte autour de moi et nous remontâmes. J’avais bu la tasse et je toussai violemment.
    
    Étienne nous releva dans des gestes pressés et rudes, m’aida à calmer ma quinte de toux et me tira jusqu’au bureau du capitaine où ce dernier regardait des cartes avec son second. Les deux hommes nous fixèrent. Le premier nous donna trois draps de bain et nous autorisa à rester ici avant de sortir, suivit de son marin. C’était trop dangereux de ressortir pour retourner dans les cabines. Étienne pris deux des draps pour réchauffer sa cadette. Moi, je fixai le mauvais temps par le hublot. J'étais comme hypnotisée par cet exaltant mais terrifiant spectacle.
    
    « Séchez-vous. »
    
    Je sentis quelque chose frotter rudement ma tête et je me retournai vers Étienne qui avait entreprit d'essuyer mes cheveux. Il avait le visage fermé, grave. Je me sentis d'un coup affreusement coupable. Je n'aurais pas dû quitter ma chambre mais un caprice de plus m'avait mise en danger.
    
    « N’écoutez-vous donc jamais ce que l’on vous dit ? Demanda-t-il, exaspéré.
    
    — J’étais perdue dans mes pensées, veuillez m’excuser. »
    
    Je lui souris d'un air désolé et il soupira avant de rejoindre sa sœur. Mais j’avais bien remarqué ses lèvres se retrousser, j’en aurais mis ma main à couper. Je m’assis sur un fauteuil, les genoux ramenés contre ma poitrine, mon vêtement encore trempé et froid collant à mon corps entier. J’entendais la fillette discuter avec son grand frère mais je ne les écoutais pas vraiment, réfléchissant à mon mauvais pressentiment. Dans mon fort intérieur, je sentais que ce n'était pas cette tempête qui serait notre pire ennemie sur les océans. Le passai le reste de la nuit à moitié avachie sur le fauteuil, valsant entre des phases de sommeil léger et mes haut-le-cœurs que je tentais tant bien que mal de maîtriser.

Texte publié par Loune, 18 juin 2019 à 08h44
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