Pourquoi vous inscrire ?
«
»
Tome 1, Chapitre 2 « Festival d'illuminés » Tome 1, Chapitre 2
(textes écrits dans le cadre du Festival des bougies)
    
    Me voilà à fixer un rectangle blanc ! Et je m'interroge : l'amnésie ? L'amnésie n'est pas une émotion, c'est une diminution ou perte de la mémoire. Pourquoi devrais-je ressentir de l'amnésie ? Et puis mon cerveau va parfaitement bien. J'ai une excellente mémoire, n'est-ce pas ?
    Je me souviens de la mer, du chant des cigales et de la musique créole qui passait en boucle tout au long des vacances. Pourtant, je préférais m'allonger dans le hamac et observer le lézard chauffer sa peau écailleuse au soleil.
    Je me souviens des montagnes noires et de la fête d'octobre. La bière coulait à flots, les barquettes de frites s'accumulaient sur les tables et les saucisses grillaient sur le barbecue. Je galopais à travers les bancs, au rythme de la beuglante des adultes.
    Je me souviens des courses de luge et du chocolat chaud. L'excitation du matin de Noël se résumait par le sapin aux lumières clignotantes et les cadeaux empilés en dessous. Des livres. J'ai toujours aimé les livres. Et regarder les flocons de neige tomber.
    Je me souviens d'un grand pré où les vaches venaient brouter. Je partais à la cueillette de baies sauvages, les mûres au goût acidulé et les myrtilles qui laissaient la langue bleue. Puis, je me retrouvais nez à nez avec un bovidé.
    Je me souviens de ces instants où je contemplais les étoiles et la lune briller. Par de douces nuits d'été, les mouvements de la balançoire me donnaient la sensation de voler parmi elles. Dans ces moments-là, plus rien d'autre n'existait.
    Je me souviens. Je me souviens... De quoi dois-je me souvenir ? Mon être est rempli d'émotions, mais aucune d'elles n'est amnésique.
    Je regarde autour de moi. Les visages semblent inquiets. Les corps se resserrent près de mon lit. Pourquoi mes poignets sont-ils attachés ? Et mes chevilles ? Je tente de me défaire de ces liens, mais une paire de mains plaque mes épaules sur le matelas dur. Une femme d'âge mûr approche avec une longue seringue.
    Tout va bien, me dit-on. Tout va bien.
    Et alors que l'aiguille s'enfonce dans mon bras, et alors que le liquide s'écoule dans mes veines, je sombre.
    
    
***

    
    Le souffle court, il grattait la terre avec frénésie. La masse épaisse brisait ses ongles par sa densité. Des petits cailloux, des restes de branches et des morceaux d’herbes s’enfonçaient dans sa chair jusqu’à lui faire saigner les doigts.
    Non ! Ça ne peut pas se finir comme ça, supplia-t-il à travers le chaos de ses pensées. Les larmes envahirent sa vision déjà réduite par la pénombre. Son cœur cavalait dans sa poitrine au point d’exploser. Il essaya de prendre une profonde inspiration, mais seul le limon s’engouffra dans sa bouche. En expectorant, il s’accrocha à la paroi qui s’effrita sous sa prise.
    L’eau commença à remplir le tombeau de roche à l’intérieur duquel il était prisonnier. Il fournit un dernier effort désespéré pour s’échapper de ce marasme boueux. Il priait des dieux, qui ne viendraient pas le sauver, d’abréger ses souffrances au plus vite. Malheureusement, le Sort a cela de cruel qu’il ne se laisse émouvoir.
    Peu à peu, le liquide pâteux pénétra ses oreilles, ses lèvres, ses narines. Son corps suffoqua, se contorsionna, lutta, comme le voulait son instinct. Puis, plus rien.
    Dans un hurlement de pure terreur, il se redressa, le dos en sueur. Le sang cognait ses tempes telle une fanfare d’éléphants. La pièce tournait autour de lui. Quand un cliquetis se fit entendre, il inclina son visage vers la porte. Sa médecin apparut dans un halo de bronze lumineux, entourée par deux molosses en blouse blanche.
    – Encore un cauchemar ?
    Les infirmiers vérifièrent les entraves à ses poignets et chevilles, tandis qu’elle approchait une chaise du lit. Il hocha la tête en signe d’assentiment.
    – Ils seront encore nombreux. Peu de patients présentent autant de phobies que les vôtres, mais je suis sûre qu’avec de la bonne volonté, nous pourrons faire des miracles, dit-elle en souriant.
    D’un geste de la main, elle chassa les hommes qui refermèrent la porte derrière eux. Une fois seuls, la thérapeute remplit un verre d’eau, s’assit sur le bord de la couchette et l’aida à avaler quelques gorgées. Avec délicatesse, elle épongea son front des gouttes de peur qui perlaient toujours. Le parfum fleuri qu’elle portait le réconforta, pendant le moment où elle plongea ses yeux noisette dans les siens.
    La jeune femme se dirigea vers la tablette sur laquelle reposaient des petits flacons et des seringues. Ses talons percutèrent le sol dans un rythme menaçant. Elle observa les différentes possibilités qui s’offraient à elle, une étiquette à la fois. Elle arrêta son choix sur un liquide jaunâtre dont elle chargea l’un des tubes.
    Sans un regard, elle appuya l’aiguille contre sa veine. Une alarme s’alluma dans tout son être ; il tenta en vain de se débattre. Une attache le maintint plaqué contre le matelas. Alors qu’elle soupira de contentement, il sentit le produit s’insinuer en lui. Une expression mauvaise s’afficha sur sa figure angélique.
    – Bien ! Et si vous me parliez des atrocités que vous avez commises dans cette grotte ?
    
