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Lucas tourna encore quelques minutes dans les rues de Marseille avant de se garer rapidement devant la vitrine d'un magasin. Il ouvrit la fenêtre, mourant de chaud sous les températures caniculaires du mois de juillet et attrapa son téléphone avant de pianoter rapidement. Il envoya son sms et ne tarda pas à recevoir une réponse :
    
    “- Je suis à côté du vendeur de mangas, je t’attends.
    
    - Je serai bientôt là.”
    
     Lucas souffla en laissant tomber sa tête sur le siège. Il avait du mal à supporter la chaleur, alors dans sa voiture sans climatisation, il était servi. Il ferma les yeux quelques secondes avant de les rouvrir en entendant la sonnerie de sa notification.
    
    “- Je suis là.”
    
     Lucas se redressa sur son siège et tourna la tête dans tous les sens. Il ne vit qu’un homme brun à plusieurs dizaines de mètres, habillé d’un bermuda pourpre, d’un tee-shirt blanc et de lunettes de soleil. Il reprit son téléphone avant d’appeler directement la personne qu’il attendait. Du coin de l’oeil, il vit le brun décrocher son téléphone et entendit un mot, nerveusement murmuré :
    
    “- Allô ?
    
    - Ouais Romain c’est Lucas, t’es où exactement ?”
    
     Il y eut un rire nerveux, un peu étouffé et une réponse gênée :
    
    “- Euh. Alors je saurais pas te dire exactement mais je pense vraiment pas être loin.
    
    - Okaaaaay. T’as des lunettes de soleil ?
    
    - Oui.
    
    - Eh bah c’est la Twingo verte sur ta gauche. Je suis à quoi ? Dix mètres à peine. Vingt en étant marseillais.”
    
     Il vit le jeune homme se frotter la tête avant de demander :
    
    “- En fait, si tu pouvais venir me chercher, ça m’arrangerait.
    
    - … Okay ? J’arrive.”
    
     Romain soupira, partiellement soulagé. Il fallait maintenant lui avouer le plus difficile. Qu’est-ce qu’il détestait ce moment, cette impression d’être jugé ou de faire pitié. Rien de plus affreux pour lui. Il entendit la portière s’ouvrir, le grincement des gonds avant de l’entendre claquer. Des bruits de pas feutrés, un pas presque traînant, un froissement de jean - avait-il mis les mains dans ses poches ?- , un bruit qui se rapprochait et quand Lucas arriva à quelques pas de lui, il tendit la main. Ce dernier la prit sans réserve et la serra franchement. Romain était tendu et salua de nouveau, se sentant intérieurement idiot :
    
    “- Hmm.. . Salut.
    
    - Yo. On y va ou t’avais encore un truc à gérer ici ?”
    
     La question déclencha encore plus de stress chez Romain qui frotta ses paumes moites contre son bermuda.
    
    “- Non non c’est bon. C’est juste que… bah en fait… je suis aveugle.”
    
     Il avait appris, au fur et à mesure du temps, que c’était plus simple de l’annoncer de but en blanc. Les réactions ne différaient pas, souvent de la pitié ou de la surprise. Au moins, l’annonce brusque lui permettait d’être soulagé plus rapidement de ce moment qu’il abhorrait. Pourtant, la réaction de Lucas le surprit :
    
    “- Okay. T’as besoin d’aide ?”
    
     Ce n’était pas de l’indifférence, ni de la gêne mais plutôt de l’acceptation. Il semblait tout simplement accepter cette vérité comme un état de fait. Romain donna son accord à mi-voix, soulagé. D’une main légère posée sur son coude, Lucas le dirigea vers la voiture d’une démarche féline, aussi souplement qu’un chat et le laissa vers la portière. C’était ni trop peu, ni pas assez. Romain tâtonna afin de chercher la poignée, enleva une bretelle à son sac à dos et s’installa, ses affaires entre les genoux. Il entendit la porte à ses côtés claquer juste quelques instants après la sienne. Le moteur ronronna ensuite et il se cala plus confortablement dans son siège. Il faisait chaud dans l’habitacle et il se mit aussitôt à transpirer.
    
