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Le Premier Cercle - I - Un Echo Impromptu
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Tome 1, Chapitre 7 « Premier Interlogue » Tome 1, Chapitre 7

Orebrune, douzième jour du mois de Dajentent

Avant même que l’horloge eût annoncé officiellement le terme du jour, une obscurité vespérale était descendue sur Orebrune. Le vent avait fini par tomber et la pluie jouait sur la toiture une mélodie régulière et rassurante. Un candélabre d’argent noirci, chargé de chandelles de cire, créait un îlot de lumière et de chaleur au sein de la pièce glacée. L’homme assis derrière le bureau se retourna pour lancer un coup d’œil en direction du poêle de fonte : malgré les braises qui rougeoyaient en son cœur, il peinait à réchauffer cette soupente hantée de courants d’air et saturée d’humidité.

« Voilà qui n’est pas très bon pour mes archives », songea Palin avec un sourire résigné.

Son regard s’arrêta sur les flammes qui dansaient devant lui, environnées de tourbillons de fumée odorante. Il ne s’était jamais habitué à la lueur froide et violente des lampes à cristaux, qui ne pouvaient usurper, à ses yeux, la grâce presque vivante du feu. Ses parents n’avaient jamais eu les moyens d’acquérir ce coûteux style d’éclairage. Dans la maison de son enfance, du plus loin qu’il se souvînt, les murs de bois et de torchis avaient porté les stigmates noirâtres des chandelles de suif.

Il ne pouvait s’empêcher d’éprouver une certaine nostalgie de cette époque révolue, quand ses talents ne l’avaient pas encore isolé de ce peuple qui vivait si loin du regard des puissants. Déjà, il écoutait en silence le commun récriminer, juger, louer ; idolâtrer les uns, condamner les autres ; se laisser mener par la rumeur, les pamphlets, la propagande officielle et officieuse. Il en avait déduit que le peuple ne percevait que des fragments, parfois décolorés, parfois falsifiés d’un vaste tableau au sujet complexe. Que cette vision serait toujours au mieux partielle, au pire erronée. Et que la seule et unique façon de servir utilement Tramonde serait de pénétrer les arcanes du pouvoir pour saisir ce tableau dans son intégralité et, si possible, y ajouter sa propre touche.

Agent secret. Conseiller occulte. Éminence grise. Autant de qualificatifs qui lui prêtaient l’image d’un intrigant, usant de ses talents pour infléchir ce pouvoir que sa naissance modeste lui interdirait toujours d’exercer. Mais c’était faux : Palin servait Tramonde, envers et contre tout, au mieux de ses intérêts. En contemplant ses appartements noyés d’ombre et de moiteur glacée, il songea que personne ne pourrait l’accuser d’avoir profité de sa position pour s’enrichir.

Il ne pouvait nier, malgré tout, qu’il s’apprêtait à transgresser une frontière certes imprécise, mais marquée du sceau de l’honneur et de la morale, ces valeurs fluctuantes, dont l’excès pouvait être aussi pernicieux que l’absence. Si l’histoire retenait son nom – ou, plutôt, l’un de ses noms –, au moins offrirait-il à quelques littérateurs idéalistes un confortable objet de haine.

Il sourit en percevant la démarche rapide et légère qui se rapprochait de son antre. S’il avait sollicité l’usage de cette suite modeste sous les combles, c’était en grande partie parce qu’il fallait, pour y accéder, parcourir tout un dédale d’escaliers et de couloirs où les sons se répercutaient sans obstacle. Il compta silencieusement le nombre d’enjambées qui séparait encore le visiteur de son but, avant d’élever enfin la voix :

« Entrez, Monseigneur, la porte est ouverte. »

Le nouveau venu ne manifesta pas une seconde d’hésitation : Palin l’entendit faire jouer la poignée, esquisser deux pas dans la pièce avant de se retourner pour fermer le battant. Alors, seulement, il daigna poser sa plume et regarder vers l’entrée.

La silhouette qui émergeait de la pénombre, à peine effleurée par la lumière du chandelier, faisait preuve d’une élégante assurance. Sa mise sobre, l’épée à son côté qui n’avait pas qu’une simple fonction d’apparat, le refus de masquer son identité en un lieu où personne ne s’attendrait à le trouver suscitèrent l’approbation de l’agent et le confortèrent dans sa décision.

« Prenez place, Monseigneur. Notre entretien sera de courte durée. Tâchons de nous limiter à l’essentiel. »

Avec la souplesse féline de la jeunesse, l’homme s’installa dans le fauteuil simple, mais confortable, tendu de velours brun, que lui désignait Palin. Il croisa négligemment une jambe sur l’autre, appuya un bras l’accoudoir. Enfin, sa voix aux accents distingués s’éleva :

« Je suis venu, Palin. À vous de me persuader. »

L’agent posa ses mains jointes sur la surface du bureau :

« Eh bien, j’irai droit au but. En dépit de mes avertissements, Sa Majesté a tenu à s’engager dans une voie que je réprouve et qui pourrait se révéler dangereuse à long terme. Il ne peut plus décemment s’appuyer sur le parti financier, mais la crainte que lui inspire le parti militaire l’incite à lui infliger brimade après brimade.