    
    
***

    
    Elle chuta sur le sol dur, en face de son bureau.
    – Outch ! Encore une fois ? C'est de la pure folie !
    Elle se releva et mangea un énorme jambon laissé à l'abandon sur le comptoir du bar. Il était complètement vide, comme le reste de la bibliothèque. Au centre, un piédestal attendait les orbes de lumière. À gauche, une annexe ouvrait sur un miroir qui amenait à un lieu étrange, une trappe qui accédait aux profondeurs, et une écoutille qui l'envoyait dans le froid glacial de l'Antarctique. À droite, le fichu portail restait obstinément fermé, à l'abri derrière des herses.
    Elle avala une goulée de bière frelatée pour se donner du courage. Au fond, une porte dérobée dissimulait de l'équipement pour ses diverses expéditions. Encore fallait-il qu'elle parvienne à éviter la masse sombre et informe qui la poursuivait, pendant qu'elle tentait de récupérer pioche, arbalète et passe-partout !
    – Allez ! C'est parti !
    Elle s'enfonça dans le « magasin » qui avait des allures de festival cauchemardesque, puis brisa quelques jarres à la recherche des précieux objets. Un bruit de succion se manifesta dans son dos. La créature était là ! Elle s'élança sans se retourner. L'odeur indiquerait bien assez tôt qu'elle était sur ses talons. Et pourtant, c'était la partie la plus simple de sa mission. À bout de souffle, elle retrouva le chemin vers le bar, saine et sauve.
    Elle s'arrêta devant le terrible miroir qui se brouilla sur son passage, comme pour l'appeler à lui. Elle avait tenté de comprendre la logique du labyrinthe blanc et aseptisé, mais elle ne pouvait ralentir, quand elle pénétrait ce lieu. Une chose indéfinissable noyait les salles dans le néant et l'avalait toute entière. Lorsqu'elle s'éloigna, il reprit une forme lisse qui lui permit d'admirer son teint gris. Depuis combien de temps n'avait-elle pas dormi ?
    Une fois la trappe passée, elle savait qu'elle pouvait atteindre les niveaux inférieurs, sans trop d'encombres. Les monstres visqueux n'avaient aucune discrétion. Elle pouvait les entendre arriver de loin. De plus, elle en avait éliminé la plupart. Il en allait de même pour les curieux hommes drapés de longues robes sombres. Tout ce qu'elle avait à faire était d'éviter les bestioles volantes qui arrivaient sans s'annoncer.
    Deux étages supplémentaires et elle atterrit devant une nouvelle pyramide inversée. Elle respira un grand coup. Le passe-partout émit un léger déclic. Le précieux artefact se trouvait de l'autre côté, et avec lui, elle pourrait enfin s'approcher du savoir absolu. Elle avança dans le couloir. Une des créatures visqueuses se tapait la tête contre le mur, en marmonnant une phrase incompréhensible. Elle tira un carreau sur elle ; elle ne voulait prendre aucun risque. Une lumière brillante l'attira. Soudain, son pied se bloqua, puis une explosion retentit.
    Elle chuta sur le sol dur, en face de son bureau.
    – Outch ! Encore une fois ?
    
