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Tome 1, Chapitre 2 « Étienne d'Udor » Tome 1, Chapitre 2
« C’est le grand jour ! M’exclamai-je en sautant de mes draps.
    
    — Mademoiselle, ne criez pas si fort, s’exaspéra Charline. Habillez-vous, je vais finir nos malles. Je vous ai préparé une tenue confortable. »
    
    Je me sentais plus en forme que jamais, pleine d’énergie et surtout impatiente. J’enfilai des vêtements simples, une robe blanche en lin avec toujours un corps baleiné moins serré que d'ordinaire et des petites bottines. Malgré l'apparence modeste de mes habits, ils étaient décorés d'une dentelle fine qui ne laissait aucun doute sur ma condition.
    
    Puis je descendis aux cuisines après avoir retroussé mes manches longues. Je trouvai la grande salle étonnamment vide. Durant notre voyage, Charles allait rester chez un ami de notre famille. Ma mère n'avait pas voulu prendre le risque qu'il parte avec nous et qu'il rate les enseignements de son précepteur pendant trop longtemps. Elle l'avait confié à un notaire qu'elle connaissait très bien et qui avait toujours été un homme de confiance. Et vu que notre domaine n'allait plus abriter de maîtres à servir, les serviteurs étaient déjà pour la plupart rentrés chez eux, ou du moins étaient partis. Seuls resteraient les palefreniers et les jardiniers. Guenièvre m'accueillit en souriant. Elle déposa mon lait et une tartine devant moi.
    
    « Le domaine va être bien calme durant votre absence, soupira-t-elle.
    
    — Allons, ce n'est pas la première fois que je pars avec Mère. Souvenez-vous, lorsque mon père était encore là, nous partions souvent pour de longues durées. Allez-vous rester ici en notre absence ?
    
    — Oui, mais mon mari va souvent être avec votre frère chez Monsieur de Foi. Madame votre mère nous a demandé de veiller sur lui. »
    
    La discussion se prolongea une bonne heure jusqu’à ce que Charline ne vienne me chercher. Cela m’amusa de la voir si apprêtée, presque comme une femme du monde, avec son petit chapeau en velours et sa cape. Dehors, une calèche nous attendait, chargée des sacs, les chevaux piaffant d’impatience. Je vins effleurer le chanfrein de la jument alezane, animée par une amour inconditionné pour ces animaux. Dans le petit moyen de transport, je me collai de suite à la portière, le visage penché vers l'extérieur.
    
    « Au port, Jean.
    
    — Bien Madame, » répondit le cocher en lançant les deux montures au trot.
    
    Un grand soleil réchauffait les rues de la ville malgré l’heure matinale. Un doux vent caressait mon visage et faisait flotter les vêtements accrochés aux fenêtres des maisons. Autour de nous, tout s’animait à mesure que la journée avançait. Les gens ouvraient leurs échoppes, partaient au marché où ramenaient le poisson frais. C'était dans ce genre de quartier que j'avais vécu et grandi, où tout était propre et riche, dans la mesure du possible. Le quartier des nobles dans lequel la simple vue d'un pauvre homme suffisait à soulever les cœurs.
    
    Mais rapidement, le décor changea et les quais furent en vue, de même que la mer. Les maisons n’étaient plus à étages et les tavernes s’alignaient sous nos yeux. L’air se chargea de l’odeur des algues, de la boue, des excréments et du sel. L’agitation fut beaucoup plus intense. Les cris des marins se répondaient, s’entrechoquaient, se mélangeaient comme une mélodie accompagnant le chant des oiseaux qui se régalaient de la pêche matinale. Un monde que je connaissais bien pour l’avoir fréquenté en accompagnant souvent mon père lors de ses départs.
    
    Nous descendîmes de la calèche et – après une mimique de dégoût quant à la boue qui parsema mes chaussures – je suivis ma mère qui nous amena devant un imposant vaisseau à trois mâts. Les voiles blanches roulaient sensuellement sous les remouds de la bise. Je fis abstraction de la puanteur pour admirer l'imposant bâtiment.
    
    « Je vous présente L’Intrépide, » sourit ma mère.
    
    J'étais émerveillée par la vision qui s'offrait à moi. Les marins se criaient dessus, ils volaient dans les cordages avec une agilité extraordinaire. Les supérieurs donnaient des ordres secs, des tonneaux roulaient à bord, contenant la nourriture et l’eau pour le début de notre voyage. Cette dense activité ne me donnait que plus envie d'être en mer.
    
    Me tirant de mon admiration, je fus soudainement percutée par Marie-Ange qui m’enlaça avec enthousiasme. Sa présence à mes côtés ne faisait qu’accentuer ma bonne humeur. Ses parents et sa cadette arrivèrent alors qu’elle me relâchait. Elle les salua rapidement, plus intéressée par le navire que la longue séparation qu’ils allaient vivre.
    
