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Tome 2, Chapitre 10 « L'Orgue de cristal - 2 » Tome 2, Chapitre 10

La chapelle se trouvait dans la cour du château, à l’écart du bâtiment principal. Le graf l’ouvrait à la population de la ville, qui devait tenir tout entière à l’intérieur de la nef. Il s’agissait d’un monument de style néo-gothique flamboyant, édifié dans une pierre blanche qui la faisait ressembler à une sorte de confiserie. L’intérieur arborait des couleurs vives ; les voûtes se paraient d’un ciel étoilé, les arceaux de filets rouge et or, les statues d’habits richement ornementés. Pourtant, tout le reste passait inaperçu dès que le regard se posait sur la tribune d’orgue, qui se situait non pas au-dessus du portail, mais dans l’abside à l’arrière de l’autel. Sur une base de marbre sombre s’élevait un buffet d’ébène d’une belle sobriété, mais aux courbes élégantes. Toute cette noirceur mettait en valeur les tuyaux de l’instrument : au lieu de tubes de métal argenté se dressaient de véritables piliers translucides, comme des cristaux de quartz d’une longueur improbable ; ils miroitaient d’éclats irisés sous la lueur des vastes chandeliers qui illuminaient l’édifice.

À la grande surprise d’Alexandre – et sans doute d’Henri lui-même –, Angélique avait accepté de les accompagner. Malgré son expression chiffonnée, la fillette était charmante avec sa petite cape de fourrure blanche, la toque posée sur ses cheveux aile de corbeau et un long manteau gris pâle qui s’harmonisaient avec ses yeux. Henri avait également fait des efforts, avec un élégant pardessus d’un brun clair et un chapeau de même couleur. Quant à Alexandre, il avait opté pour une redingote d’un rouge avec des parements verts, assorti à son haut-de-forme. Quand le trio fit son entrée, il ne passa pas inaperçu. De nombreux regards les accompagnèrent, suivis de chuchotements. La moue d’Angélique s’accentua, mais Henry sourit avec affabilité. Les trois visiteurs s’installèrent un peu à l’écart, en s’assurant d’avoir une vue parfaite sur le majestueux instrument.

La messe débuta bientôt. Alexandre tira de sa poche son vieux missel dont les pages se détachaient sous l’effet de l’usure. Après avoir assisté à nombre de faits étranges, l’érudit savait que chaque religion détenait au moins une part de vérité. Il considérait cette cérémonie si ancienne comme un moyen parmi tant d’autres d’approcher une certaine réalité mystique et spirituelle. Une odeur d’encens se répandit dans l’église ; le prêtre entra, suivi de trois enfants de chœur. L’orgue avait commencé à jouer, égrenant des notes à la vibration inhabituelle, si pures et cristallines qu’elles en éclipsaient les paroles du célébrant. Tandis qu’elles déferlaient dans la nef, Alexandre sentit une émotion intense s’emparer de lui…

La magie de Noël. Depuis combien de temps ne l’avait-il pas éprouvé ? À un moment de sa vie – il savait précisément lequel, même s’il n’avait aucune envie d’y songer –, il avait perdu ce sentiment de grâce. Le comte prononçait machinalement les réponses attendues, mais il avait l’impression de flotter dans une bulle de bonheur presque extatique, qui emplissait ses yeux de larmes… non pas dues à une quelconque tristesse, mais à une joie profonde autant qu’indéfinissable. Une émotion qu’il ne se souvenait pas d’avoir ressentie depuis bien des années…

Il lança un regard vers Henri, et constata qu’il ne porta pas l’expression un peu ironique qu’il adoptait bien souvent, mais qu’il affichait un émerveillement qui lui donnait l’air d’un adolescent. Même Angélique semblait transfigurée, comme si elle avait réellement été la fillette de douze ans que chacun croyait voir.

Malgré tout, l’érudit ne put s’empêcher de remarquer un fait étrange : l’orgue n’avait à aucun moment cessé de jouer, même quand le prêtre parlait… La musique se limitait alors à un mince soupir, mais elle demeurait présente.

