Pourquoi vous inscrire ?
Le Premier Cercle - I - Un Echo Impromptu
icone Fiche icone Fils de discussion icone Lecture icone 0 commentaire 0
«
»
Tome 1, Chapitre 8 « Chapitre II – Des nuées à l’horizon (1) » Tome 1, Chapitre 8

Orebrune, treizième jour du mois de Dajentent.

Lorsqu’Aldan émergea sur le pont supérieur, le ciel commençait à peine à blanchir derrière l’épaisse couche de nuages. Il acheva de boutonner sa vareuse bleu-gris, frissonnant dans l’air vif du petit matin. La plupart des gabiers s’égayaient déjà sur le pont, pour vaquer aux innombrables vérifications qui précédaient toujours une sortie, que ce fût d’un navire marchand ou d’une nef militaire. Ils s’interpellaient avec bonne humeur depuis leurs postes respectifs, tandis que les chefs d’équipes se préparaient à noter leurs remarques et leurs constatations.

Le jeune homme se sentait d’une inutilité douloureuse, même si Calleden lui avait promis de lui expliquer en détail les spécificités de la voilure du Ferragon. En frottant ses mains l’une contre l’autre pour les réchauffer, il chercha le maître-gabier du regard. Il finit par apercevoir sa tignasse flamboyante un peu à l’arrière du grand mât : en compagnie d’Estes Gururian et de Manama, il en contemplait le sommet, avec une expression réjouie que ses deux compagnons ne partageaient guère.

Aldan s’approcha avec hésitation et leva les yeux à son tour, pour tenter de comprendre ce qui pouvait retenir leur attention : il ne distinguait aucun problème particulier dans les gréements. Perchés en hauteur, quelques hommes remplissaient leur tâche avec un zèle tout professionnel ; l’un d’entre eux descendit avec agilité dans les enfléchures pour se laisser souplement tomber à côté des trois sous-officiers.

« J’espère que vous êtes satisfait », déclara Manama d’un ton résigné.

L’homme redressa sa haute taille et dégagea de la main les boucles noires, désordonnées par le vent et la pluie, qui retombaient devant son visage souriant.

« Tout à fait satisfait, sar'n Manama. Une maintenance parfaite.

— Le contraire aurait été étonnant, lança Calleden avec bonne humeur. Tout ici est parfaitement réglementaire ! Sauf vous, peut-être… ajouta-t-il en plissant les yeux d’un air critique.

— Au risque de vous contredire, monsieur Calleden, je ne connais aucun article du règlement de la Marine aérienne qui m’interdise de vérifier par moi-même l’état des gréements.

— Il n’y a rien qui le recommande non plus, remarqua Manama d’un ton grave, et je crains que vos contraintes de tenue ne soient un peu plus strictes que les nôtres. »

Le nouveau venu baissa la tête pour considérer ses habits – une simple chemise blanche et un pantalon de peau – et haussa les épaules :

« Le règlement précise qu’un officier doit se présenter dans la tenue appropriée aux circonstances. Lesquelles circonstances sont ensuite énumérées. Mais rien n’est précisé sur celle qui doit être portée lors de la vérification directe de l’état des gréements. »

Aldan aurait pu sourire à cet échange, mais il était trop occupé à surmonter la stupeur qui l’avait figé sur place quand il avait reconnu le « civil » de l’Hémicycle : il paraissait plus jeune encore que dans son souvenir, dans cette mise inattendue.

« Ce n’est probablement qu’un oubli, poursuivit l’officier en fronçant un sourcil songeur. Il faudrait y remédier… »

Le sérieux indiscutable de cette remarque tira à Gururian un sourire sarcastique :

« Certes, certes… Vous pourrez toujours expliquer cela quand vous serez surpris à danser dans la mâture par votre hiérarchie. »

Calleden éclata de rire :

« Tu plaisantes, Estes ! Tu imagines un amiral en train de se promener sous les arcades de l’Hémicycle par ce temps de chien ? Ça ne s’est jamais vu ! Nos gradés ont déjà bien assez de mal à monter les marches de l’Amirauté…

— Patientons un peu, répliqua le maître-artilleur d’un air détaché. Nous en verrons un d’ici… dix à quinze ans. Il fera corriger le règlement pour recommander ce genre d’exercice à tous les officiers, des lieutenants aux amiraux, histoire de décourager la goutte et l’embonpoint si fréquents chez les cadres de la Marine aérienne…

— Gururian ! le reprit Manama d’un ton sévère. Ne penses-tu pas que tu frises l’irrespect ? »

Leur jeune officier fronça légèrement les sourcils, mais son regard pétillait d’amusement :

« Messieurs, je suis d’avis que sar'n Manama est dans le vrai. Cette conversation gagnera à s’arrêter là. »

Le Havrais poussa un soupir résigné ; Calleden assena sur l’épaule de son ami une grande tape amicale qui failli le projeter au sol :

« Comme je dis toujours, mon vieil Estes, tu serais un homme de valeur si tu apprenais à mieux tenir ta langue. »

Rétablissant son équilibre in extremis, Gururian lança un coup d'oeil éberlué au Moralghan :

« C’est toi qui me dis ça ?