    Il espéra que son annonce n’avait pas jeté un froid et qu’ils passeraient tous deux un excellent voyage. Malgré la bonne impression qu’il avait eu quelques instants plus tôt, il ne pouvait s’empêcher de douter. La voix grave qu’il avait entendue plus tôt était chaude et charmante, avec des inflexions dans sa façon de parler qui lui avait plues. Ce fut pourtant Lucas qui relança la conversation, comme si de rien n’était :
    
    “- Alors comme ça, tu vas sur Toulon ?”
    
     Le visage tourné vers la fenêtre -une vieille habitude de voyant-, Romain répondit :
    
    “- Oui, je vais rendre visite à des amis pour le week-end. Et toi, tu y habites ? Je n’ai pas réservé le voyage, je n’ai pas lu l’annonce.
    
    - L’anniversaire de mon meilleur pote. T’as fait comment pour réserver ?
    
    - Une amie qui m’aide pour toutes les choses faites uniquement pour les voyants.
    
    - Tu peux utiliser un téléphone alors ?
    
    - Ouais, des applis ont été conçues pour les aveugles. Elles coûtent les yeux de la tête. Littéralement.”
    
     Un bref éclat de rire chaud lui répondit. Il aurait aimé voir le sourire qui l’accompagnait. À cette pensée, il se réprimanda quelque peu. Cela faisait longtemps qu’il n’avait eu ce genre d’idées. Il sortit son téléphone avant de le secouer une fois et de donner son ordre :
    
    “- Appeler Lucas.”
    
     Une voix métallique lui demanda de confirmer son action avant d’enclencher l’appel. Il lui demanda de raccrocher aussitôt et continua ses explications :
    
    “- Je peux aussi lire les sms, en écrire et faire plein d’autres choses avec. Il existe aussi des lunettes qui lisent à ta place même si c’est super cher et pas au point. Et des scanners pour lire les codes barres. Même si ça remplace que partiellement l’aide dont on peut avoir besoin parfois.
    
    - Et t’as pas un chien ?
    
    - Non. C’est pas si facile pour en avoir un, la liste d’attente est super longue. Et puis, c’est pas évident de faire confiance à quelqu’un d’autre pour tout ça, même si c’est le meilleur ami de l’homme.
    
    - Je vois.”
    
     Ses réponses étaient courtes mais bienveillantes. Romain, pour qui la blessure de la cécité était encore fraîche, avait du mal à faire confiance et à s’ouvrir aux autres. Pourtant, Lucas lui laissait entrevoir d’autres perspectives. Le fait de ne pas s’être énervé, de ne pas le juger, de l’avoir laissé ouvrir la porte, de le questionner sans être indiscret… Et cette voix. Romain l’appréciait et se sentait en sécurité bien qu’il soit avec un inconnu. C’était étrange mais les inflexions de cette dernière et les notes chaudes qu’il n’aurait jamais entendues sans l’exacerbation de ses sens le séduisaient. Un silence confortable s’installa avant que Lucas ne le brise, désireux d’en savoir plus :
    
    “- Tu fais quoi dans la vie ? Tu travailles sur Marseille ?
    
    - Ouais, près du port. Je travaille pour une agence de communication et toi ?”
    
    Il eut un rictus amer que le conducteur ne vit pas :
    
    “- Je suis en reprise d’études en informatique. J’étais architecte avant mais c’est devenu plus compliqué depuis…
    
    - Cool ! Alors t’es un geek c’est ça ?”
    
