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Le Premier Cercle - I - Un Echo Impromptu
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Tome 1, Chapitre 1 « Chapitre I – Un temps d’accalmie (1) » Tome 1, Chapitre 1

Orebrune, douzième jour du mois de Dajentent

En ces jours d’automne ternis par la pluie, on avait peine à reconnaître la brillante capitale de Tramonde. Sous la lumière morne, la pierre mordorée prenait des nuances sales. Au sommet de la crête en arc de cercle qui dominait la cité, le marbre et les coupoles dorées du Nouveau palais disparaissaient dans l’épaisseur des nuées.

Bourrasque après bourrasque, l'eau s’engouffrait sous les vastes arcades du port militaire avec un crépitement de mitraille. Les doigts crispés sur le feuillet détrempé de son laissez-passer, Aldan Burn progressait péniblement sous la galerie, en partageant son attention entre les nefs appontées au-dehors et le souci constant de ne pas se faire bousculer par une foule affairée.

Le lieu fourmillait d’une vie intense, indifférente aux rigueurs du ciel dont elle reflétait les couleurs ternes : hommes d’équipage en vareuse bleue, troupes du port en tenue gris sombre, techniciens en sobre livrée noire, artisans et débardeurs dont les vêtements utilitaires ne s’autorisaient aucune fantaisie. Parfois, l’éclat bleu mer d’un uniforme accrochait le regard du jeune homme : l’habit à parements jaunes d’un sous-officier ou celui, galonné d’or, d’un officier de la Marine aérienne.

Aldan était né à Derrilun, une cité marchande située dans les Marches méridionales du royaume, qui devait sa prospérité à ses échanges avec la mosaïque de petits états répandus au sud du continent. Il avait été élevé à deux pas des quais, sous la rumeur du vent entre les docks, le tintement des gréements, le craquement des coques de bois et la douce vibration des cœurs cristallins, dans cette nonchalance propre aux ports de commerce. Il servait depuis l’âge de quatorze ans sur une nef civile, mais aucun de ses nombreux voyages ne l’avait préparé à la vision titanesque de l’Hémicycle.

Les architectes qui avaient conçu le port aérien d’Orebrune, sur le versant interne de la crête, avaient tiré parti de la forme naturelle de la paroi. Sur les trois terrasses supérieures s’étageaient habitations, auberges, bureaux commerciaux et bâtiments administratifs. En contrebas, s’ouvraient trois niveaux de casemates dans lesquelles s’embusquaient les canons qui montaient la garde au-dessus de l’Hémicycle. Enfin, sur les quatre niveaux inférieurs, les arcades béaient, comme autant de monstrueuses cavernes, sur une galerie aussi large qu’une avenue, bordée de casernes, d’entrepôts et d’échoppes directement creusés dans le cœur de la roche.

Une imposante corniche longeait chaque étage, d’où surgissaient les pontons mobiles arrimés aux piliers par d’épaisses chaînes d’acier. De part et d’autre des jetées de bois, se balançaient doucement des nefs de toutes tailles, de toutes formes : lourds transports de troupes, puissants vaisseaux de ligne, engins de chasse légers et graciles… De leur ventre émergeaient les mâts inférieurs, terminés par les stabilisateurs qui servaient également de pieds d’atterrissage. Leurs mâts supérieurs aux voiles carguées s’élançaient comme une forêt aux branches dénudées. Les bâtiments les plus anciens s’ornaient de sculptures, de dorures, d’animaux fabuleux, de figures mythiques qui jaillissaient de leur proue effilée.

Aldan s’arrêta, assura de nouveau sa besace sur son épaule et repoussa de son front une mèche qui s’acharnait à goutter dans ses yeux. Il contempla une nouvelle fois l’étendue visible de l’Hémicycle puis les murs derrière lui, à la recherche d’un tableau indiquant l’appontement de chaque nef. En désespoir de cause, il décida de mettre sa fierté de côté et s’approcha d’un officier du port qui s’entretenait avec un civil.

Repérant du coin de l’œil le jeune homme qui s’avançait d’un pas hésitant, l’officier abandonna sa conversation et toisa Aldan d’un regard acéré :

« Puis-je vous aider ? »

À la brusquerie du ton qui démentait la courtoisie de la proposition, le jeune gabier se raidit légèrement :

« Veuillez m’excuser, mon lieutenant ! Je cherche le bâtiment sur lequel je dois prendre mon service.