Enfin, la cérémonie toucha à sa fin, chacun prit la direction de la sortie. Alexandre, Henri et Angélique retournèrent à l’auberge. Le comte s’aperçut que sa joie irréelle s’était évanouie, même s’il en conservait quelques échos. À l’expression de ses amis, il comprit qu’il en allait de même pour eux.

« Ce n’était pas désagréable, ni même malveillant, mais je pense que nous avons été manipulés, musa Henri.

— C’est possible, admit Alexandre. En ce qui me concerne, la nostalgie a pu jouer un rôle, de même qu’un reste de sentiment religieux… mais je doute que ce soit le cas pour vous ! »

Le journaliste opina gravement :

« Vous pensez vous aussi que cet orgue est suspect ?

— En effet. Il n’a jamais cessé de jouer… Pourquoi, si ce n’est pour maintenir cette émotion chez les fidèles ?

— Dans quel but, à votre avis ? Créer une sorte de… faux miracle de Noël ?

— C’est possible…

— Dans tous les cas, je trouve cela des plus étranges. »

Alexandre laissa son regard errer sur l’église qui disparaissait à présent dans l’ombre :

« Moi aussi… mais il sera plus confortable d’en discuter au chaud ! »

Il ne fallut que quelques minutes aux deux complices pour regagner l’auberge. Leur table les attendait, dans une grande salle lambrissée, décorée de rameaux de houx et de sapin. L’hôte leur servit un plat de carpe à la bière que le comte avait été avide de goûter, accompagnée de pommes de terre grillées, puis des biscuits sablés arrosés de vin chaud. Une fois repus, ils se réunirent dans la chambre d’Henri, qui ne différait guère de celle d’Alexandre si ce n’était pas la petite alcôve séparée où se trouvait le lit d’Angélique, et une table basse devant un canapé.

L’horloge au mur sonna deux heures du matin. Pourtant, aucun d’entre eux n’avait envie de dormir. Un mystère se profilait et il n’en fallait pas plus pour garder leur imagination en éveil.

« À votre avis, demanda Henri, à quoi peut-on attribuer cette influence manifeste sur les émotions des fidèles ?

— Cela ressemble à de l’empathie projective… supposa le comte. Peut-être que l’orgue ne fait que décupler les émotions déjà présentes dans la pièce, au point de leur donner une telle puissance qu’elles submergent l’assemblée…

— C’est une possibilité. Cela pourrait aussi, justement, provenir d’un empathe projectif, dont l’orgue décuplerait les talents.

— En effet… »

Angélique, qui était restée silencieuse jusque-là, se redressa un peu et regarda les deux hommes :

« Et si c’était l’orgue lui-même qui suscitait seul ces émotions ? »

Henri tourna vers elle un regard pensif :

« Cela me semble difficile… Certains sons peuvent provoquer la peur ou le malaise, d’autres apaiser… mais rien de plus complexe. »

Un moment de silence plana dans la pièce, puis la fillette reprit la parole :

« Pourquoi ne pas aller l’examiner ? Après tout, à cette heure, l’église doit être vide ! »

L’idée choqua Alexandre, mais à mieux y réfléchir, s’ils se contentaient d’examiner l’instrument, cette intrusion ne comporterait rien de répréhensible… Après tout, l’aventure demeurait une partie intégrante de leur existence. Avec un mystère à explorer, Noël n’en semblerait que plus magique !

***

Un quart d’heure plus tard, les trois compères se glissèrent hors de l’auberge. Angélique avait tenu à venir, malgré la réticence initiale des deux hommes. En chemin, ils admirèrent cette nuit silencieuse et poudrée de neige qui scintillait sous les étoiles. S’il régnait un froid pinçant, l’air leur paraissait d’une incroyable pureté. La lumière de la Lune leur permettait d’y voir comme en plein jour.

Les trois conspirateurs avaient revêtu des habits sombres pour se fondre dans l’obscurité, mais assez chauds pour les garantir de l’hiver. La ville d’Eisnadel était si petite qu’il ne leur fallut que quelques minutes pour atteindre l’enceinte du château. La grande porte avait été fermée, mais ils découvrirent une poterne dont Henri eut tôt fait de crocheter la serrure.