     Romain ricana alors qu’il sentait la voiture partir sur la gauche et que le bruit du trafic s’intensifiait. Ils prenaient sûrement l’autoroute. Il eut un petit rire à l’utilisation de l’adjectif avant de répondre :
    
    “- Ouais, on peut dire ça ! Un grand maigrichon pâle comme la mort alors qu’on est en plein été marseillais, c’est pas si dur à deviner ahah !”
    
    Un éclat de rire qui lui retourna le ventre le fit sourire et il se sentit rougir. Il détourna la tête pour ne pas montrer son trouble et se morigéna. Un aveugle homosexuel ? Il n’avait aucune chance.
    
    “- J’aime ça.”
    
    Il tourna son visage, surpris :
    
    “- De quoi ?
    
    - Ton humour. Je suis bon public.”
    
     Se faisait-il un film ou c’était un compliment voilé ? Il ne devait pas s’emballer. Même s’il sentait quelque chose, c’était sûrement son imagination débordante. Pour le coup, il voyait sûrement quelque chose qui n’existait pas.
    
     La conversation s’engagea alors sur leurs passions respectives et le temps parut s’allonger. Romain ne se sentait plus diminué ou maladroit. Il se sentait différent, certes, mais positivement. Il ne cessait de recevoir des compliments étouffés, ou du moins le pensait-il et en glissait quelques uns en retour. Les rires et les souffles qu’il entendait avec une précision accrue lui hurlaient qu’il ne se trompait pas. Qu’il se passait quelque chose… mais quoi ?
    
     Il ne put pas continuer sur sa lancée car il sentit la voiture décélérer avant de s’arrêter entièrement. Étaient-ils déjà arrivés ? Romain ne put s’empêcher d’être déçu. Il aurait aimé passer un peu plus de temps avec Lucas. Il prit l’anse de son sac dans ses mains et la serra nerveusement. Oserait-il… ? Il eut un hoquet surpris lorsque Lucas lui demanda :
    
    “- Je peux te toucher ?
    
    - Quoi ?”
    
     Une main se posa brièvement sur sa cuisse, puis plus franchement après quelques secondes. Une caresse, suivie d’un murmure :
    
    “- Je ne voulais pas te faire peur.”
    
     La main se retira et Lucas s’éclaircit la gorge. Nervosité.
    
    “- Tu veux prendre un café ?”
    
     Romain sourit et hocha la tête. L’après-midi confirma son attirance. Il était sous le charme de son covoitureur et ne put que souhaiter que cela soit réciproque. Il espérait que son handicap ne serait pas un frein à leur relation -si relation il allait y avoir. Il savait ce que la cécité impliquait. Les sacrifices. La douleur. La peur. C’était toutes ces émotions qu’il avait ressenties lorsqu’il s’était réveillé sur un lit d’hôpital après les attentats du Bataclan. Il en payait aujourd’hui le prix. Son insécurité, déjà présente auparavant, avait grandi. Il peinait à faire confiance de nouveau. Il réapprenait à vivre. Et ces quelques heures passées en la compagnie de Lucas semblaient panser quelque peu ses blessures. Alors quand ils se quittèrent avec la promesse échangée de se revoir, quand il sentit le sourire et la tendresse émaner de Lucas, Romain sourit. Il ne tressaillit pas lorsqu’une main s’enroula autour de sa nuque, dans un geste intime qu’il avait normalement du mal à accepter. Il se jeta à corps perdu dans le baiser qu’ils échangèrent, qui le laissa pantelant. Cet état légèrement euphorique -anormal pour un seul baiser d’une personne qu’il connaissait à peine lui soufflait la partie logique de son cerveau- ne le quitta pas de la journée. Même quand son ami l’obligea à porter un costume de tortue qu’il savait ridicule pour leur soirée déguisée. Cet euphorie s’amplifia même lorsqu’au beau milieu de la soirée, dans un bar toulonnais, il entendit une voix grave et chaude qu’il reconnut aussitôt. Et il se mit à sourire sans pouvoir s’arrêter.
    

Texte publié par Neliia, 3 mai 2019 à 23h14
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