— Voilà qui n’est guère inattendu.

— Certes, Monseigneur. Néanmoins, il faut bien voir que par ses choix malheureux, Sa Majesté a, en quelques décennies, fait perdre au royaume la position incontestée que son grand-père et son grand-oncle lui avaient assurée.

— Ce n’est hélas pas un secret, répondit son interlocuteur avec fatalisme. Au moins a-t-il appris à s’émanciper de toute influence… mais à présent, il est seul. Ce qui serait moins grave s’il montrait assez de jugement pour prendre les bonnes décisions. »

Palin opina :

« Effectivement, Monseigneur. J’irai jusqu’à dire que même si ses décisions se révélaient erronées, elles seraient moins dramatiques si elles se basaient sur une analyse objective des faits. Non sur une crainte irrationnelle liée à une situation depuis longtemps révolue. »

Il observa en silence le jeune homme assis devant lui ou, du moins, ce qu’il en distinguait : l’expression réservée sur ses traits réguliers, l’acuité du regard gris pâle si particulier à sa lignée… Enfin, la voix réfléchie s’éleva de nouveau :

« Deux personnalités puissantes, écrasantes, qui n’ont laissé aucune place pour exister ni à son père ni à lui-même. Sa Majesté Garaman III, souverain de Tramonde, et Ferris aur'Commara, ministre de la Marine aérienne, son beau-frère et principal conseiller. Tous deux sont morts depuis plus de trente ans. Leur ombre ne peut s’étendre si loin…

— Oh si, elle le peut, tant elle est terrible et majestueuse, répondit Palin d’une voix douce. Notre souverain ne blâme guère son aïeul, qui a contribué à lui transmettre l’héritage de la Couronne. Mais il en est autrement de Ferris aur'Commara. Sa Majesté se refuse à voir ce qu’il a accompli pour Tramonde. Il ne distingue que l’homme inflexible devant qui il se sentait faible, insignifiant. »

Un long silence, embrumé des volutes fantomatiques qui montaient des chandelles, réunit les deux hommes, plongés dans leurs pensées respectives. Palin, enfin, reprit la parole, en se penchant légèrement vers son interlocuteur :

« Aussi fait-il tout ce qui est en son pouvoir pour que le dernier aiglon de l’aire du grand aigle ait les ailes rognées, que jamais il ne puisse ne serait-ce que songer à s’élever dans les airs…

— Vous devenez poète, maître Palin, répliqua son visiteur d’un ton amusé. Mais cette métaphore me semble juste. Ce faisant, poursuivit-il gravement, il se refuse à lui-même le seul et unique allié potentiellement assez puissant pour l’empêcher de se trouver piégé entre les différentes factions. »

Palin acquiesça, réprimant un sourire satisfait en écoutant un maître qu’il lui plaisait de servir. Un maître dont l’intelligence et le bon sens répondaient à sa propre vision. Il frotta lentement ses mains l’une contre l’autre, pour en réchauffer la peau froide et moite :

« Voici tout le cœur de l’affaire, Monseigneur. J’ai maintes fois tenté de faire fléchir Sa Majesté sur ce point. En vain. »

Son visiteur porta pensivement une main soignée à son menton :

« Eh bien, je garderai donc pour moi ce dont il ne veut pas… »

Cette fois, l’agent de la Couronne sourit ouvertement :

« La loyauté de l’aiglon envers son souverain est sans borne… même si elle se voit mal récompensée. Comment comptez-vous vous y prendre, Monseigneur ? »

Le jeune homme inclina légèrement la tête et le scruta sous des paupières mi-closes :

« Je vais commencer par ce que Sa Majesté n’a jamais daigné faire : comprendre ce qu’il est. Qui il est. Et c’est vous que je charge de trouver tout ce que vous pourrez apprendre sur notre aiglon. Marchez sur ses pas. Parlez à ceux qui l’ont connu, formé, admiré, méprisé. À ses amis, ses alliés… ses ennemis. »

Palin haussa un sourcil, attendant la suite.

« Vous bénéficierez de crédits illimités, prélevés sur ma propre caisse.

— Je ne suis pas exactement dépensier, Monseigneur, mais j’apprécie la confiance que vous me témoignez. Confiance, ajouta l’agent en haussant les sourcils, qui me semble surprenante compte tenu de la duplicité dont je fais preuve en traitant avec vous… »

Le visiteur darda sur lui un regard incisif, avant de déclarer sèchement :

« À moins que je ne fasse erreur, maître Palin, je ne pense pas que vous ignoriez toute notion de loyauté. »

Palin garda un silence pensif pendant un long moment, avant d’affirmer avec conviction :

« Je sers la Couronne, Monseigneur. »

Le regard clair étincela de compréhension… et d’approbation. Le jeune homme se leva, hocha la tête en un bref salut, puis pivota sur ses talons et disparut dans le dédale des couloirs sous la charpente.


Texte publié par Beatrix, 4 décembre 2021 à 09h49
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