— En toute connaissance de cause, cela va de soi… », répliqua le maître-gabier avec une feinte humilité.

Manama tourna un regard d’excuse vers l’officier, qui se contenta d’esquisser un sourire tolérant.

« Bien. Messieurs, il est temps pour moi de… »

Avant qu’il puisse terminer sa phrase, une silhouette sombre tomba du ciel, planant en spirale comme une feuille morte, et s’abattit sur son épaule. Le jeune homme, surpris, tourna la tête vers la forme mouvante qui tentait d’assurer son équilibre. De son point d’observation, Aldan vit qu’il s’agissait d’un animal à fourrure, de la taille d’un chat. Son corps rappelait plutôt celui d’un furet, mais son dos s’ornait de deux appendices qui n’étaient pas sans évoquer des nageoires de poisson démesurées, qui lui permettaient une sorte de vol plané. Il replia les rayons et les membranes le long de sa colonne vertébrale et s’installa en fermant à demi les yeux, agrippant de ses griffes la chemise de l’officier.

« Fierro, ce n’est pas le moment ! », protesta-t-il en tentant de décrocher avec douceur l’animal drapé sur son épaule.

Celui-ci ne semblait pas décidé à se laisser faire ; il émit un ronflement enthousiaste et se dressa sur son arrière-train pour poser affectueusement ses deux pattes avant sur la tête de sa « victime ».

« Il faut le comprendre, lança Calleden, visiblement amusé par la situation. Vous avez manqué à cette pauvre bête.

— Moi aussi, je suis heureux de le revoir, mais tu tombes mal ! », répliqua l’officier d’une voix un peu crispée.

Il saisit l’animal sous les épaules en prenant soin de ne pas heurter les membranes et s’efforça de dégager les griffes prises dans ses mèches ondulées. Quand il parvint enfin à se libérer, il le tendit à bout de bras au maître-gabier.

« Viens, mon pauvre ami, dit le Moralghan d’un ton chagrin en réceptionnant le fardeau. Ta loyauté n’est pas la bienvenue. »

L’animal tourna la tête pour jeter un regard éploré vers le jeune homme aux cheveux sombres puis, d’une rapide torsion de rein, échappa à la prise de Calleden et bondit sur Manama. Il se lova autour du large cou du Pôlien comme une écharpe de fourrure. Le Moralghan esquissa une grimace dégoûtée :

« Fierro, tu n’es qu’un ingrat. Cette solidarité pôlienne est… navrante. »

Les rires fusèrent du petit groupe. L’officier tendit le bras pour caresser le crâne velouté puis recula légèrement, les mains croisées derrière le dos, en adoptant une distance emprunte d’autorité :

« Messieurs, je vous félicite encore une fois pour le travail accompli. Il va me falloir de nouveau adapter ma tenue aux circonstances. »

Il s’éloigna à grands pas vers le roof arrière de la nef, sous le regard respectueux et bienveillant des sous-officiers du Ferragon et celui, ébahi, d’Aldan. Une fois encore, la scène à laquelle il venait d’assister mettait à mal tout ce qu’il avait cru savoir… et comprendre sur les officiers de la Volante. Le gabier blond peinait à concilier l’image rigide qu’il avait de l’armée avec la familiarité tout juste teintée d’une distance déférente que les trois hommes avaient manifestée envers leur jeune officier. Peut-être qu’entre ceux qui avaient combattu côte à côte et affronté ensemble le danger et la mort, la barrière du rang et du grade, sans jamais vraiment disparaître, devenait plus souple, moins essentielle.

Il se trouvait plongé dans ces réflexions quand une voix joviale l’en tira brusquement :

« Eh bien, Burn, on baye aux corneilles ? »

Aldan se sentit pris en faute. Il baissa le regard avec confusion, mais le maître-gabier posa une main accueillante sur son épaule :

« Ne fais pas cette tête-là ! Je plaisantais. Suis-moi, je vais t’expliquer ce que nous attendons de toi. »

Gururian avait déjà quitté le pont supérieur ; Manama le salua d’un sourire, tout en caressant la fourrure de velours brun de l’animal. Le gabier l’examina avec curiosité :

« Qu’est-ce que c’est ? »

Le Pôlien souleva l’animal pour le déposer sur son avant-bras et sa main tendue. Fierro étendit ses « ailes » et s’ébroua.

« Un fflurrudran… Ces pestes prolifèrent sur les Pôles. Kolmari, notre cuistot, l’a trouvé dans la cambuse, en train d’éventrer des sacs de provisions. Nous avons supposé qu’il avait dû monter à bord d’un bateau marchand lors d’une escale pôlienne.