    Un homme arriva dans notre direction, coupant court à nos vives discussions. Il était très charismatique et très beau dans son riche costume bleu foncé malgré la cinquantaine d’année qui marquait ses traits. Il avait un physique impressionnant, il était très grand avec de fortes épaules et un torse puissant. Cependant, le doux sourire aimable qui habillait ses lèvres adoucissait ce physique taillé dans la pierre. Il prit la parole d’une voix grave et assurée :
    
    « Madame de Rohan, Capitaine Landreau, pour vous servir. Je vous souhaite la bienvenue sur L’Intrépide.
    
    — Merci Capitaine, » roucoula ma mère avant de se tourner vers moi afin de me présenter.
    
    L’homme me salua, fit de même avec mon amie puis nous entraîna sur son bateau pour nous le faire visiter. Il nous appris qu’une autre famille apparemment très riche allait voyager avec nous : les d’Udor. Ils étaient déjà dans leurs cabines pour ranger leurs affairesNous ne les croisâmes donc pas de la visite. Leur nom ne m'était pas inconnu. Ils vivaient dans le nord du pays et étaient très présents dans les salons les plus prestigieux. Nous n'étions que de pauvres bourgeois à leurs côtés.
    
    Je partageai ma cabine avec mon amie. Elle se révéla être de taille acceptable avec un hublot assez grand pour laisser entrer la lumière. Deux lits trônaient face à la porte avec deux coffres en bois sculpté à leurs pieds. Les rideaux étaient oranges et un tapis indiens décorait le bois du sol. Les meubles étaient tous en bois foncé, se détachant sur les couleurs claires des murs. Nous retournâmes rapidement à l’extérieur et mon regard se leva vers la vigie où le hunier scrutait la foule. Il devait voir tout le port de là-haut. Mon cœur s'emballa à l'idée d'être à sa place, comme une maîtresse de ce monde grouillant.
    
    « Wil ? Nous allons lever l’ancre, viens. »
    
    La jeune demoiselle m’entraîna à la proue du bateau et fixa l’océan calme qui s’étendait sous nos yeux écarquillés. Les ordres du capitaine résonnaient dans l’air salé, se mêlant aux chants des mouettes. Le vent faisait rouler quelques mèches noires s’échappant de mon chignon serré. Je sentais l’excitation monter en moi avec tant d’intensité que j’en oubliais mes maux de ventre. L'aventure nous attendait. Cela allait nous changer de notre quotidien dans nos belles demeures. Je n'avais pas peur. Rien de mal ne pourrait m'arriver de toute manière.
    
    « Nous partons ! »
    
    Cette exclamation fut suivie d’une petit silhouette qui se stoppa à mes côtés, sautant pour s'accouder au bastingage. Il s’agissait d’une petite fille d’une dizaine d’année. De ses cheveux longs châtains et tressés se dégageaient quelques mèches rebelles. Ses prunelles étaient sombres et brillantes et elle portait une élégante robe rose et blanche. Un grand sourire empli d'innocence illuminait son visage arrondi.
    
    « Pauline ! »
    
    La fillette se retourna et fit de grands signes à un garçon brun, visiblement du même âge que moi bien que beaucoup plus grand. Il était habillé d’un costume simple mais riche. Son visage viril était marqué d’une expression exaspérée.
    
    « Pauline ne cours pas ainsi, tu déranges l’équipage et tu risques de te faire mal, maladroite comme tu es. »
    
    Il nous lança un regard intéressé et se présenta : Bastien d'Udor. L'écusson de sa famille était brodé sur sa veste, au niveau du cœur, représentant deux lions qui se faisaient face en rugissant. Alors qu'il commençait à discuter avec mon amie, un autre garçon arriva. Il était très grand, plus que beaucoup d’hommes que j’avais pu côtoyé, et semblait avoir une vingtaine d’années. Ses cheveux longs tombaient jusqu’à ses omoplates et étaient noués par un ruban bleu. Des lunettes cachaient en partie ses yeux marrons qui décoraient un visage sévère. Son vêtement bleu et blanc enserré son corps presque maigre. Une rapière au pommeau richement décoré était accrochée à la gauche de sa ceinture en cuir. Ses bottes claquaient sur le pont de bois sous sa marche presque militaire.
    
    « Grand frère, tu as vu, c’est magnifique ! s’écria la petite.
    