Les trois aventuriers regardèrent autour d’eux : ils n’aperçurent aucun garde, ce qui ne semblait pas surprenant dans un lieu aussi tranquille. L’église dressait ses murs blancs et somptueusement ornés sur leur gauche, précédée par un large parvis dallé. Alexandre, Henri et Angélique longèrent l’enceinte, pour éviter d’être repérés en traversant un espace dégagé. Ils pénétrèrent dans l’édifice religieux par une entrée secondaire qui ne résista pas aux doigts agiles du journaliste. Au moment de se glisser à l’intérieur, Alexandre se tourna vers ses deux complices ;

« Peut-être vaut-il mieux que quelqu’un reste à l’entrée pour monter la garde… »

Henri adressa un large sourire à son ami :

« Quand je vois à quel point ce mystère vous passionne, il me semble naturel de vous laisser y aller ! »

Il se tourna ensuite vers Angélique :

« Et comme l’idée d’examiner l’orgue vient de toi… Que dirais-tu d’accompagner Alexandre ? »

La fillette esquissa un sourire supérieur :

« Pour une fois que j’ai l’occasion de vivre une véritable aventure, au lieu de pêcher des informations pour toi, je ne vais pas refuser ! »

Le journaliste poussa un soupir, une lueur attendrie dans les yeux :

« Bien, je vais donc rester ici, seul dans le froid, pendant que vous vous amuserez ! »

L’érudit s’inclina devant lui :

« Je vous adresse mes plus humbles remerciements ! »

Il s’effaça pour laisser entrer Angélique avant lui. Elle le regarda avec hauteur, avant de pénétrer dans le bâtiment avec l’allure altière d’une reine. Alexandre lui emboîta le pas.

« Vous ne devez pas vous amuser tous les jours ! » glissa-t-il à Henri.

Son ami leva les yeux au ciel :

« Si vous saviez… »

L’intérieur de l’édifice était plongé dans l’ombre ; seuls quelques cierges qui brûlaient sur l’autel et dans les chapelles adjacentes le tiraient de la pénombre. La lueur se reflétait par éclat sur le magnifique orgue de cristal. Alexandre sortit de sa poche une lampe de mineur qu’il alluma, ce qui lui permit de se diriger sans heurter les bancs. Il trouva rapidement l’escalier qui menait à la tribune ; celui-ci, dissimulé derrière un pilier, s’élevait en hélice ; il avait été façonné en un métal si finement ajouré que le comte craignit de le voir s’effondrer sous son poids. Angélique lui glissa un petit regard triomphant avant de s’engager sur les marches d’un pas si léger qu’elle aurait pu flotter.

Non sans un d’appréhension, Alexandre la suivit ; l’édifice se révéla d’une parfaite stabilité ; quand il mit pied sur la tribune, la fillette était depuis longtemps arrivée en haut et examinait déjà l’instrument. L’érudit s’approcha à son tour et éclaira le pupitre, qui ne différait pas de ceux d’un orgue classique avec ses claviers superposés et son jeu complexe de pédales.

Angélique se pencha vers la base des tuyaux de cristal et les contempla un instant, puis s’assit à même le sol, entoura ses genoux de ses bras et ferma les yeux. Alexandre comprit aussitôt ce qu’elle tentait de faire. La petite brune possédait, tout comme Henri, d’étranges capacités qui lui permettaient d’envoyer son esprit explorer ce qui ne pouvait l’être par ses sens ordinaires. Le comte se sentit touché par la confiance dont elle faisait preuve en s’en remettant à lui si un danger physique devait survenir…

Ou peut-être était-elle juste très sûre d’elle.