    
***

    
    Il marchait d’un pas régulier le long du passage de Cerfboisé, comme tous les jours en rentrant du travail. Le soleil déclinait déjà à l’horizon, mais le ciel printanier s’illuminait de jolies couleurs pastels. Des fleurs délicates poussaient aux branches des cerisiers. Les rires des enfants qui jouaient dans la rue ricochaient contre les façades des habitats.
    Soudain, un bruit, monotone mais suraigu, lui perça les tympans. Il stoppa devant une vieille demeure oubliée par le Temps. La végétation sauvage dévorait le pavement de l’allée. Les intempéries rongeaient petit à petit les volets fermés. Le crépuscule rougissait des murs autrefois jaune pâle. Le tableau si familier hypnotisa son regard.
    – Il paraît que c’est une maison hantée, commença un jeune garçon à côté de lui.
    Lorsqu’il s’était arrêté dans son mouvement, il avait interrompu une partie de marelle. Il se trouvait sur le quatre dessiné à la craie blanche.
    – Je parie qu’il y a eu un meurtre horrible, avec plein de sang et de tripes partout !
    Les fillettes de la bande poussèrent des cris de dégoût, pendant que leurs comparses s’amusaient à décrire ce qu’ils s’imaginaient être un crime atroce.
    – C’était sûrement avec une hache !
    – Tu sais bien ce qui est arrivé, n’est-ce pas ?
    – Tais-toi !
    Une voix féminine lui murmura les mots qu’il redoutait. Son ordre sema le silence sur la petite troupe. Les enfants le regardèrent d’un air interrogateur. Il voulut se reprendre, mais la perturbatrice l’interpela une fois encore :
    – Tu es tellement faible et pathétique… Visiblement, tu es incapable de faire le travail jusqu’au bout.
    – La ferme !
    La bande s’éloigna de lui. La nervosité se lisait sur leurs figures. Après des années d’hésitation, il avait enfin eu la témérité d’accomplir le rêve fou qu’il caressait. Aujourd’hui, il n’allait pas se laisser gâcher cette nouvelle vie par la sorcière qui n’avait cessé de le tourmenter.
    – Toi et moi, on connaît la vérité !
    Le poursuivait-elle à présent ? Il accéléra en enfonçant son visage dans le col de son manteau. Son cœur battait la chamade. Le sifflement strident augmentait à chaque pas. Un coup d’œil en arrière lui démontra qu’il était seul.
    Les néons bleus des vitrines marchandes grésillèrent dans un frottement agaçant. Les ombres s’élancèrent à sa suite comme autant d’accusateurs. Un chien bondit contre un portail adjacent dans un aboiement mauvais.
    Puis, il l’entendit : une paire de talons sur le trottoir. La terreur lui fit manquer quelques inspirations. D’un geste brusque, il se retourna, arme en main, prêt à éliminer quiconque connaîtrait son secret. Il se retrouva face au vent qui s’amusait avec une vieille grille en fer. 
    Il devait se ressaisir. Personne ne pouvait savoir ce qui s’était passé.
    – Personne... Sauf moi !
    Dans un rire dément, il appuya sur la gâchette avec frénésie.

Texte publié par L.E.Nixen, 12 mai 2019 à 21h31
© tous droits réservés.
«
»
Tome 1, Chapitre 2 « Festival d'illuminés » Tome 1, Chapitre 2
LeConteur.fr Qui sommes-nous ? Nous contacter Statistiques
Découvrir
Romans & nouvelles
Fanfictions & oneshot
Poèmes
Foire aux questions
Présentation & Mentions légales
Conditions Générales d'Utilisation
Partenaires
Nous contacter
Espace professionnels
Un bug à signaler ?
1226 histoires publiées
580 membres inscrits
Notre membre le plus récent est D-F Aubert
LeConteur.fr 2013-2019 © Tous droits réservés