    — Oui, mais prends garde à ne pas tomber à l’eau. Bastien, père souhaite te voir. »
    
    Ce dernier s’en alla en bougonnant, Pauline sur les talons. Le nouveau venu se tourna vers nous et nous scruta quelques secondes avant de prendre la parole, le tout accompagné d'une légère révérence.
    
    « Je me nomme Étienne d’Udor. »
    
    Son ton et son charisme nobles imposaient de suite le respect. Cela en devenait presque étouffant. Son regard semblait pouvoir lire en moi et j'avais l'impression de me trouver face à un vieux sage qui aurait vécu des siècles. Je me présentai d’un ton incertain qui fit pouffer de rire mon amie. Je lui lançai une œillade noire, piquée au vif, et partis dans notre chambre pour m’y enfermer jusqu’au soir sans même m'excuser. Je pouvais être très susceptibles, surtout lorsque ce genre de scène se produisait devant un inconnu. Ma mère m'avait toujours appris que la première impression que l'on donnait devait être parfaite, car elle était le reflet de ce que nous étions au quotidien.
    
    Marie-Ange vint me prévenir à la nuit tombée que le dîner était servi. Elle me connaissait bien et savait que je ne souhaitais voir personne quand je me mettais dans cet état. C'était stupide et je le savais mais je ne supportais pas que ma fierté soit bafouée de la sorte. Nous avions d'ailleurs eu beaucoup de mésententes à cause de mon caractère. Je prenais souvent mal les choses venant d'elle, de sa frivolité. Elle me reprochait d'être trop rude, trop sévère avec moi-même. Cependant, contrairement à elle, j'avais été élevée dans la tradition et la rigueur militaire avec mon père et, après sa mort, mon grand-père. Un héritage que j’avais encore du mal à gérer.
    
    La pièce était plongée dans l’obscurité, aucune bougie ne venait troubler les ténèbres, lorsque la porte s’ouvrit. Je l'entendis m'appeler d'une voix douce.
    
    « Je n’ai pas très faim, excuses-toi pour moi s’il te plaît, marmonnai-je d’une voix enrouée de n’avoir pas parlé depuis des heures.
    
    — Très bien. »
    
    Elle fit demi-tour mais se ravisa et s’assit sur mon lit. Je n’avais pas bougé, toujours allongée sous les couvertures. Elle passa doucement ses doigts dans ma tignasse ondulée, défaite avec rage. Le ruban devait sans doute traîner sur le sol de la cabine. Ce geste voulait tout dire pour nous. Elle s’excusait pour sa moquerie et moi j’acceptais ses excuses. Nous n'avions pas besoin de mots pour nous comprendre, c'était ce que je préférais dans notre amitié. Même si nous étions foncièrement différentes, notre complémentarité faisait notre force.
    
    « Allez, lèves-toi ! s’exclama-t-elle en me faisant sursauter. J’entends ton ventre d’ici ! »
    
    Elle me tira par les pieds jusqu’à me faire tomber sur le tapis puis me releva. Elle m'entraîna ensuite de force vers la salle à manger à côté du bureau du capitaine où ce dernier nous attendait avec les autres passagers.
    
    « Willémina ! s’écria ma mère en voyant mes cheveux en désordre et mes vêtements froissés.
    — Je m’étais endormie, » répondis-je avec toute la dignité qu’il me restait.
    
    Je pris place entre le fier capitaine et Marie-Ange pour picorer trois miettes dans mon assiette. Cela inquiéta fortement ma mère. D'ordinaire, je mangeais beaucoup, presque autant qu'un homme, alors me voir la faim coupée ne pouvait pas être bon signe. Cependant, sans que je ne comprenne pourquoi et alors que j'aurais dû être ravie, un mauvais pressentiment me tordait les entrailles. Je détestais cette forme de soumission ; mes émotions me guidaient dans ces moments et je ne pouvais pas réfléchir correctement.
    
    « Willémina ? Est-ce que tout va bien ? Demanda ma mère.
    
    — Oui. Pardonnez-moi mais je suis épuisée. Une bonne nuit de sommeil me fera le plus grand bien. »
    
    Une fois de retour dans mon lit, le sommeil tarda à venir me voir cette nuit-là. En plus de mon ventre, mon cœur s'était serré une fois que je fus couchée.
    
    Mon souffle se bloque dans ma gorge, c’est juste un gémissement qui franchit la barrière de mes lèvres gonflées. Je ne suis que sensation, j’oublie totalement où je suis. Je ne sens que ces mains rugueuses me caresser le corps et cette respiration chaude contre ma carotide. Je rejette la tête en arrière, cherchant mon souffle. Les dix doigts s’échouent sur mes reins brûlants et je gémis de nouveau. J’arrive à soulever mes paupières lourdes…

Texte publié par Loune, 4 juin 2019 à 08h53
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