L’érudit, pour sa part, ne disposait pour tout talent que son vaste savoir et son regard analytique. Vus de près, les cristaux ne ressemblaient à aucun minéral qu’il pouvait identifier ; bien que translucides, ils émettaient une légère lueur, qui changeait légèrement et subtilement de teinte selon le tuyau. Il tendit la main pour en toucher un…

« Non ! »

La voix chargée de panique d’Angélique résonna sous la haute voûte de l’église. En se retournant, Alexandre remarqua que le visage de la fillette était couvert de larmes. Qu’avait-elle perçu lors de sa singulière exploration ? Elle glissa soudain au sol, sanglotant de façon incontrôlable… puis, à ces pleurs, succéda un rire strident, irrépressible, qui effraya plus encore l’érudit. Inquiet, il déposa sa canne et se précipita vers la mince silhouette ; il s’agenouilla auprès d’elle, passa un bras sous ses frêles épaules et la secoua non sans douceur :

« Angélique… Est-ce que vous m’entendez ? Réveillez-vous… »

La fillette se mit à hurler, comme en proie à la terreur. Le comte ne savait que faire : pouvait-il la laisser seule pour aller chercher Henri ? Non, il ne pouvait s’y résoudre… Après tout, elle ne devait pas peser bien lourd. Peut-être pourrait-il la porter à l’extérieur de l’église !

Angélique s’était un peu apaisée… Il prit une longue inspiration et passa son autre bras sous ses jambes pour la soulever.

« Mon orgue vous intéresse à ce point ? »

Alexandre se retourna et aperçut un homme qui semblait sorti de nulle part. Grand et de belle carrure, il portait un costume sombre orné de passementerie dorée. Sa moustache et ses épais favoris lui conféraient un air d’importance. Alexandre sentit sa gorge se serrer en voyant qu’entre ses mains gantées de blanc, il tenait sa canne à pommeau d’argent, le privant de son arme.

« Graf Dieter von Dunlklertraum, se présenta-t-il. Si vous vouliez examiner mon instrument, vous auriez tout aussi bien pu demander… poursuivit-il avec un petit sourire froid, dans un français parfait. Je vous aurais sans doute répondu par l’affirmative. Mais non, vous vous êtes introduit ici comme un voleur… »

Sa voix semblait plus amusée que scandalisée, mais Alexandre nota l’éclat calculateur dans son regard.

« Qu’est-il arrivé à cette enfant ? reprit le maître des lieux avec plus de curiosité que de compassion. Aurait-elle touché l’orgue ? C’était fort imprudent de votre part de l’amener ici… »

Alexandre sentit son cœur s’accélérer. Avec douceur, il reposa la fillette au sol :

« Elle a dû prendre peur et s’évanouir, déclara-t-il d’un ton qu’il espérait convaincant. Il faudrait que je la ramène à son père, si vous voulez bien…

— Non, mon cher monsieur… Puisque vous avez voulu pénétrer ici sans y être invité, allez jusqu’au bout et soyez mon hôte ! »

Il esquissa un geste de la main et aussitôt, deux hommes robustes en livrées sombres apparurent. L’un des deux souleva Angélique ; l’autre vint se placer de façon menaçante derrière le comte. Le graf eut la bonté de lui rendre sa canne ; à son regard, il avait compris qu’elle recelait une arme, mais il savait aussi qu’Alexandre n’avait aucun intérêt à l’employer. La petite troupe n’emprunta pas l’escalier qui donnait sur l’intérieur de l’église, mais une porte sur l’arrière de la tribune, dissimulée dans le placage d’ébène. Elle les mena dans un couloir garni de boiseries, aménagé dans l’épaisseur des murs d’enceinte. Alexandre s’inquiétait plus pour Angélique plus que pour lui-même… Il espérait que la fillette se remettrait de la crise qu’elle avait dû subir en entrant en contact avec l’orgue, mais pour le moment, elle demeurait inconsciente.

Le couloir rejoignit rapidement les corridors du château, éclairés par des lampes à huile accrochées des patères. Ils arrivèrent enfin devant une cage métallique qu’Alexandre reconnut comme un ascenseur. Le Graf lui lance un regard goguenard :

« Pourquoi cet air surpris ? Ce n’est pas parce que j’apprécie cette ambiance médiévale que je rejette toute technologie ! »

Les portes coulissantes s’ouvrirent ; le graf lui fit signe de monter. L’érudit en profita pour lancer un regard sur le visage pâle d’Angélique. Son cœur se serra, d’autant plus quand il songea à Henri. Son ami trouvait-il toujours en poste dehors ? Avait-il été alerté d’une façon ou d’une autre de l’épreuve qu’avait subie sa fille ? La culpabilité le submergea.

