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Le Serment

    
    Les rires des camarades d’Edën filtrèrent sous le plancher. Bruyants et sincères comme se devaient de l’être tous les rires d’enfants, ils atteignirent les oreilles de Selën, qui se recroquevilla davantage sur sa couche.
    Ses poings serrèrent la couverture, ses yeux humides se plissèrent ; néanmoins, elle lutta contre les larmes. Éclater en sanglots était la dernière chose qu’elle désirait. Son existence entière était vouée au silence que sa condition de jumelle maudite lui imposait. Elle n’avait pas le choix : il s’agissait de sa survie, du bien-être de sa famille. Et surtout, la petite fête organisée pour les neuf ans d’Edën semblait se dérouler à merveille. Elle refusait de gâcher la bonne humeur de sa sœur avec ses pleurs.
    Son regard se porta d’instinct sur les planches en bois qui la séparaient des réjouissances. Oh ! Elle aurait tout donné afin d’y participer, de rencontrer les amis d’Edën et de jouer avec eux, puis de manger en famille le gâteau que sa mère avait préparé !
    Il lui était chaque année plus difficile d’être mise de côté lors de cet événement. Hélas, le contraire n’était pas envisageable… Malgré son jeune âge, elle avait conscience qu’elle ne serait jamais autorisée à quitter la cave lorsqu’une personne autre que ses proches se trouvait dans leur maison.
    Elle était celle qui était née par erreur.
    Son cœur se serra dans sa poitrine. Selën étouffa un hoquet peiné avant de s’obliger à songer à Edën et aux souvenirs qu’elle ne manquerait pas de lui raconter. Il lui suffisait d’être patiente, sa seconde moitié d’âme lui partagerait chaque minute de sa journée. Elle veillerait même à ce qu’elle ait l’impression d’avoir été présente et se plierait en quatre pour lui arracher un sourire si elle soupçonnait sa tristesse.
    Edën était tout son monde.
    Plusieurs raclements de chaises au-dessus de sa tête lui indiquèrent que le goûter se terminait. Elle inspira, puis écouta en silence une dizaine de ses congénères implorer ses parents pour obtenir l’autorisation de sortir. Comme l’heure n’était pas tardive, la permission fut vite accordée et un tumulte composé de chuintements de semelles et de cris joyeux éclata, s’éloignant peu à peu jusqu’à disparaître.
    L’estomac de Selën se contracta. L’extérieur était une notion si vague à ses yeux… Une notion qu’elle brûlait en vain de découvrir.
    La pointe de jalousie qu’elle avait éprouvée au moment où Edën et ses invités étaient partis cueillir les fruits de mousse à disposer sur le gâteau le tenailla derechef. Toutefois, elle s’échina à la chasser. Sa sœur n’avait pas à en être victime : elle n’avait pas décidé qui d’elles deux vivrait en ermite.
    Un soupir lui échappa. Elle détestait son anniversaire.
    Le son du vieux tapis élimé qu’on tirait par-dessus l’entrée de sa chambre la fit soudain se redresser sur son séant. Allait-on ouvrir son antre alors que n’importe quel gamin était en mesure de rentrer dans leur demeure ?
    Peu habituée à tant d’imprudence, elle attendit avec nervosité, puis déglutit lorsqu’elle perçut le grincement caractéristique de la trappe.
    — Selën ?
    Ses yeux s’écarquillèrent.
    — Edën ? Pourquoi tu n’es pas dehors ?
    Sa jumelle la rejoignit à pas de loup avant de lui tendre une part de douceur recouverte de fruits frais.
    — Il fallait que je t’apporte ça… Joyeux anniversaire !
    Malgré elle, une larme roula le long de sa joue.
    — Merci…
    — Oh, Selën ! S’il te plaît, ne pleure pas…
    — Désolée, s’excusa-t-elle. J’aurais tellement aimé le manger là-haut, avec toi.
    Edën s’assit à ses côtés, puis la prit dans ses bras.
    — Moi aussi. J’avais dit à papa que je ne voulais pas de fête, mais…
    — Non, dit-elle en secouant la tête. Les fêtes sont trop rares dans notre village : papa et maman ont eu raison de ne pas t’écouter. Tu mérites de t’amuser !
    Les coins des lèvres de Selën se rehaussèrent. Nonobstant son chagrin, elle pensait chacun de ses mots.
    — Et toi ?
    — Moi ? chuchota-t-elle. J’ai une super sœur qui ne m’a pas oubliée. Je… je n’ai pas besoin de plus.
    Sa voix était chevrotante et elle espéra qu’elle n’en était pas moins convaincante pour autant. Que l’une d’entre elles souffre était suffisant. La vraie vie tendait les bras à Edën, et elle ne l’en priverait pas.
    — Tu es sûre ?
    Elle confirma :
    — Certaine. File, maintenant. Tes amis vont commencer à te chercher.
    Sa sœur hésita quelques secondes, puis hocha bon gré mal gré la tête.
    — Je t’aime, Selën. Je viendrai tout te raconter après, promis !
    — Je sais. Vas-y, je t’attendrai.
    Un sourire contrit lui répondit. Edën s’éloigna ensuite à contrecœur et finit par quitter la cave, qui replongea dans la pénombre.
    Selën observa le cadeau qu’elle lui avait apporté et sentit les perles salées qu’elle avait contenues franchirent la barrière de ses paupières. Elle était à nouveau seule. Aimée, mais incroyable seule.
    Ses muscles se contractèrent, elle retint un hurlement de douleur. Elle souhaitait préserver son secret et protéger sa famille ; oui, elle le souhaitait plus que tout. Cependant, c’était si dur ! Si difficile qu’une petite voix intérieure ne put s’empêcher de formuler un serment honteux…
    Un jour, elle aussi sortirait de cet endroit. Un jour, elle découvrirait Avëndya.
    
    
    

Texte publié par Rose P. Katell, 5 mai 2019 à 13h03
© tous droits réservés.
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