— Kolmari était fou ! ajouta Calleden, les yeux brillants à ce souvenir. Il l’a poursuivi dans toute la nef ! Finalement, la bestiole a filé entre les jambes du Vieux, qui ouvrait la porte de sa cabine pour demander d’où venait un tel raffut, et s’est confortablement installé sur son lit.

— Le… Vieux ? répéta Aldan, perplexe.

— Notre précédent mondrad, précisa Calleden. Nous avons attendu que le clandestin soit profondément endormi et nous l’avons enfermée dans une caisse. Nous l’avons libéré à l’escale suivante, à l’autre bout du port. Il a poussé des beuglements à fendre l’âme. Une heure après, nous l’avons retrouvé perché sur la rambarde, dans la salle de commandement. Nous avons décidé de le garder et Kolmari en a été quitte pour placer ses provisions sous clef. Après tout, il met de l’ambiance à bord… et il n’a pas son pareil pour chasser la vermine.

— À présent, ajouta Manama en flattant la gorge de Fierro qui levait la tête et semblait sourire de toutes ses petites dents acérées, la nef lui appartient et il nous y tolère tout juste. »

Aldan passa une main sur sa nuque, observant l’animal avec curiosité :

« Et… qu’en pense le mondrad aur’Commara ?

— Il est beaucoup trop gentil avec ce parasite », rétorqua le maître d’équipage qui démentait ses paroles par les caresses affectueuses dont il comblait Fierro.

Le jeune gabier ne put résister à la tentation de tendre la main vers le fflurrudran, qui leva vers lui des yeux noir et doré, pétillants d’intelligence. Son petit nez mobile renifla longuement les doigts offerts, puis il posa ses mains griffues, étonnement humaines, sur son bras. Aldan, surpris, esquissa un geste de recul, mais Fierro commença à se frotter avec délectation contre son poignet.

« Il a l’air de t’apprécier, remarqua Calleden d’un ton approbateur. C’est plutôt bon signe. Fierro est un excellent juge de la valeur humaine. Ce n’est pas pour rien qu’il crache quand il voit notre second, ajouta-t-il d’une voix perfide.

— Calleden ! Combien de fois dois-je te répéter que ces propos sont plus que déplacés ? », le tança Manama.

Aldan, fasciné par la créature, prêta peu d’attention à cet échange. Au bout d’un moment, le fflurrudran, lassé, se dressa sur ses pattes arrière, bâilla largement et regagna l’épaule de Manama. Il s’y installa confortablement, toisant Calleden et le jeune gabier d’un air supérieur.

En entendant monter les marches quatre à quatre, Aldan se retourna brusquement. L’officier fit irruption sur le pont ; il finissait d’attacher le long manteau uni, bleu « mer », qui couvrait son uniforme dont les galons dorés apparaissaient aux poignets et au col. Ses bottes brillaient comme après une nuit entière de polissage et il avait visiblement passé un peigne dans ses boucles noires.

« Sar'n Manama, lança-t-il sans ralentir dans son élan vers la coupée, si monsieur Athalin arrive avant mon retour, dites-lui que je serai à bord en fin de matinée au plus tard… ».

Avant même que Calleden ou Manama pussent répondre, son regard argenté se porta sur Aldan. Bataillant avec une agrafe récalcitrante, il adressa un sourire au gabier :

« Burn – c’est cela ? J’espère que votre prise de fonction s’est bien déroulée. Soyez le bienvenu parmi nous. »

Aldan regarda s’éloigner l’homme dont la renommée avait fait bruire tout Tramonde ; il comprenait mieux comment il parvenait à s’accorder avec cet équipage dépareillé. L’excentricité du Ferragon ne le gênait plus vraiment… d’autant moins qu’il venait de découvrir une nouvelle source d’inquiétude :

« Athalin… répéta-t-il pensivement. Lassair Athalin ?

— Notre second, répondit Calleden avec une surprenante froideur. Tu le connais ?

— De nom », mentit le gabier.

Une sourde anxiété montait dans sa poitrine comme une vague oppressante.


Texte publié par Beatrix, 29 décembre 2021 à 18h48
© tous droits réservés.
«
»
Tome 1, Chapitre 8 « Chapitre II – Des nuées à l’horizon (1) » Tome 1, Chapitre 8
LeConteur.fr Qui sommes-nous ? Nous contacter Statistiques
Découvrir
Romans & nouvelles
Fanfictions & oneshot
Poèmes
Foire aux questions
Présentation & Mentions légales
Conditions Générales d'Utilisation
Partenaires
Nous contacter
Espace professionnels
Un bug à signaler ?
2092 histoires publiées
927 membres inscrits
Notre membre le plus récent est lolaxx08
LeConteur.fr 2013-2022 © Tous droits réservés