« Je suis désolé », souffla-t-il.

La cabine s’éleva dans un grincement de poulies ; au bout d’une éternité, elle s’immobilisa dans les hauteurs du château, sans doute au sommet d’une des tours d’opérette. Le petit groupe descendit dans un hall étroit, puis pénétra dans une chambre qui occupait l’essentiel de l’étage.

Deux fenêtres arquées ouvraient dans le mur arrondi ; des panneaux ornés, peints en vert et or, couvraient les parois. L’homme de main qui portait Angélique la déposa sur un grand lit à baldaquin avant de quitter la pièce. Elle remua légèrement, souleva même une paupière, mais la referma aussitôt, puis se tourna sur le côté et se recroquevilla en chien de fusil.

« Nous allons la laisser récupérer, déclara le graf. En attendant, puisque cela vous intéresse tant, nous allons parler de mes travaux… »

Il désigna au comte deux fauteuils qui encadraient une table basse, où se trouvaient un flacon et deux verres.

« Aimez-vous les liqueurs d’herbe des montagnes ? »

Alexandre acquiesça en silence. Le graf remplit deux verres et en leva un en guise de salut :

« À mon orgue de cristal ! Et au mystère qu’il représente pour vous… D’ailleurs, je n’ai pas retenu votre nom ?

— Je suis le comte Alexandre d’Harmont, répondit aimablement l’érudit, qui ne voyait aucune raison de cacher son identité.

— Bien… Monsieur le Comte, que diriez-vous de prendre part à mes expériences ? »

Alexandre se raidit ; son expérience des investigations ésotériques lui avait appris à se méfier de l’affabilité des personnes qu’il soupçonnait de sombres desseins, et le graf ne faisait guère exception…

« Ma foi, peut-être pouvez-vous m’expliquer de quoi il en retourne ? demanda-t-il avec prudence.

— Vous comprendrez qu’il n’est pas courant pour moi de trouver quelqu’un en train en pleine nuit dans la chapelle de mon château. Je suppose que les capacités de mon orgue vous ont surpris. Puisque vous êtes si curieux, je veux bien vous offrir des réponses. En échange, je solliciterai de vous une petite contribution… Rien de bien méchant, comme vous allez le constater vous-même. Juste… quelques émotions… »

Les yeux d’Alexandre s’écarquillèrent :

« Des émotions ? Pour quoi faire ?

— Pour les préserver. Comme les phonographes peuvent enregistrer les sons, et la photographie les images, j’ai trouvé moyen de les fixer, au moins sous leur forme la plus pure, afin de les restituer…

— Il me semble difficile d’en produire sur commande… remarqua Alexandre.

— Pourtant, c’est possible. Comme un diapason donne le la, j’ai de quoi susciter une étincelle qui embrasera votre esprit… Selon sa couleur, vous éprouverez des sentiments différents, que vous tirerez sans doute du plus profond de vos souvenirs. Noël constitue une période très propice à cet exercice… »

L’érudit hésita… D’un côté, il éprouvait la plus grande méfiance envers les intentions du graf, mais de l’autre, il s’inquiétait pour Angélique et tenait à détourner l’attention de la jeune fille… sans compter sa profonde curiosité. Si le Graf avait voulu le tuer, sans doute l’aurait-il fait d’emblée ? Par ailleurs, il savait qu’Henri finirait par trouver le temps long et se mettrait à leur recherche. Il parviendrait bien à les localiser et à leur venir en aide.