― Faites-moi voir votre laissez-passer. »

Si Aldan avait été un peu plus audacieux, il aurait répondu que s’il se trouvait là, c’était parce qu’il y était autorisé, mais sa réserve naturelle ne le portait pas à l’insolence. Il se contenta de passer le papier gondolé à l’officier, qui y jeta un coup d'œil blasé.

« Nouvelle recrue ?

― Oui, mon lieutenant. »

Il examina le grand jeune homme blond à la mine avenante, qui se dressait stoïquement dans ses vêtements détrempés. Son visage se détendit :

« Le nom de la nef ? »

Aldan hésita : il avait encore peine à croire à cette affectation et s’attendait presque à découvrir que son ordre de mission avait fait l’objet d’une erreur.

« Le… Ferragon », avoua-t-il enfin.

Le lieutenant tourna les yeux vers le civil qui se dressait silencieusement à côté de lui ; un sourire se dessina sous sa moustache. Il tendit la main vers le ponton le plus proche :

« Juste là, entre le transport au bastingage bleu et l’emplacement vide. »

Se rapprochant un peu, Aldan entr’aperçut une coque élégante de bois patiné par l’âge, étrangement plate, deux mâts élancés et une sorte de monstre écailleux dont les ailes rejetées en arrière semblaient épouser la proue de la nef.

« Vous voulez dire… le… petit bâtiment, celui avec le dragon ? hasarda-t-il, vaguement incrédule.

― Croyez-moi, il est plus spacieux qu’il n’y paraît. »

Surpris par cette voix jeune, grave et amusée, Aldan se tourna vers le civil, lui prêtant attention pour la première fois. L’homme, qui le dépassait d’une demi-tête, se tenait très droit, les mains croisées derrière le dos ; le large bicorne de feutre qui ombrageait ses traits et son long manteau noir rendaient son allure un peu intimidante.

« Regardez bien, poursuivit l’inconnu comme si de rien n’était, vous verrez qu’il comporte trois niveaux de ponts. C’est une nef de combat : elle n’a pas besoin de grands espaces de stockage. Elle n’est pas trop longue, pour être plus maniable et former une cible moins facile à toucher… »

Loin de rendre sa voix désagréable, son timbre légèrement rauque prêtait à ses paroles une chaleur qui tranchait avec ses accents distingués, un peu didactiques. Aldan se surprit à l’observer à la dérobée, notant les détails de sa physionomie : un teint pâle, des pommettes hautes… La ligne d’un profil classique. Des boucles lâches d’un noir de jais, bien trop sombres pour une ascendance purement tramondienne et plus longues que ne l’exigeait la mode.

Le civil prit conscience de ce manque d’intérêt pour ses explications ou, peut-être, de cet examen appuyé. Ses yeux se posèrent sur Aldan, comme pour solliciter de nouveau son attention. Le jeune gabier remarqua leur forme effilée, légèrement oblique. Entre une double frange de cils épais, leur iris offrait la même teinte que le ciel de pluie au-dessus d’Orebrune.

Un léger sourire étira les lèvres de son interlocuteur :

« Vous êtes issu de la Marchande ? »

Malgré la gêne qu’il éprouvait, le gabier hocha la tête, instinctivement soumis à l’autorité naturelle qui émanait de l’inconnu :

« Oui, derean, souffla-t-il, adoptant spontanément la forme d’adresse réservée aux aristocrates.

― À quel poste ?

― Gabier, derean. Depuis presque dix ans. »

Le civil posa sur lui un regard approbateur :

« Présentez-vous au maître d’équipage. Vous le trouverez sans doute sur le pont supérieur. C’est un Pôlien : vous le reconnaîtrez sans mal à sa stature. Vous n’aurez qu’à lui dire… »

Le jeune homme en noir s’arrêta net dans sa phrase : le puissant tintement de l’horloge du port venait de couvrir ses paroles. Il tira de sa poche une montre lourdement armoriée, vérifia le cadran et la rangea avec un soupir :

« Je crains de m’être un peu trop attardé. Lieutenant, pouvez-vous conduire monsieur… »

Il posa un regard interrogateur sur Aldan, qui précisa timidement :

« Burn. Aldan Burn.

― … conduire monsieur Burn au Ferragon et le présenter au maître d’équipage ? Je vous en remercie. »

Le lieutenant exécuta un salut bref, mais déférent. Avant même que le gabier ne pût s’expliquer ce qui venait de se passer, le jeune homme aux cheveux noirs avait disparu dans la cohue du port.

Quand il se tourna vers l’officier, il vit son regard briller d’un amusement suspect.

« Suivez-moi, monsieur Burn. Votre nouveau bâtiment vous attend. »


Texte publié par Beatrix, 22 mai 2019 à 00h44
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