« C’est fort aimable à vous de me l’expliquer, déclara-t-il d’un ton serein. J’avoue que cela me donne vraiment envie de mieux comprendre ce mécanisme… et surtout… »

Il laissa passer un temps de silence avant de hausser un sourcil :

«… son objectif ? »

Le graf esquissa un sourire froid :

« Votre réputation vous précède, Monsieur le Comte. Vous accordez une grande importance à la connaissance… mais existe-t-il une meilleure façon de l’acquérir que par l’expérimentation ? »

Il se retourna et esquissa un geste à l’attention de l’homme qui se tenait derrière lui. Celui-ci s’avança pour lui tendre une mallette de cuir noir. Le graf la plaça sur la table, en dirigeant l’ouverture vers Alexandre, et souleva lentement le couvercle : dans la lumière oscillante des lampes à huile, le comte aperçut une rangée de minces cristaux translucides à base octogonale, chacun portant une nuance distincte : jaune, rose, vert, gris, bleu, violet, d’autres encore… Au nombre d’une vingtaine, ils reposaient au creux d’alvéoles tapissées de velours.

« Voici mes diapasons, qui donnent leurs couleurs aux tuyaux de l’orgue et teintent les airs qui en émanent des émotions que le public doit éprouver. J’en possède deux séries : l’une d’elles se trouve au cœur de l’instrument… Vous voyez ici le second. Je suis le seul à pouvoir les manipuler… et le seul à pouvoir jouer de l’orgue sans être submergé par sa musique.

— Comment y parvenez-vous ?

— Je porte un talisman dont les effets me protègent de leurs émanations. »

Alexandre comprenait mieux la réaction d’Angélique : si elle avait exploré en esprit les tréfonds de l’instrument, les émotions avaient du la transpercer de toute part, en créant un choc intense.

« J’aime à opérer de savants mélanges : ce soir, j’avais choisi la joie, la sérénité, l’amour et l’émerveillement. Hélas, quand la musique s’élève de l’orgue, les cristaux se déchargent et perdent peu à peu leur capacité… Alors, il me fait trouver des volontaires pour les recharger. »

Les poings d’Alexandre se crispèrent ; il éprouvait une étrange compulsion à toucher les cristaux, même s’il en comprenait le danger.

« Comment parvenez-vous à fixer des émotions dans un cristal ? »

Le graf sourit :

« Tous les objets peuvent absorber les émotions de celui qui les manipule. C’est cette capacité qui donne aux psychosensitifs la possibilité de lire ces traces invisibles. J’ai juste découvert un matériau susceptible de les préserver avec le plus d’efficacité, puis inventé un dispositif permettant de les restituer en les amplifiant. Bien entendu, cela a nécessité des années de recherches très complexes… comme vous pouvez vous en douter. »

Alexandra opina avec intérêt. La matière se révélait passionnante ; il brûlait de l’envie d’en savoir plus, malgré sa méfiance.

« C’est pour cela que vous avez élevé cette ville… Pour qu’elle soit votre terrain d’expérimentation ?

— Tout à fait. Je n’éprouve pas de grandes ambitions… Je désire juste être le maître absolu en mes terres, si petites soient-elles, et quelle meilleure façon de régner sur ses habitants qu’en gouvernant jusqu’à leurs sentiments ? »

Il se pencha en avant ; la lumière des cristaux joua sur son visage. Dans ses yeux scintillait une lueur qui évoquait la folie. L’érudit sentit son appréhension resurgir.

Henri, songea-t-il, dépêchez-vous… Angélique a besoin de vous… J’ai besoin de vous !

« À présent, vous allez toucher l’un de ces cristaux… Je vous laisse le choix. À vous de deviner ce que recèlent ces couleurs… »

Le graf esquissa un sourire qui aurait pu passer pour bienveillant, en d’autres circonstances. Alexandre fronça les sourcils :

« Je suis désolé, mais… Que m’arrivera-t-il ?

— Juste une intense vague émotionnelle, sans doute lié à des souvenirs particuliers. Probablement des souvenirs de Noël ! »

Alexandre songea qu’il vivait la nuit de Noël la plus étrange de sa vie… et c’était une bien grande affirmation compte tenu de son activité ! Il observa la rangée de cristaux et décida de choisir celui qui portait la couleur la plus chaleureuse, la plus positive. Il s’obligea à se détendre et posa le bout de ses doigts sur la surface lisse et brillante.


Texte publié par Beatrix, 14 septembre 2021 à 17h01
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